Le pétrole du monde d’après

La consommation de pétrole a atteint ou atteindra prochainement son pic, d’après le rapport Energy Outlook 2020 publié le 14 septembre dernier par la compagnie pétrolière britannique BP. Quelle que soit l’évolution de la situation économique, la chute de la demande et des cours de l’or noir est inéluctable, estime Maxime Orlovski, directeur de la banque Renaissance Capital, dans une chronique pour Forbes.

Dans deux des trois scénarios présentés dans le rapport, BP prévoit une baisse de la consommation de pétrole d’un tiers ou de près de moitié à l’horizon 2040. Même le scénario le plus optimiste pour les compagnies pétrolières prévoit une baisse de 5 %. Dans ces conditions, quelle stratégie l’OPEP+ adoptera-t-elle pour conserver ses parts du marché ?

L’ère de l’électrique

Le développement effréné des moyens de transport électriques – des scooters aux autobus – ainsi que la production accrue d’énergie renouvelable bon marché font leur œuvre. La plupart des grands groupes automobiles prévoient, dans les années à venir, d’élargir considérablement leur offre de véhicules électriques et d’augmenter jusqu’à 30 %, voire 50 %, la part des ventes de ce segment. De plus en plus de pays soutiennent par ailleurs l’initiative visant à interdire, d’ici à 10 ou 20 ans, les voitures équipées d’un moteur à combustion interne.

La substitution progressive de l’électrique à l’essence et au diesel s’accompagnera inévitablement d’une baisse de la demande en carburant, avec des conséquences négatives sur le cours du pétrole, sur la valeur des réserves et sur l’intérêt des investisseurs. Le durcissement des exigences environnementales (introduction d’une taxe carbone, par exemple) et les mesures stimulant le développement de l’économie « verte » pourraient fortement accélérer ce processus. Pour les producteurs de pétrole traditionnel, sous-estimer ces tendances entraînerait les mêmes conséquences néfastes que le désintérêt affiché, à l’époque, à l’égard de la « révolution du schiste » aux États-Unis.

Les États-Unis en embuscade

La baisse de la demande mondiale place les pays producteurs, en premier lieu ceux du golfe Persique et la Russie, devant la question du retour sur investissement, de la monétisation des réserves, et de la réorientation des ressources dans un contexte de réorganisation des économies. Le cartel peut certes continuer à soutenir les prix en réduisant ou en limitant la production à chaque fois que l’ombre des excédents menace le marché, à l’instar de ce que l’on a pu observer ces dernières années. Mais cela entraînera, à chaque fois, un nouveau renforcement des positions du secteur pétrogazier américain, qui se distingue par son caractère innovant et technologique élevé.

Exploitation pétrolière de Samotlor, dans la région de Tioumen (Sibérie). Photo : Alamy / TASS

Cette situation existe depuis longtemps, et les États-Unis en sont, pour l’heure, les premiers bénéficiaires. Depuis la crise de 2008, où les prix du pétrole avaient été divisés par quatre, les Américains ont multiplié par 2,5 l’extraction d’hydrocarbures liquides, devenant ainsi les premiers producteurs mondiaux de pétrole.

Ces cinq dernières années, malgré un cours moyen relativement faible (53 dollars le baril de WTI), le secteur pétrogazier américain a fait montre d’une adaptabilité élevée en multipliant sa production par 1,5, occupant ainsi 19 % du marché mondial. Au cours de cette même période, la production est restée stable dans les pays de l’OPEP – d’où une baisse de leur part de marché de 42 % à 36 %. Celle de la Russie, elle, n’a pratiquement pas changé et s’est maintenue à 11 %.

Baisser pour mieux croître

L’heure semble venue pour l’OPEP de réfléchir à une nouvelle stratégie, à savoir augmenter ses parts de marché tout en maintenant les cours à des niveaux relativement bas sur le long terme – l’exploitation du pétrole de schiste, des puits en eau profonde et des sables bitumeux n’est rentable qu’à des prix élevés. Le cartel évincera ainsi les producteurs marginaux, en particulier ceux d’Amérique du Nord, tout en augmentant ses revenus par la hausse des volumes extraits.

S’il est peu probable que les recettes retrouvent leur niveau antérieur, la hausse de la production pourrait, à terme, compenser l’impact négatif de la baisse des prix. Ce passage d’une politique de la restriction de l’offre à une augmentation des cadences pourrait profiter à l’économie dans son ensemble. Elle encouragera les créations d’emplois tout en augmentant les bénéfices des compagnies pétrolières et des secteurs connexes. La balance commerciale des pays producteurs et leur PIB s’en porteront également mieux. Ce ne sera toutefois possible que si l’activité économique retrouve son niveau d’avant la crise.

Néanmoins, même dans ce cas, il faut reconnaître que l’âge d’or du secteur pétrolier est derrière nous. Aujourd’hui, aux yeux des investisseurs, ce sont les secteurs émergents et les activités socialement responsables qui ont le vent en poupe. À en croire le rapport Energy Outlook 2020, l’argent coulera à flots en direction des énergies solaire et éolienne, où la production devrait être multipliée par 5 à 20 dans les 20 prochaines années.

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