Les relations russo-turques en terrain miné

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Du Haut-Karabagh aux côtes libyennes, la politique étrangère turque adopte des positions susceptibles de faire éclater les relations bilatérales avec la Russie.

Analystes, journalistes et blogueurs comparent à l’envi les actuels présidents de Turquie et de Russie. Il faut dire que certains parallèles sautent aux yeux. Pas plus que Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan n’est un fervent adepte des principes libéraux occidentaux ; comme lui, la coopération avec l’Europe l’a déçu. Tous deux prônent les « valeurs traditionnelles », s’appuient sur le « peuple profond » et encouragent la « renaissance religieuse ». Sur la scène internationale, ils campent fermement sur leurs positions, prêts à défier leurs nombreux adversaires et à heurter l’opinion publique. 

Cette proximité de style et d’idée entre les deux chefs d’État, l’évidente ressemblance entre leurs visions du monde et de l’avenir, devaient déjà favoriser le rapprochement de Moscou et d’Ankara. S’y sont ajoutés les nombreux intérêts communs ou convergents de la Turquie et de la Russie, qui ont su mettre en valeur leur complémentarité dans les domaines les plus variés : énergie, tourisme, transport, logistique, coopération technique et militaire. 

Pourtant, ces relations demeurent fragiles et contradictoires. La Russie et la Turquie agissent à la fois comme partenaires, comme concurrentes voire, dans certains cas, comme adversaires. Le niveau de confiance mutuelle entre leurs présidents n’est pas particulièrement élevé. Du reste, MM. Poutine et Erdoğan font-ils confiance à un seul de leurs interlocuteurs étrangers ? Les frictions périodiques, les querelles et les malentendus entre les deux dirigeants sont activement exploités par les autres acteurs internationaux, qui n’ont aucun intérêt à voir une coopération momentanée et pragmatique se transformer en partenariat stratégique durable. 

La fragilité de ces relations était apparue au grand jour il y a cinq ans, après que des chasseurs turcs avaient abattu un Sukhoï-24 russe au-dessus de la frontière turco-syrienne, en novembre 2015. Pendant plusieurs jours, un conflit militaire direct entre les deux pays paraissait inéluctable, et le dialogue n’avait été pleinement restauré que six mois plus tard. Une situation semblable s’est reproduite au début de 2020, Ankara accusant Moscou d’être impliquée dans la mort de dizaines de ses soldats, dans la province syrienne d’Idlib. 

Voiture endommagée après un bombardement à Stepanakert, dans le Haut-Karabagh, le 4 octobre 2020.
Photo: Assatour Essaïants / Sputnik

Dans un cas comme dans l’autre, les deux parties ont eu la volonté politique de s’arrêter à temps, de ne pas franchir la ligne rouge qui aurait pu déclencher une escalade incontrôlable. Hélas, le danger d’une nouvelle dégradation demeure. La logique présidant au développement de la politique extérieure actuelle de la Turquie pousse Recep Tayyip Erdoğan dans un champ de mines où chaque pas peut être fatal aux relations avec Vladimir Poutine. Les mines en question sont variées – par leur constitution, leur charge explosive et leur camouflage –, mais chacune est susceptible de déclencher une escalade d’une ampleur imprévisible et d’anéantir définitivement le partenariat entre Moscou et Ankara. Voici la liste des théâtres d’opération particulièrement explosifs. 

Haut-Karabagh

Depuis trente ans que durent les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet de cette petite région du Caucase méridional, on ne saurait s’étonner qu’Ankara ait pris ouvertement fait et cause pour Bakou. Cependant, le soutien politique et diplomatique dans un « conflit gelé » est une chose, l’assistance militaire renforcée en pleine flambée de violence en est une autre. Ce genre d’aide bouleverse l’équilibre des forces, crée l’illusion d’une solution militaire possible et rend difficile la recherche d’un cessez-le-feu par la voie diplomatique. 

Mer Égée

Les relations entre Moscou et Athènes ont, certes, connu des jours meilleurs, mais il est peu probable que le Kremlin prenne fait et cause pour Ankara dans l’actuel conflit territorial gréco-turc en mer Égée. Ajoutons que, dans le même temps, la Turquie se querelle avec presque tous les partenaires et amis de la Russie en Méditerranée orientale. La « question grecque » a ainsi d’autant plus de chances de provoquer à terme une nouvelle passe d’armes entre MM. Erdoğan et Poutine que ce dernier s’inquiète de l’activité turque en Libye. 

Il serait injuste de considérer que le président Erdoğan est le seul à adopter une position clivante sur le terrain.

Libye

La Turquie demeure un des acteurs majeurs de la guerre civile libyenne. Au début de 2020, le débarquement de soldats turcs a ainsi stoppé net l’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli. Si Ankara poursuit sur sa lancée et entend favoriser une victoire définitive des forces gouvernementales de Fayez el-Sarraj sur ses nombreux ennemis du sud et de l’est libyens, il faut s’attendre à des frictions, non seulement avec la Russie mais aussi avec les nombreuses puissances internationales impliquées, d’une manière ou d’une autre, dans ce dossier – de l’Égypte à la France. 

Syrie

En deux ans, la Turquie n’a pas su remplir les obligations prises dans le cadre des accords de Sotchi signés en septembre 2018 : assurer la démilitarisation d’Idlib en organisant le retrait des groupes terroristes et des armes lourdes présentes dans la région. L’espoir de voir Ankara « déradicaliser » les islamistes d’Idlib a fait long feu. Si les terroristes utilisent la présence turque comme couverture afin de transformer la région en une base arrière d’où ils puissent lancer des offensives contre l’armée de Bachar el-Assad ou contre les infrastructures militaires russes, une nouvelle crise russo-turque est inévitable. 

L’autre point de tension entre les deux grandes puissances concerne le sort des Kurdes et leur place dans le futur État syrien. Pour l’instant, la retenue est de rigueur sur ce dossier. Mais qu’Ankara lance de nouvelles opérations d’envergure dans le nord de la Syrie, et une alliance ne manquera pas de se former entre les Kurdes et Damas – avec le soutien de Moscou. Une confrontation directe entre les Turcs et le pouvoir syrien aurait forcément des conséquences négatives sur la relation Poutine-Erdoğan. 

Patrouille conjointe de soldats russes et turcs dans la province d’Idlib. Syrie, le 8 avril 2020. Photo : mil.ru

Ukraine

Depuis 2014, la Russie et la Turquie campent sur des positions diamétralement opposées sur ce dossier. Moscou a dû tant bien que mal se résigner au refus d’Ankara de reconnaître le « rattachement » de la Crimée et à sa revendication d’un rôle de « protecteur » des Tatars de la péninsule. Aujourd’hui, l’élargissement du partenariat politique et militaire entre Turcs et Ukrainiens – qui se traduit notamment par la livraison à Kiev de drones susceptibles de démontrer bientôt leur efficacité dans le Donbass… – contrarie profondément le Kremlin. 

Russie…

À Moscou, la crainte d’une éventuelle « poussée turque » sur le sol russe, dans les régions majoritairement musulmanes ou turcophones du Caucase et de la Volga (Tatarstan, Bachkirie…) n’a jamais totalement disparu. Elle retrouve une certaine actualité à l’heure où Erdoğan accorde un rôle croissant à l’Islam dans sa politique intérieure (la réaffectation de Sainte-Sophie en tant que mosquée, en juillet dernier à Istanbul, en est la confirmation symbolique). En Russie, le renoncement aux principes kémalistes de l’État laïc par la Turquie d’aujourd’hui ne passe pas inaperçu. Il en résulte une véritable inquiétude à l’idée que la promotion du panturquisme se greffe aux discours pro-Islam et finisse par constituer une menace pour la sécurité nationale voire l’intégrité territoriale de la Russie. 

En guise d’épilogue : la Russie et ses préjugés antiturcs 

Il serait injuste de considérer que le président Erdoğan est le seul à adopter une position clivante sur le terrain. Un responsable politique ou un analyste turc n’hésiterait pas à répondre à notre liste par une liste plus longue encore des griefs d’Ankara envers Moscou. La Russie, reconnaissons-le, ne manifeste pas toujours la délicatesse et le tact appropriés lorsqu’il s’agit d’aborder la question turque. Et s’il existe à Ankara d’influents cercles antirusses, prédisposés à entretenir le ressentiment de l’opinion publique à l’égard de Moscou, la Russie est loin d’en avoir fini avec ses a priori et ses conceptions archaïques, périodiquement ravivés par les adversaires d’un rapprochement avec la Turquie.

Il revient aux diplomates et aux militaires, ainsi qu’aux analystes indépendants et aux militants de la société civile de s’engager et d’œuvrer pour éviter que la situation ne se dégrade encore. Les enjeux sont majeurs, non seulement pour la Russie et la Turquie, mais pour toutes ces régions explosives où les deux grandes puissances continuent d’avancer leurs pions et de promouvoir leurs intérêts. 

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