Saint-Pétersbourg : la renaissance des écuries impériales

Tsarskoïé Selo, ancienne résidence des tsars située près de Saint-Pétersbourg, abrite un lieu que seuls les férus d’histoire connaissent : les « Écuries des vétérans », où les chevaux de la famille impériale finissaient leurs jours… 

En 1825, lors des funérailles du tsar Alexandre Ier, deux chevaux impériaux – le hongre Tolstoï Orlovskoï et la jument Atalante – suivent le cercueil. Ils font partie des huit équidés goûtant une retraite bien méritée dans les écuries impériales de Saint-Pétersbourg. Tous avaient pris part aux campagnes contre Napoléon, et certains – dont Tolstoï Orlovskoï et Atalante – avaient même vu Paris.

Après le décès d’Alexandre Ier, son frère et successeur, Nicolas Ier, ordonne que les montures soient installées dans la ferme de Tsarskoïé Selo, qui fournit la table impériale. L’endroit manque toutefois de place et de palefreniers pour s’occuper des nouveaux locataires… Le tsar demande alors à Adam Menelas, architecte écossais de la cour, de construire de nouvelles écuries pour ces « vétérans », à l’emplacement de son choix. Les travaux prennent fin en 1829, à la limite nord du domaine. 

Construit dans le style néogothique très apprécié de la famille impériale, le bâtiment comporte huit stalles au rez-de-chaussée et des chambres à l’étage, destinées aux palefreniers. Dans le pré jouxtant les écuries, sur les conseils d’horticulteurs venus spécialement d’Angleterre, on sème du mélilot – une herbe tendre, facile à mâcher, baptisée le « trèfle de cheval »…

Les « Écuries des vétérans » et le cimetière. Photo : Instagram/@_krubek_
Les « Écuries des vétérans » et le cimetière. Photo : Instagram/@_krubek_

Malheureusement, les huit chevaux meurent durant les travaux. On aurait, semble-t-il, oublié de s’en occuper… Hors de lui, Nicolas Ier décide de surveiller désormais tout ce qui touche à la vie et à la mort des équidés impériaux, et met en pension les deux derniers chevaux d’Alexandre Ier encore en vie – la jument morelle L’Ami et le hongre bai clair Segaï –, eux aussi vétérans des guerres napoléoniennes. Les Écuries de Tsarskoïé Selo finiront par accueillir tous les chevaux ayant servi la famille impériale « avec dévotion », y compris Beauty, la jument de la tsarine Alexandra Fiodorovna.

En mémoire de la victoire sur Napoléon (1812), on installe dans les écuries une armoire emplie d’armes et on accroche aux murs des selles et un harnais utilisés sur le champ de bataille, des portraits de chevaux, ainsi qu’un tableau envoyé par l’Ermitage. 

« Le hongre roux Émir a servi sous la selle de Sa Majesté impériale Nicolas Alexandrovitch de 1892 à 1901. »

Au printemps 1834, le lendemain de la mort de Beauty, Nicolas Ier ordonne d’enterrer la dépouille sous les arbres près des écuries et d’inscrire sur la stèle funéraire l’épitaphe suivante : « Beauty, cheval de Sa Majesté impériale, a servi l’Empereur vingt-quatre années durant ». Un cimetière de chevaux voit ainsi le jour. 

Le sculpteur Stepan Anissimov crée la pierre tombale, appelée à servir de modèle à toutes celles qui composeront ensuite la nécropole. Chacune est constituée de trois dalles en calcaire recouvertes d’une plaque de marbre, sur laquelle sont gravés le nom, les années de naissance et de mort, et les « états de service » des montures. Aujourd’hui, l’une d’elles porte ainsi : « Le hongre roux Émir a servi sous la selle de Sa Majesté impériale Nicolas Alexandrovitch de 1892 à 1901. Né en 1884. Mort en 1914. » 

Au total, 122 vétérans ont été enterrés dans le cimetière. Parmi eux : Flora, favorite de Nicolas Ier, montée lors du siège de Varna en 1828, et Cob, qui a passé en revue les troupes sous l’impérial séant d’Alexandre III. Certains affirment que le cimetière est également le lieu du dernier séjour de Lord, dont le sculpteur Paolo Troubetskoï s’est inspiré pour créer la célèbre statue équestre d’Alexandre III inaugurée à Saint-Pétersbourg en 1909. Les dernières funérailles ont lieu en 1915. Nul ne sait ce qu’il advient des chevaux retraités après la révolution. 

Gravure d’Adam Menelas, 1826. Photo : landscape.totalarch

Métaux et pyrotechnie 

Les écuries et le cimetière ne subissent presque aucun dommage pendant les années de la révolution et de la guerre civile. En 1918, les palais de Tsarskoïé Selo appartenant aux grands-ducs servent de refuges et de sanatoriums, tandis que les résidences impériales sont transformées en musées. L’ensemble du domaine (y compris la nécropole) se voit attribuer le statut de « zone protégée », et des appartements sont aménagés dans les écuries.

Le domaine sort indemne de la Seconde Guerre mondiale, malgré de violents combats : c’est dans le cimetière que tombe la milice populaire de Pouchkine (en 1937, Tsarskoïé Selo a été rebaptisée en l’honneur du poète). Les corps des résistants sont enterrés dans une fosse commune. Aujourd’hui encore, en se promenant sur les lieux, on marche parfois sur une douille ou une cartouche inutilisée. 

Après la guerre commence une période difficile. Les écuries abritent d’abord un atelier de restauration des œuvres d’art en métal. En 1962, la construction d’un centre de confection de matériel pyrotechnique au milieu du cimetière cause la destruction de 13 stèles datant des années 1880-1910. Des fouilles archéologiques récentes ont toutefois révélé que les fosses contenant les dépouilles des chevaux étaient intactes. 

Les restaurateurs ont redonné aux écuries leur apparence d’origine.

Au milieu des années 1980, le domaine de Tsarskoïé Selo obtient le statut de « musée-réserve ». Des travaux sont envisagés : abattage des arbres du cimetière, restauration des stèles épargnées, installation d’une exposition d’archives sur les enterrements équestres. L’absence de système de drainage dans le parc Alexandre, qui provoque l’inondation fréquente du cimetière et des écuries, reste toutefois un problème majeur. 

Ne disposant pas des fonds suffisants pour entreprendre les travaux nécessaires, le musée fait appel à des mécènes. Au début des années 1990, le Français Jean-Louis Gouraud, encyclopédiste de l’équitation célèbre en Russie pour avoir fait le trajet Paris-Moscou à cheval, promet d’apporter sa pierre à l’édifice. De retour en France, il crée le comité « Tsarskoïé Selo », organise des spectacles de bienfaisance et publie deux livres sur l’équitation. En 1999, il fait don au musée des 40 000 dollars qu’il a levés. Cette somme ne suffit toutefois qu’à lancer la restauration des écuries et du cimetière.

Jean-Louis Gouraud à Moscou, le 14 juillet 1990. Photo : rgo.ru

À la veille du tricentenaire de Saint-Pétersbourg (2003), la république du Tatarstan manifeste un intérêt pour le domaine, sans néanmoins donner suite. Il faudra encore attendre plus de quinze ans pour que les travaux commencent. 

Renaissance équestre 

Aujourd’hui, les Écuries sont en chantier. Les restaurateurs prévoient d’achever les travaux avant la fin de l’année. Après avoir redonné leur apparence d’origine aux écuries, les spécialistes travaillent actuellement sur les cloisons en bois des stalles et sur le revêtement des murs. 

« Nous transformons les écuries en salles d’exposition », commente Maria Riadova, architecte en chef du musée de Tsarskoïé Selo. Le rez-de-chaussée sera consacré à l’art équestre et à la guerre de 1812, tandis que le premier étage accueillera un centre d’information sur l’écologie, destiné aux enfants. « Pour restaurer l’apparence extérieure des écuries, nous nous basons sur les aquarelles de l’architecte Adam Menelas, des gravures de la fin du XIXe siècle, ainsi que sur des cartes postales et des photographies des années 1930, explique Mme Riadova. En ce qui concerne l’intérieur, rares sont les photographies et les dessins qui nous sont parvenus – nous ne disposons que de descriptions et d’esquisses. Nous nous servirons également d’œuvres similaires réalisées par Menelas pour l’ancienne ferme impériale. » 

L’an prochain, les spécialistes s’attaqueront aux travaux du cimetière. Toutes les stèles conservées se trouvent actuellement dans des ateliers de restauration. « Nous avons près de 80 stèles quasi intactes, précise Maria Riadova. Les autres seront reconstruites. Nous possédons la liste complète des chevaux enterrés, ce qui nous permettra de recréer le cimetière tel qu’il était avant la révolution. » 

L’inauguration du domaine entièrement restauré de Tsarskoïé Selo est prévue pour le début de l’année 2022. 

2 commentaires

  1. Je pense que les russes ont faitune revolution plus sanglante que la notre par contre je pense qu ils ont mieux protege les oeuvres d art et les anciens monuments

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