Kremlin : le difficile renouvellement des élites

Conservation et exercice du pouvoir, renouvellement des élites, fossé avec la « Russie d’en bas », corruption… Pour la sociologue Olga Krychtanovskaïa, directrice du Centre d’études sur les élites russes de l’Université d’État de gestion, le système politique actuel repose sur une classe dirigeante jalouse de son pouvoir et peu en phase avec la société civile.

Selon l’étude Elite Quality Report 2020, réalisée conjointement par l’Université de Saint-Gall (Suisse), l’École de management Skolkovo de Moscou et l’entreprise allemande dxFeed Solutions, les élites russes créent moins de richesses qu’elles n’en absorbent. Qu’en pensez-vous ? 

Olga Krychtanovskaïa : En ce qui concerne la qualité du « service » fourni par les élites au reste de la population, la situation en Russie est très banale : la classe dirigeante se préoccupe avant tout de son maintien au pouvoir et de son enrichissement personnel. Cela n’a d’ailleurs rien de nouveau : il en allait de même dans l’Empire russe et à l’époque soviétique. 

La société russe se divise entre, d’un côté, les personnes qui accèdent aux richesses, aux ressources et à un niveau de vie élevé grâce à leur pouvoir, et, de l’autre, les citoyens lambda, auxquels cette dolce vita reste inaccessible. Cette inégalité criante a été à l’origine de plusieurs révolutions. Aujourd’hui, ce déséquilibre est extrêmement sensible. Le gouffre est immense entre les élites aisées et l’électorat pauvre. 

Cela signifie-t-il que les élites russes ne se soucient pas du bien-être de la société dans son ensemble ? 

O. K. : Exactement. Viatcheslav Volodine, le président de la Douma d’État [chambre basse du parlement, ndlr], appelle à « nationaliser les élites ». Il entend par là que de nombreux responsables occupant des postes clefs à divers échelons du pouvoir ont des intérêts en Europe occidentale et aux États-Unis. Ils s’enrichissent en Russie mais préfèrent souvent vivre en Occident, où ils construisent leur avenir en plaçant leurs capitaux dans des paradis fiscaux, en achetant des biens immobiliers à l’étranger et en inscrivant leurs enfants dans les meilleures universités européennes et américaines. 

Le Président de la Douma Viacheslav Volodine (au centre) lors d’une réunion avec des représentants des milieux d’affaires, à Moscou, le 20 avril 2018. Photo : Duma.gov

Ce dualisme a plusieurs conséquences. Par exemple, nos élites s’intéressent peu au développement du système de santé publique, de l’éducation ou de l’urbanisme. Elles ont d’autres priorités. C’est une mentalité de privilégiés. 

En Union soviétique, les élites n’auraient pas pu se comporter ainsi, le pays étant fermé. La classe dirigeante avait néanmoins trouvé d’autres moyens de s’enrichir… 

O. K. : Léon Trotski décrit déjà cette situation dans des articles publiés après 1917. Il dit explicitement que la classe dirigeante utilise l’État à des fins personnelles. Je qualifie cela de « privatisation de l’État par l’État ». En dénonçant l’organisation de l’État soviétique, Trotski est devenu l’ennemi de Staline. 

Ce système n’a pas essentiellement changé depuis l’époque stalinienne, même si le fossé séparant les élites et le peuple n’était alors pas aussi abyssal qu’aujourd’hui. Certes, les élites soviétiques avaient de meilleurs appartements, automobiles, denrées alimentaires et médicaments que leurs concitoyens. Ce « luxe » n’avait toutefois rien de comparable à celui dont jouit la classe dirigeante actuelle : immobilier aux quatre coins du monde, villas, yachts, jets privés, cohortes de domestiques, bijoux, collections d’œuvres d’art, etc.

« Si le pouvoir s’attaquait massivement à la corruption, il ne resterait rien de la haute administration russe. »

Autre différence : en URSS, la propriété privée était inexistante, et la transmission par héritage impossible. La richesse était intimement liée à l’exercice d’une fonction. À l’inverse, aujourd’hui, une nouvelle aristocratie est née. En héritant du statut, des ressources, de la fortune de leurs parents, les enfants des élites suscitent l’irritation de nombre de leurs concitoyens. 

Par ailleurs, à l’époque, les dirigeants politiques ne pouvaient pas posséder d’entreprises. En échange de certains « services », les fonctionnaires touchaient des dessous-de-table en argent. Aujourd’hui, ces pots-de-vin ont pris la forme de titres, d’actions. Comme la loi n’autorise pas un fonctionnaire à détenir une entreprise, celle-ci est enregistrée au nom d’un membre de sa famille. Une multitude de grandes compagnies appartiennent ainsi de facto à de hauts responsables de l’administration. 

Vladimir Poutine est pourtant à l’origine de l’interdiction faite aux fonctionnaires russes de détenir des actifs à l’étranger. Cette mesure est-elle inefficace ? 

O. K. : La situation est complexe. Si le pouvoir s’attaquait massivement à la corruption, sans concessions et une fois pour toutes, il ne resterait rien de la haute administration russe. Beaucoup de ses représentants seraient envoyés en prison. Pour cette raison, les autorités s’efforcent d’agir progressivement. La corruption ne profite pas à Poutine : un fonctionnaire fortuné dont les capitaux sont placés à l’étranger se soumet difficilement au président. 

« Aujourd’hui, la difficulté pour Poutine n’est pas de trouver de nouveaux cadres, mais d’envoyer les plus âgés à la retraite. »

Le pluralisme des intérêts n’a pas sa place dans un régime autoritaire dont l’organisation évoque celle d’une armée : le chef ordonne, les subordonnés exécutent. Or, si un fonctionnaire a de l’argent et des biens à l’étranger, voire une deuxième nationalité, il peut à tout moment faire ses valises, quitter le pays et échapper à l’autorité du chef. En revanche, il existe bien une élite « nationalisée », ce sont les membres des services de sécurité – les siloviki

Cela explique pourquoi d’anciens gardes du corps de Vladimir Poutine deviennent parfois gouverneurs de région ? 

O. K. : Oui. Poutine sait que ces hommes ne le trahiront pas. Ils sont la cheville ouvrière du système actuel, les gardiens de l’État poutinien. Le président puise dans ce vivier pour nommer ses nouveaux cadres.

Vladimir Poutine et le gouverneur de la région de Toula Alexeï Dioumine, son ancien garde du corps, lors d’une réunion au domaine de Iasnaïa Poliana près de Toula, le 8 septembre 2016. Photo : RIA Novosti

Peu importe qu’ils n’aient pas les compétences nécessaires ? 

O. K. : Poutine s’est toujours efforcé de maintenir un équilibre entre fonctionnaires loyaux et compétents. Si les loyalistes sont trop nombreux, le fonctionnement du système en pâtit ; à l’inverse, une majorité de technocrates augmente le risque de trahisons. Le tout est cimenté par la confiance personnelle de Poutine. 

Qu’en est-il du renouvellement des élites en Russie ?

O. K. : Aujourd’hui, la difficulté pour le Kremlin n’est pas de trouver de nouveaux cadres, mais d’envoyer les plus âgés à la retraite. Il s’agit d’un problème majeur dans les sociétés où le mécanisme électoral ne fonctionne pas. Les cadres qui refusent de prendre leur retraite – et qui en savent trop – représentent une menace pour le pouvoir. Voilà pourquoi le régime soviétique avait imaginé des « licenciements acceptables », en nommant par exemple les « retraités » à des postes d’ambassadeurs dans des pays lointains. Le vieillissement des élites était néanmoins trop rapide pour qu’une retraite douillette puisse être garantie à tous. On en est arrivé au point où la moyenne d’âge des dirigeants s’élevait à 72 ans. 

Aujourd’hui, ce chiffre est de nouveau en hausse : il atteint 56 ans, alors qu’il était de 52 à l’arrivée de Poutine au pouvoir. Pourtant, le renouvellement régulier des cadres est une réalité : actuellement, le président russe est entouré par une troisième « génération » de conseillers et de fonctionnaires, constituée d’individus nés dans les années 1970 et 1980. Le problème est que l’on ne sait pas quoi faire des « anciens » : certains sont envoyés au Conseil de la Fédération [chambre haute du parlement, ndlr], dans les conseils d’administration d’entreprises, dans des fondations et des associations spécialement créées pour eux. Parfois, des méthodes plus radicales sont utilisées : poursuites judiciaires, emprisonnement. 

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