Le reconfinement à pas de loup

La Russie vient de battre son record de contaminations quotidiennes au coronavirus (13 868 cas le 13 octobre). Face à la flambée de l’épidémie, les autorités ont pris de nouvelles mesures sanitaires que beaucoup interprètent comme un reconfinement partiel. 

Restaurants et bars fermés de 23h à 7h (Oudmourtie, Transbaïkalie), cinémas ouverts seulement en semaine (Kaliningrad), contrôles de température corporelle des automobilistes à l’entrée de certaines régions (Orel, Stavropol) : depuis quelques jours, dans toute la Russie, les autorités régionales renforcent les mesures de lutte contre la Covid-19. 

Comme au printemps dernier, c’est à Moscou qu’elles sont les plus strictes – le virus y circule aussi le plus activement, avec officiellement plus de 3 000 nouvelles contaminations et de 900 à 1 000 hospitalisations par jour depuis le début d’octobre. Dans la capitale, les personnes de plus de 65 ans et celles souffrant de maladies chroniques sont tenues de rester chez elles, tandis que les employeurs ont l’obligation de passer 30 % de leurs effectifs en télétravail jusqu’à la fin du mois. Les vacances scolaires ont été étendues à deux semaines au lieu d’une (du 5 au 18 octobre).

Les contrôles ont également été renforcés. Ces dernières semaines, des dizaines de supérettes ont été sanctionnées financièrement (et parfois fermés) pour non-respect du port du masque par leurs employés ou leurs clients. Le luxueux Tsoum s’est ainsi vu infliger une amende d’un million de roubles (un peu plus de 10 000 euros). Face à cette pression des autorités, de plus en plus de magasins et de restaurants exigent que leurs clients mettent un masque en arrivant, sous peine de refus de service. 

L’Agence fédérale sanitaire aurait d’ores et déjà recommandé à plusieurs régions d’instaurer un confinement strict à partir du 19 octobre.

Par ailleurs, afin « d’encourager » les personnes âgées à rester chez elles, la mairie a désactivé leur carte de transport gratuit. La même mesure est appliquée aux scolaires – des primaires aux lycéens : « Le but des vacances prolongées est la limitation de la propagation du virus. Il est hors de question que les jeunes aillent traîner dans les centres commerciaux ou fassent des tours de métro à longueur de journée », explique le maire de la capitale, Sergueï Sobianine, sur son blog. Quant aux entreprises, une amende d’environ 3 000 euros est prévue en cas de non-respect des quotas de télétravail – une récidive pouvant entraîner une cessation d’activité. 

Un air de déjà-vu… 

« Les mesures prises actuellement devraient nous éviter d’avoir à reconfiner la population », assure le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Le risque d’engorgement dans les hôpitaux a été, selon lui, réduit par l’augmentation des capacités d’accueil et par l’amélioration des traitements. « Quoi qu’il en soit, la protection de la santé et de la vie de nos concitoyens orientera nos prochaines décisions », a-t-il conclu, laissant entendre qu’une dégradation de la situation ne laisserait pas de choix aux autorités… 

Sur les réseaux sociaux, les rumeurs de reconfinement vont d’ailleurs bon train. Nombre d’internautes soulignent qu’en mars aussi, les premières « mesures sanitaires » étaient censées éviter à la Russie de se confiner… Finalement, les Russes sont restés enfermés plusieurs semaines (deux mois à Moscou, un peu moins à Kazan). Selon le quotidien Moskovski komsomolets, l’Agence fédérale sanitaire (Rospotrebnadzor) aurait d’ores et déjà recommandé à plusieurs régions d’instaurer un confinement strict à partir du 19 octobre. 

Hôpital temporaire dans le quartier Sokolniki de Moscou, le 12 octobre 2020. Photo : Vladimir astapkovitch/RIA Novosti

En attendant, dans la capitale, beaucoup interprètent les nouvelles mesures comme un confinement qui ne dit pas son nom : « Mettre les enfants en vacances, c’est obliger au moins un des deux parents à rester à la maison pour s’occuper d’eux », souligne une mère de famille. La suspension des cartes de transport est également perçue comme « infantilisante » et « injuste » : « Sobianine croit vraiment que nous n’avons que ça à faire de nous promener dans le métro ? – De toute façon, ceux qui ont vraiment besoin de se déplacer trouveront le moyen de le faire. Ils paieront simplement leur billet plein tarif… », pestent deux retraitées. 

Le retour au télétravail fait également débat dans les entreprises. Les uns critiquent l’application uniforme de la règle des 30 %, indépendamment du type d’activité, tandis que d’autres se plaignent d’une mesure imposée « du jour au lendemain », sans concertation. L’obligation de fournir à la mairie, en plus de la liste des employés en télétravail, leurs numéros de téléphone et de carte de transport (ou de plaque d’immatriculation) interroge également : « Cela ne vous rappelle rien ? C’étaient exactement les informations à fournir, en avril-mai, pendant le confinement, pour obtenir une autorisation de déplacement », relevait un chef d’entreprise sur le plateau du talk-show « Le temps le dira », le 7 octobre. 

Défiance et incrédulité 

Si, face à la hausse des cas de contamination, les mesures de distanciation semblent de mieux en mieux respectées par les Russes, les déclarations contradictoires des autorités concernant un éventuel reconfinement alimentent leur défiance à leur égard.

« En juin dernier, la levée du confinement a été si brusque, que les gens ont perdu toute confiance dans la parole officielle. Pendant de longues semaines, on ne parlait que du danger épidémiologique, et soudain, il avait disparu », analyse le psychologue Iliya Latypov dans une interview à Novaïa gazeta. Depuis plusieurs semaines, le retour des discours alarmistes a le même effet : « La réaction des gens oscille entre apathie et exaspération. D’un côté, ils ont le sentiment d’être face à une fatalité et de ne pouvoir agir sur la situation. De l’autre, ils se demandent avec agacement quand tout cela va se terminer. » 

« Il n’y a pas de deuxième vague à proprement parler. En principe, une deuxième vague, c’est quand d’anciens malades font une rechute… » (S.Sobianine, maire de Moscou)

Par ailleurs, l’incrédulité règne devant l’annonce de certaines « bonnes nouvelles ». Au début d’octobre, le nouvel « outil » de la lutte anti-coronavirus a été présenté en grande pompe par le ministère de la Santé, l’Agence sanitaire et la compagnie aérienne Aeroflot : il s’agit de chiens dressés à détecter les porteurs de la Covid-19, qui pourraient prochainement être présents dans les aéroports de Russie. La trouvaille a fait le bonheur des reporters des grandes chaînes nationales et nourri d’ardents débats sur les plateaux télévisés entre « experts » de toutes sortes – spécialistes des animaux, des virus, des odeurs – sur les capacités olfactives de nos amis les chiens… 

Une autre séquence a été copieusement commentée sur les réseaux sociaux. À la fin de septembre, Sergueï Sobianine déclarait, en pleine explosion du nombre de malades : « Il n’y a pas de deuxième vague à proprement parler. En principe, une deuxième vague, c’est quand d’anciens malades font une rechute. Or il y en a très peu. » Et de préciser : « En revanche, il y a une hausse des contaminations. Je dirais même plus, une très forte hausse… » 

Poutine, l’ultra-confiné 

Vladimir Poutine n’a pas attendu la « forte hausse » de l’automne pour se confiner. Depuis plus de six mois, la plupart de ses interventions publiques se font en vidéoconférence. Lors des conseils des ministres et autres rencontres tenues en sa présence, le président russe apparaît plein écran, assis à son bureau, concentré devant un ordinateur. Au cours des échanges, il s’incruste dans une fenêtre, de la même taille que celle de ses interlocuteurs, quand ces derniers prennent la parole. Seule différence : le nom des ministres et chefs d’entreprise est inscrit au bas de leurs fenêtres respectives, tandis que le chef de l’État est désigné par son lieu de résidence (Novo-Ogariovo, près de Moscou, ou Botcharov Routcheï, près de Sotchi).

Entrainement d’un chien à la détection de la Covid-19, aéroport de Moscou-Cheremetievo, le 2 octobre 2020. Photo : Vladimir Gerdo/TASS

Le chef du Kremlin s’autorise toutefois quelques « sorties ». Par exemple, il a rencontré en personne le président biélorusse, Alexandre Loukachenko – déstabilisé par la rue qui conteste sa réélection et venu lui demander de l’aide -, un panel de parlementaires ou encore les patrons de grandes entreprises publiques (Gazprom, Rosneft…). Le 23 septembre, il a également remis la médaille de Héros du Travail au physicien et académicien Gueorgui Rykovanov. Sans craindre pour sa santé… 

Cette insouciance peut sembler étrange de la part d’un leader politique dont l’entourage est, dit-on, dans l’obligation de passer par un sas de désinfection avant de l’approcher. D’après le site d’investigation Proekt.Media, toute personne (hors présidents étrangers…) susceptible d’entrer en contact avec Vladimir Poutine est tenue d’observer un confinement strict de quatorze jours dans trois résidences prévues à cet effet – une située près de Moscou, deux non loin de Sotchi. « Cela explique que la grande majorité des personnes rencontrées par le président soient aussi bronzées », assure à la BBC un dirigeant d’une entreprise publique sous couvert d’anonymat.

Selon des journalistes accrédités au Kremlin, Vladimir Poutine devrait rester « confiné » jusqu’au printemps prochain.

La trentaine de scientifiques présents à la cérémonie de décoration de M. Rykovanov auraient ainsi séjourné deux semaines dans le sud de la Russie, aux frais du contribuable, avant d’être acheminés en avion privé à Moscou et transportés, sans contact avec l’extérieur, jusqu’au Kremlin. Un « sas » à l’échelle du pays qui s’ajoute aux multiples tests de dépistage effectués avant et pendant la quatorzaine. 

Quoi qu’il en soit, le précautions sanitaires mises en place autour du chef de l’État russe ne font pas l’unanimité. Selon des sources proches du Kremlin, elles  ralentissent l’action présidentielle et empêchent les prises de décision rapides sur des dossiers sensibles : certaines discussions ne sauraient se tenir à distance, en visioconférence, et l’on n’a encore rien inventé de plus discret que le tête-à-tête. Le manque de réaction du Kremlin constaté au début de la crise du Haut-Karabagh serait ainsi en partie liée à la lourdeur du dispositif. 

L’information a toutefois été fermement démentie par Dmitri Peskov : « Cela ne correspond pas à la réalité », a-t-il déclaré le 30 septembre. Pourtant, selon des journalistes accrédités au Kremlin, qui suivent désormais le président russe devant leur écran, Vladimir Poutine devrait rester « confiné » jusqu’au printemps prochain. Les Russes espèrent, pour leur part, ne pas en arriver à cette extrémité. 

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