Immolée par le feu : Irina Slavina, au bout du désespoir

Vendredi 2 octobre, Irina Slavina, rédactrice en chef du site d’information indépendant Koza.Press, s’est immolée par le feu devant le siège de la police, à Nijni-Novgorod (400 kilomètres au sud-est de Moscou). Elle aurait subi des pressions dans le cadre d’une enquête sur les mouvements d’opposition régionaux.

Quelques heures avant de passer à l’acte, la journaliste écrivait sur Facebook : « Je vous demande d’imputer ma mort à la Fédération de Russie ». Dans la soirée, une vidéo postée sur les réseaux sociaux la montrait s’immolant par le feu sur un banc. Un passant a tenté d’étouffer les flammes avec sa veste, mais a été repoussé par la torche humaine. 

La veille, la police avait perquisitionné l’appartement d’Irina Slavina à six heures du matin, dans le cadre d’une enquête sur les activités régionales de l’ONG Otkrytaïa Rossia, financée par l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, l’ancien patron de Ioukos emprisonné de 2003 à 2013 pour escroquerie et malversations. L’ONG figure dans la liste des organisations « indésirables » en Russie, suspectées de constituer une menace pour la sécurité du pays. Les enquêteurs saisissent ses cahiers, ordinateurs et téléphones – ainsi que ceux de son mari et de sa fille. Privée de ses outils de travail, la journaliste déclare alors être dans l’impossibilité de poursuivre ses activités professionnelles. 

Vague de perquisitions 

Pour ses collègues et ses proches, la chose ne fait aucun doute : la journaliste a été poussée à bout par les autorités. L’opposant Alexeï Navalny, en convalescence en Allemagne après une tentative d’empoisonnement, accuse les enquêteurs d’être la cause de ce suicide. « Une affaire criminelle a été montée de toutes pièces contre Slavina pour des motifs politiques », écrit-il sur Twitter. 

« Les perquisitions à l’encontre d’organisations d’opposition ne sont pas toujours conformes à la procédure. »

Le Parquet régional rejette ces « allégations », soulignant que Mme Slavina figure dans le dossier en qualité de simple témoin, et non d’accusée ou de suspecte. L’investigation vise un certain Mikhaïl Iossilevitch, soupçonné de liens avec Otkrytaïa Rossia. Cet entrepreneur local, par ailleurs « vicaire » de l’Église pastafarienne (une religion parodique professant que l’univers a été créé par un “monstre en spaghettis” volant et indétectable), fait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire. 

Au total, six perquisitions sont effectuées ce jour-là dans le cadre de l’enquête. Outre le domicile d’Irina Slavina, les antennes locales du parti libéral Iabloko et de la Fondation de lutte contre la corruption (FBK) d’Alexeï Navalny sont visitées, donnant lieu, là aussi, à des confiscations de matériel – une fois encore, en dépit du statut de témoin des personnes concernées. M. Iossilevitch, quant à lui, est emmené par la police. Pour Natalia Rezontovaïa, journaliste de Nijni-Novgorod citée par le quotidien Kommersant, ces mesures constituent des « frappes préventives » des autorités contre des personnes et des structures considérées comme hostiles au pouvoir,  à un an des élections législatives de 2021. 

Recueillement devant le siège de la police de Nijni-Novgorod, le 3 octobre 2020. Photo : Roman Vladimirov/RIA Novosti

Alexandre Brod, membre du Conseil présidentiel des droits de l’homme, considère pour sa part que la brutalité de ces descentes de police doit attirer l’attention des « organes compétents ». « Les perquisitions à l’encontre d’organisations d’opposition ne sont pas toujours conformes à la procédure, a-t-il déclaré à l’antenne de Radio Spoutnik. Naturellement, ce type d’actions illégales, la pression permanente, les menaces, les tentatives d’intimidation peuvent en ébranler plus d’un et entraîner de véritables tragédies comme dans le cas présent. » 

L’affaire de trop ?

De fait, Irina Slavina n’en était pas à ses premiers démêlés avec la police. En 2018, elle avait écopé d’une première amende d’environ mille euros pour avoir participé à une marche non autorisée à la mémoire de l’opposant Boris Nemtsov, suivie d’une seconde, en octobre 2019, pour le détournement satirique du nom de la ville de Chakhounia, où une plaque à la mémoire de Staline venait d’être inaugurée. En juillet dernier, elle avait à nouveau été condamnée pour diffusion de fausses informations sur l’épidémie de Covid-19 : elle avait rapporté le cas du directeur d’une école de sambo, diagnostiqué positif, qui aurait refusé de se confiner. 

Pour autant, l’hypothèse d’une mort causée par un harcèlement des autorités ne convainc pas tout le monde. « Bien sûr, ce n’est jamais agréable de se faire perquisitionner, surtout par des gens mal intentionnés comme cela semble avoir été le cas. Ce geste n’en est pas moins disproportionné », estime Viktor Makarov, président de la Ligue russe des psychothérapeutes, qui suspecte un suicide « prémédité ». 

Les fleurs et bougies déposées par la population en plusieurs endroits de la ville ont rapidement été déblayées par la police.

La journaliste semblait en effet envisager un acte de ce type depuis plus d’un an : « Je me demande ce qui se passerait si je mettais fin à mes jours devant le bâtiment du FSB, écrivait-elle le 20 juin 2019, sur Facebook. Cela pourrait-il provoquer la moindre amélioration dans le pays, ou mon sacrifice n’aurait-il aucun sens ? »  

Une affaire nationale

En tout état de cause, les circonstances qui ont poussé Mme Slavina à commettre l’irréparable feront l’objet d’une enquête. Les députés de la Douma demandent des éclaircissements sur plusieurs zones d’ombre, notamment sur la façon dont la vidéo du suicide a été diffusée sur la Toile. 

« La personne qui a filmé aurait pu arrêter Slavina au lieu de la provoquer. Qui est-ce ? Qui a besoin d’une victime ? J’espère que ces questions recevront des réponses », écrit sur Twitter Alexandre Khinchteïn, membre du comité parlementaire en charge des médias. 

De son côté, le député Vladimir Blotski, originaire de Nijni-Novgorod, a présenté ses condoléances à la famille de la victime, et appelle à s’abstenir de commentaire jusqu’à la fin de l’enquête. Il attend également que l’Union des journalistes russes fasse connaître sa position. 

Malgré ces appels au calme, l’incident a rencontré un vaste écho dans l’opinion publique. Le 3 octobre, Margarita Slavina, la fille de la défunte, a manifesté seule dans la rue Pokrovka, l’une des artères principales de Nijni-Novgorod (les abords du siège de la police étaient interdits au public), en brandissant un écriteau avec le message, adressé à ses concitoyens : « Pendant que ma mère brûlait vive, vous vous taisiez ». Des habitants ont déposé fleurs et lettres de condoléances en plusieurs endroits de la ville. Chacun de ces « mémoriaux » a été déblayé par la police au cours du week-end. 

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