Kamtchatka : catastrophe écologique au bout du monde

Depuis bientôt deux semaines, une mystérieuse pollution ravage l’écosystème marin de l’est du Kamtchatka. Les recherches n’ont pour l’instant pas permis d’en déterminer l’origine.

Au matin du 2 octobre, les habitants de la péninsule assistent à une scène aussi étrange qu’inquiétante : sur des dizaines de kilomètres, des amoncellements de carcasses d’oursins, d’étoiles de mer, de pieuvres et des cadavres de phoques jonchent les sables noirs du golfe Avatchinski.

Ce paysage fait écho aux récits troublants des surfeurs qui, depuis trois semaines, se plaignent de symptômes divers au retour de la baignade : douleurs aux yeux, à la tête et à la gorge, vomissements, fortes fièvres. L’eau aurait également une couleur, une odeur et un goût inhabituels. Elle est « amère, visqueuse, sale », témoigne Anton Morozov, directeur de l’école de sports de glisse Snowave.

Le 3 octobre, les équipes de l’ONG Greenpeace ainsi que les employés de la réserve naturelle fédérale de Kronotski partent constater les dégâts en mer. Leurs photographies montrent une nappe de mousse blanchâtre, flottant au sud de la péninsule. Les écologues découvrent d’horribles charniers sous-marins.

« Il y a près de 20 tonnes d’arsenic là-dessous. Cela suffirait à empoisonner tout le Pacifique nord. »

« Nous avons examiné l’estuaire de la Nalytcheva, les baies Spassenia et Grotovaïa ainsi que les environs de l’île Staritchkov. Entre cinq et quinze mètres de profondeur, nous avons vu des cadavres d’oursins, d’étoiles de mer, de balanes, de poissons, de vers marins et de mollusques, rapporte Alexandre Korobok, représentant de la réserve de Kronotski. Nous estimons que près de 95 % de la faune et de la flore ont été détruits. »

Un coupable idéal

Rapidement, riverains et spécialistes soupçonnent une pollution industrielle, ce qui expliquerait la concentration de phénol et de phosphate dans les prélèvements, jusqu’à dix fois supérieure à la normale. Sur les réseaux sociaux, la piste du naufrage d’un pétrolier est évoquée, mais aucune nappe de mazout n’est détectée. La deuxième hypothèse évoquée concerne un éventuel dégazage de réservoirs de carburants pour missiles : en 2015, un accident de ce genre s’était produit dans la base navale de Vilioutchinsk, lors d’un exercice militaire impliquant des sous-marins. Le scénario a toutefois été infirmé par les analyses. Troisième explication avancée : la fuite d’un dépotoir de déchets toxiques.

Située à huit kilomètres de la côte, au pied des trois volcans qui surplombent Petropavlovsk-Kamtchatski, la décharge souterraine Kozelski apparaît bientôt comme le suspect principal. Depuis sa construction en 1979, plus de 100 tonnes de métaux lourds et de produits toxiques – mercure, arsenic, aldrine – y ont été amassées.

Le littoral du Kamtchatka, le 2 octobre 2020. Photo : Instagram/@yola_la

En 2006, le vice-gouverneur de la région du Kamtchatka, Vladimir Rybak, s’inquiétait déjà de la présence de cette bombe à retardement. « Les sondes ont détecté des traces de substances toxiques dans l’eau et dans les sols. Les nappes phréatiques sont atteintes », rapportait alors Ivan Tchabyguine, en charge de la veille écologique autour du site. « Il y a près de 20 tonnes d’arsenic là-dessous. Cela suffirait à empoisonner tout le Pacifique nord », alertait à son tour l’agronome Anatoli Fedortchenko, consulté par l’administration régionale.

Pour couper court aux rumeurs, le gouverneur Vladimir Solodov révèle que la décharge a été sécurisée entre 2010 et 2012, et qu’elle fait l’objet de contrôles réguliers. Toutefois, des soupçons pèsent sur la qualité de ces travaux de rénovation. Plusieurs sources soulignent ainsi que le budget initial, de quelques milliards de roubles, aurait été finalement réduit à quelques centaines de millions. D’ailleurs, depuis 2019, les prestataires locaux refusent les contrats de maintenance de la décharge, confiée à EFG, une société de Tioumen (à 5 500 kilomètres de là).

Moscou suit le dossier

Sous la pression des écologistes, le gouverneur ordonne des expertises indépendantes (avec la participation de spécialistes chinois, japonais et américains) sur tous les sites industriels de la côte. L’agence environnementale fédérale (Rosprirodnadzor) envoie également ses experts, tandis que le Parquet ouvre une enquête pour violation des règles de gestion des déchets dangereux et pollution marine. L’ancien président Dmitri Medvedev, aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité, souligne l’importance d’une enquête « exhaustive » pour « informer la population ».

« Les autorités ont tout fait pour éviter une crise politique, estime le politologue Pavel Daniline. Le risque était de donner l’impression que l’État cherchait à étouffer l’affaire. Il fallait empêcher à tout prix un second Norilsk [déversement d’hydrocarbures dans une rivière du Grand Nord, au printemps dernier, ndlr] ou un second Chies [où la population a récemment obtenu la suspension d’un projet de décharge publique géante, après des mois de contestation houleuse, ndlr]. »

« L’hypothèse d’algues toxiques apparaît désormais comme la plus crédible. »

Finalement, le 9 octobre, les soupçons pesant sur la décharge Kozelski sont levés. « Nous n’avons détecté aucune trace de pollution dans les cours d’eau voisins du site », rapporte le biologiste Kirill Vinnikov. Il ajoute avoir trouvé sur place des éphémères et des plécoptères, insectes vivant uniquement à proximité d’une eau propre.

Pour rassurant que soit ce résultat, il ne met pas fin à l’enquête, ni ne résout la question plus large de l’enfouissement des déchets industriels. « Il faut effectuer un inventaire complet de toutes les décharges souterraines, a déclaré Vladimir Solodov. Actuellement, nous ne disposons pas de données précises. Il existe des dépotoirs à l’abandon, sans propriétaire identifié. Nous vivons sur un baril de poudre. » Le gouverneur s’est par ailleurs engagé à reprendre en main le site de Kozelski.

Retombées économiques

Aujourd’hui, l’hypothèse d’une pollution industrielle semble écartée. « Les choses ne sont pas encore tout à fait claires, indique Alexeï Ozerov, directeur de l’Institut de vulcanologie d’Extrême-Orient, mais l’hypothèse d’algues toxiques apparaît désormais comme la plus crédible. »

La police constate les dégâts sur la plage de Khalaktyr (Kamchatka), le 3 octobre 2020. Photo : Alexandre Piragis/RIA Novosti

Pour Kirill Vinnikov, directeur du département de biologie de l’Université fédérale d’Extrême-Orient, il pourrait s’agir d’algues microscopiques (dinoflagellés) connues pour sécréter des toxines lors de phases soudaines de multiplication. Il reste à élucider la cause de leur brusque apparition et de leur concentration. Sans cela, et sans évaluation de l’étendue du phénomène, aucune estimation des dégâts n’est possible.

L’agence environnementale devrait rendre ses premières conclusions dans les jours qui viennent. Elles sont attendues avec anxiété, notamment par les représentants de la filière halieutique : la production de saumon et de caviar est l’un des principaux secteurs économiques de la région.

« L’essentiel des prises se fait à plusieurs centaines de kilomètres des côtes, très loin de la zone polluée », affirme toutefois le président de l’Association des pêcheurs de saumon du Kamtchatka, Vladimir Golitsyne. Les analyses menées sur des poissons remontés entre le 5 et le 9 octobre semblent, pour le moment, lui donner raison.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *