Sibérien à perdre, tout à gagner

Il y a la presse locale avec ses nouvelles insolites, que nous lisons dans cette chronique chaque semaine, et puis il y a la presse locale sibérienne avec ses nouvelles insolites… et là, on change clairement de niveau. L’accouchement dans la taïga au milieu des ours ? Sibérie. Le postier qui parcourt 350 kilomètres à pied pour aller porter ses lettres ? Sibérie. Le marathon annuel par -45° ? Sibérie.

Je lis régulièrement le Siberian Times (nom merveilleux, à la croisée de New York et de la steppe enneigée) et me délecte de récits qui, incroyables à mes yeux, sont narrés là avec le plus grand naturel. J’y retrouve le détachement de cet habitant de la région de Barnaoul qui, avant de m’envoyer randonner dans les montagnes de l’Altaï, m’avait demandé : « Au fait, vous savez réagir face à un ours ? », sur le ton de quelqu’un qui vérifierait auprès d’un enfant que celui-ci a bien noué ses lacets. (Je me permets en passant d’ajouter au nombre des techniques existantes, que vous trouverez facilement sur internet, celle d’un habitant de Touva, dans l’extrême-sud de la Sibérie : en juin 2019, celui-ci avait réussi à mettre en déroute l’ours qui l’attaquait en… lui mordant la langue. Périlleux, mais efficace.)

Ce qui me fascine avant tout, c’est précisément le détachement avec lequel nombre de Sibériens s’adonnent aux activités les plus extrêmes ou, tout simplement, tentent leur chance dans des entreprises ayant presque toutes les chances d’être vouées à l’échec. En décembre 2016, j’avais ainsi croisé dans la presse l’histoire d’un habitant de Novossibirsk qui, n’ayant pas effectué le contrôle sanitaire nécessaire pour déplacer ses vingt chevaux jusqu’au Kazakhstan, avait essayé de leur faire passer la frontière en affirmant à la douane qu’il s’agissait non pas d’équidés mais… de chats. Rien que d’imaginer le dialogue lunaire qui avait dû avoir lieu avec les contrôleurs médusés m’avait laissée rêveuse. Après tout, qui ne tente rien n’a rien.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé : nombre de compatriotes (régionaux) de cet éleveur partagent sa détermination lorsqu’il s’agit d’échapper à leurs obligations ; en octobre 2018, un habitant de Krasnoïarsk avait ainsi trouvé un stratagème habile pour éviter de payer sa course de taxi, qui s’élevait à 3,29 euros : mettre le feu à la maison de son voisin en arrivant, afin de détourner l’attention du chauffeur pour que celui-ci oublie qu’il devait être payé ; l’article ne précisait pas si cette technique avait fonctionné, en revanche, le voisin était mort.

Passons un peu rapidement sur cette dernière nouvelle trop macabre, et parlons d’amour : si la Sibérie fait rêver nombre de Français, c’est aussi parce que nous sommes un peuple qui apprécie le romanesque, et que là-bas, vous vous en doutez, on trouve à foison des romantiques prêts à tout. Le jeune habitant de l’Altaï qui avait volé un cheval pour se rendre avec panache à son rendez-vous galant (décembre 2017) m’avait fort impressionnée, mais moins que l’homme qui avait parcouru à pied 650 kilomètres entre Omsk et Novossibirsk, un bouquet de pâquerettes à la main, et manqué de mourir gelé deux fois durant le voyage, pour que sa femme lui accorde son pardon (il avait oublié de venir la chercher à la gare).

Si, comme moi, vous trouvez le quotidien morose, je vous recommande donc de lire régulièrement la presse des steppes : un peu de Sibérie dans votre vie vous apportera une belle dose d’évasion et, dans les semaines à venir, vous fera également relativiser les températures hivernales que vous subissez !

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