Le Jésus de Sibérie derrière les barreaux

Dans le territoire de Krasnoïarsk, en Sibérie orientale, la police a arrêté les dirigeants d’une secte, accusés de violence et d’extorsion de fonds. Les défenseurs des droits voient dans l’interdiction de l’organisation un nouveau recul de la liberté d’opinion en Russie. 

Des hélicoptères, des voitures blindées, des agents avec cagoules et gilets pare-balles, des fusils automatiques et un mégaphone hurlant des ordres… En ce matin du 22 septembre, les rives du lac Tiberkoule, en Sibérie orientale, offrent une scène qui semble tout droit sortie d’un film d’action : les forces spéciales russes s’apprêtent à prendre d’assaut la « Cité du Soleil » – un hameau abritant les membres de la secte de l’Église du dernier Testament. 

Au terme de l’opération, la police arrête le chef de la communauté, Sergueï Torop dit Vissarion – également surnommé par la presse « le Jésus de Sibérie » – et ses deux adjoints, Vadim Redkine (ancien batteur du groupe de rock Laskovy Maï) et Vladimir Vedernikov. Ils sont accusés d’enrichissement illicite, d’abus de confiance et de mise en danger de la vie d’autrui. 

Vissarion prêche le végétarisme et la fin du monde, et est considéré comme la réincarnation de Jésus Christ.

« Depuis 1991, MM. Torop, Redkine et Vedernikov assuraient la direction d’une association religieuse. Afin de retirer un profit pécuniaire de leur activité, ils ont saisi les ressources financières [des adeptes] en exerçant sur eux des pressions psychologiques, avec de graves conséquences pour la santé de certains », ont déclaré les magistrats du Comité d’enquête. 

Le cabinet Khorochev et associés, qui défend les accusés, a fait savoir que leurs clients « ne reconnaissaient pas les faits et contesteraient leur détention provisoire devant les tribunaux ». 

Orpheline de ses gourous, Svetlana, une adepte, se désole : « Ce qui nous arrive est incompréhensible, terrible. Nous ne faisons rien de mal ici. » D’autres affirment que les arrestations sont liées à des gisements (or et autres métaux précieux) qui auraient été découverts sur le site de la « Cité du Soleil ». Au cours des perquisitions, les enquêteurs ont découvert de grosses sommes d’argent en espèces, des objets de culte, des armes et des munitions. 

La Cité du Soleil 

Au début des années 1990, à Minoussinsk (Sibérie orientale), un agent de la police de la route passionné de phénomènes paranormaux, Sergueï Torop, troque son képi contre des manuels de management et de psychologie. Rapidement, sous le nom de Vissarion, il se met à prêcher la bonne parole à la télévision locale, se forgeant un cercle d’adeptes. Leur credo (le « dernier Testament ») mêle végétarisme, réincarnation, fin du monde et retour du Christ sur Terre – en la personne de Vissarion. Le mouvement gagne rapidement des adeptes dans tout le pays, puis au-delà des frontières : au Kazakhstan, en Lettonie, en Biélorussie, en Moldavie, et jusqu’en Allemagne et aux États-Unis. 

La place des Anges de La Cité du Soleil, le 5 juillet 2020. Photo : Alexandre Rioumine / TASS

En 1994, l’Église du dernier Testament devient officiellement une association religieuse (aussitôt qualifiée d’hérétique par l’Église orthodoxe russe), et la communauté de quelque mille personnes, dont deux cents enfants, s’installe en pleine taïga, au bord du lac Tiberkoule. L’endroit est isolé, difficilement accessible. Il faut sept heures de voiture pour l’atteindre depuis Krasnoïarsk, située à 250 kilomètres de là. Le hameau attire des personnes de toute la Russie et de différentes professions, séduites par les promesses de retour de la nature et de rupture avec la « folie du monde moderne ». Agriculteurs, maçons, artisans, enseignants permettent à la communauté de s’organiser de manière autonome, en totale autarcie. 

Tout contact avec le monde extérieur est interdit, de même que l’usage d’appareils électroménagers ou la consommation de viande et de poisson. Les maisons sont construites uniquement à l’aide de matériaux disponibles dans la nature. L’eau vient du lac et des puits creusés dans le sol ; la nourriture provient des potagers. 

« Perdus en pleine taïga, on se laisse facilement convaincre que le salut passe par l’obéissance aux décisions du gourou. »

« Vissarion a une force de persuasion incroyable, un magnétisme irrésistible », confesse Denis, un ancien adepte qui a passé seize ans sur les rives du lac. Il raconte au journal Moskovski komsomolets l’exploitation sexuelle des femmes et l’esclavage des hommes, les pressions psychologiques (« perdus en pleine taïga, on se laisse facilement convaincre que le salut passe par l’obéissance aux décisions de la communauté ou du gourou ») et la dépossession de tous ses biens matériels, vendus par la communauté « pour acheter du grain en prévision de la fin du monde »… D’autres anciens membres de la secte font état de suicides, de viols, d’actes pédophiles. 

L’emprise psychologique du gourou est d’autant plus forte que les adeptes souffrent de malnutrition et sont affaiblis par les travaux quotidiens. Certains développent des cancers, d’autres ont le sida. Toutes les pathologies, des plus bénignes aux plus graves, sont « soignées » avec les herbes cultivées sur place ou par la foi dans les pouvoirs thaumaturges de Vissarion. 

Sectes, chamans et hérétiques 

« Nous avons clairement affaire à une dérive sectaire. Il est évident que les dirigeants de cette Église du dernier Testament poursuivent des buts contraires à la loi », affirme Roman Silantiev, professeur de théologie à l’Université linguistique d’État de Moscou. Il considère comme naturelle la requête du Parquet en faveur d’une dissolution de l’association (la Justice se prononcera à la fin d’octobre). 

La position du théologien ne fait toutefois pas l’unanimité dans l’opinion publique, où l’on voit dans l’arrestation du Jésus de Sibérie une opération visant à effrayer ceux qui ont le malheur de vivre et de penser « autrement ». « En Russie, le pouvoir vise l’hégémonie spirituelle. La logique du Kremlin est simple : s’il ne peut contrôler un courant religieux, il l’interdit », assure le coordinateur de l’ONG de défense des droits Otkrytka, Alexeï Prianichnikov. Pour lui, l’objectif serait de tenir en respect les autorités religieuses traditionnelles, à commencer par l’Église orthodoxe russe et les muftis. 

« En excluant du champ légal des courants de pensée entiers, on risque de radicaliser encore plus certaines franges marginales de la société. »

Il est vrai que la pression semble s’accentuer, depuis quelques années, sur les mouvements spirituels minoritaires, dont les représentants sont invariablement accusés d’extrémisme – une notion assez floue pour recouvrir aussi bien l’appel à l’insurrection que l’apologie du repli sur soi et du renoncement à la société. Dans les années 2010, les Témoins de Jéhovah font par exemple l’objet de poursuites répétées pour divers motifs en Russie. Moscou a d’ailleurs été condamnée à 70 000 euros d’amende par la Cour européenne des droits de l’Homme pour non-respect de la liberté d’opinion. 

Plus récemment, c’est un chaman iakoute de 51 ans, Alexandre Gabychev, qui a été arrêté par la police et placé en hôpital psychiatrique pour avoir voulu « exorciser Vladimir Poutine ». Parti à pied de sa Iakoutie natale en direction de Moscou, au printemps 2019, le mystique pacifie pourtant rapidement son discours : dans les localités où il s’arrête, il organise des réunions publiques au cours desquelles il reçoit les nombreuses doléances des habitants d’Extrême-Orient. Il est aussitôt accusé d’extrémisme. 

 Portrait du chaman iakoute Alexandre Gabychev, par Konstantin Eremenko.
Photo : Konstantin Eremenko / Facebook

Des sources au sein des forces de l’ordre indiquent enfin que les autorités pourraient bientôt se pencher sur le cas du père Serge (Nikolaï Romanov à l’état civil) et de ses fidèles, retranchés dans un monastère de l’Oural depuis plusieurs mois. Le prêtre (un ancien de la police soviétique, comme Vissarion) est une figure de l’opposition ecclésiastique aux mesures anti-Covid. Il s’est notamment fait connaître pour avoir appelé ses coreligionnaires à ne pas fermer les églises pendant le confinement et à refuser de porter des masques, ainsi que pour sa critique virulente du clergé orthodoxe. L’Église l’a d’ailleurs excommunié. « Nous allons bientôt reprendre la situation en main et déloger tout ce petit monde », confie, sous couvert d’anonymat, un magistrat du Comité d’enquête. 

Une stratégie dangereuse 

Pour Roman Silantiev, ces exemples ne prouvent aucun durcissement du pouvoir. « À côté de cela, il existe toujours des communautés de Vieux-Croyants, dont les positions contredisent celles de l’Église orthodoxe. Personne ne les inquiète pour autant », souligne le théologien. Il rappelle que les représentants des religions minoritaires, tels que l’islam, le protestantisme et le catholicisme, ne se sentent pas particulièrement menacés en Russie… » 

Alexeï Prianichnikov s’alarme toutefois des tentatives systématiques d’interdire les mouvements faisant l’objet d’enquêtes pénales : « Cela stigmatise l’ensemble des adeptes alors que seuls quelques-uns sont potentiellement coupables. Et surtout, en excluant du champ légal des courants de pensée entiers, on risque de radicaliser encore plus certaines franges marginales de la société. C’est le meilleur moyen de provoquer des troubles… » 

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