Marina Ougodskaïa, la Cendrillon des élections municipales

En chinant les informations insolites de la semaine passée, j’ai découvert que j’étais, en septembre, passée à côté d’une étonnante histoire semblant tout droit sortie d’un conte. Les élections municipales russes ont beaucoup occupé la presse internationale, et j’avais moi-même dressé le palmarès des bureaux de vote les plus insolites : la démocratie à tout prix avait en effet vu des troncs d’arbres se transformer en tables de vote et des coffres de voiture en isoloirs de fortune.

En revanche, je ne m’étais pas penchée sur les candidats, leurs profils, leurs résultats. Quelques grosses villes intéressaient la presse occidentale, mais il ne faut pas oublier que la Russie compte près de cent cinquante mille villages. Rendons-nous donc à Povalikhino, 242 habitants, situé à un peu moins de 600 kilomètres au nord-est de Moscou. Le maire sortant, Nikolaï Loktev, avait légalement besoin d’un opposant officiel, le choix électoral devant se faire au minimum entre deux candidats. Le malheureux est donc allé supplier tout un chacun d’accepter ce qui n’était qu’un rôle de façade : des habitants, son adjoint, un membre du Parti communiste local… Personne n’a voulu.

Une seule bonne âme a accepté de prêter son nom à cette illusion de démocratie pour aider celui qui était alors son employeur : Marina Ougodskaïa, trente-cinq ans, la femme de ménage de la mairie. Sauvé ! Dans ce village où tout le monde se connaît, nul besoin de faire campagne : il n’y avait qu’à attendre le jour des élections, et Nikolaï Loktiev pourrait reprendre sa charge.

Seulement, le jour des élections a apporté une surprise de taille. Le candidat sortant a obtenu 46 suffrages, et la jeune femme qui l’avait secouru dans sa galère administrative… 84. Elle est donc devenue, à sa stupéfaction, maire de son village et des trente communes qui en dépendent alentour. Certains se sont demandé si la chose était vraiment légale, et l’affaire est même remontée jusqu’à la Commission électorale centrale ; Ella Pamfilova, qui la dirige, a tranché : il n’y a rien d’illégal dans la manière dont s’est déroulée l’élection. L’ancienne femme de ménage est donc bien le nouveau maire légitime.

« On va tous l’aider, » ont déjà prévenu les habitants compréhensifs ; certains lui ont même envoyé une liste de livres à lire pour se mettre à la page de ses nouvelles responsabilités. Complètement déboussolée, Marina Ougodskaïa a commencé par fuir la presse, avant finalement de faire sa première intervention publique ; elle a déclaré ne jamais s’être intéressée à la politique, son véritable centre d’intérêt étant la gestion de sa petite ferme, mais être prête à faire face à ses nouveaux devoirs. Le village a, par exemple, besoin d’un éclairage public, et peut-être d’un barrage pour que les enfants puissent nager.

Cette histoire m’a émue, et je me suis promis de suivre les débuts de Mme Ougodskaïa, que certains voulaient proposer pour le Prix Nobel de la Paix. En tout cas, elle a montré plus de sens civique que le second protagoniste de ma revue de presse hebdomadaire, un brigadier de 29 ans qui a terrorisé tout un village près de Volgograd en roulant, ivre, dans un véhicule blindé, avant de foncer à 90 km/h dans le mur d’enceinte de l’aéroport (qui s’est aussitôt effondré). Choisissez votre héros… !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *