Haut-Karabagh : « Pas d’intervention russe dans l’immédiat »

Le 14 octobre, des frappes azerbaïdjanaises ont détruit des installations militaires sur le territoire arménien. Cette agression peut-elle entraîner une intervention de la Russie, dans le cadre du Traité de sécurité collective, qui lie Moscou et Erevan ? Sergueï Markedonov, spécialiste du Caucase du Sud, livre son analyse. 

Pensez-vous, comme beaucoup d’observateurs, que Moscou soit dans l’obligation de venir en aide à Erevan ? 

Sergueï Markedonov : Moscou vient de ramener les ministres des Affaires étrangères arménien et azerbaïdjanais à la table des négociations, et un cessez-le-feu a été déclaré [le 10 octobre, ndlr]. En d’autres termes, les leviers diplomatiques sont déjà en action. Le moment est-il bien choisi pour en revenir à des « solutions » militaires ? 

Comment Vladimir Poutine réagira-t-il au défi lancé par son homologue azerbaïdjanais, Ilham Aliyev ? 

S. M. : La politique étrangère n’est pas la vie de cour du XVIIe siècle, où l’on se provoquait en duel à la moindre offense. Les responsables politiques agissent après avoir pris le temps de mûrir leur plan. Rappelons-nous cet épisode de la guerre Iran-Irak : en 1987, la frégate américaine Stark est touchée par erreur par des missiles irakiens. Saddam Husseïn présente immédiatement des excuses, la tension retombe, mais un point final ne sera mis à l’affaire que quinze ans plus tard, avec le versement de 400 millions de dollars de réparations par Bagdad. Autre exemple : la crise des otages américains en Iran avait duré 444 jours !

Toutefois, la Russie n’a-t-elle pas pour habitude de réagir rapidement et fermement ? 

S. M. : Pas particulièrement, non. Ces dernières années, les Occidentaux voient la Russie comme un pays qui aime résoudre les problèmes par les armes. En réalité, Moscou ne recourt toujours à la force qu’en dernière instance. Prenons un autre exemple. En 1992, la Russie et la Géorgie s’entendent sur un cessez-le-feu en Ossétie du Sud. En 2004, des accrochages se produisent après que Tbilissi a repris position dans la zone démilitarisée, mais la guerre ne sera déclenchée que quatre ans plus tard : le Kremlin n’a décidé d’intervenir militairement qu’une fois toutes les solutions épuisées.

« Contrairement à ce que pensent les Occidentaux, la Russie ne recourt toujours à la force qu’en dernière instance. »

Je ne dis pas qu’une intervention militaire russe dans le Haut-Karabagh soit entièrement exclue, mais c’est une solution de dernier recours pour Moscou. 

En Occident, beaucoup sont convaincus que Poutine cherchera à employer la force – que c’est sa marque de fabrique… 

S. M. : Considérer la politique russe dans le Caucase comme étant « la politique de Poutine » est une grave erreur. Les bases ont en grande partie été jetées du temps de Boris Eltsine. Le 12 mai 1994, l’accord de cessez-le-feu immédiat dans le Haut-Karabagh a été signé grâce aux efforts intenses de son représentant spécial, Vladimir Kazimirov. Depuis, la Russie assume un rôle d’intermédiaire, dont la mission consiste à éviter une escalade du conflit. Et cette position ne varie pas – et ne variera pas –, quelle que soit l’identité du maître du Kremlin. 

Sergueï Markedonov, directeur du département des questions ethniques à l’Institut d’analyse politique et militaire. Photo : Vladimir Trefilov/RIA Novosti

La Russie n’a aucun intérêt à ce qu’une guerre se déroule sur son flanc sud, car il est absolument évident que cela déstabiliserait la région – où la situation n’est déjà pas particulièrement calme – et renforcerait le rôle de la Turquie. 

Certains expliquent le peu d’empressement de Moscou à prêter main forte à Erevan par un facteur psychologique : Vladimir Poutine se sentirait plus proche d’Ilham Aliyev, à la tête de son pays depuis bientôt dix-sept ans, que du Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, porté au pouvoir par la rue en 2018. 

S. M. : Ce genre d’hypothèse relève du phantasme. Le problème n’est pas de savoir qui est au pouvoir ici ou là. Heydar Aliyev (le père et prédécesseur d’Ilham Aliyev à Bakou) et les ex-présidents arméniens Robert Kotcharian (1998-2008) et Serge Sarkissian (2008-2018) n’avaient pas non plus réussi à régler le conflit. En décembre 2015 et avril 2016, lorsque s’étaient produites les premières flambées de violence depuis 1994, Pachinian n’était qu’un journaliste d’opposition peu connu, et un proche du Kremlin – Sarkissian – était au pouvoir. Cela n’avait rien changé. 

Le problème réside plutôt dans l’état d’esprit maximaliste des sociétés azerbaïdjanaise et arménienne. Pour les Azerbaïdjanais, il faut restaurer la souveraineté de Bakou sur l’ensemble de son territoire – en dépit du fait que le Haut-Karabagh est peuplé majoritairement d’Arméniens dont on ne saurait négliger les revendications. Pour les Arméniens, il faut respecter le droit à l’autodétermination de leurs compatriotes. Ils oublient toutefois un peu vite que sept régions voisines du Haut-Karabagh ont également été prises à l’Azerbaïdjan… Aujourd’hui, à Bakou comme à Erevan, aucun responsable politique n’est en mesure de faire bouger les lignes. 

Existe-t-il des points de tension entre MM. Poutine et Pachinian ? 

S. M. : En deux ans au pouvoir, Pachinian n’a rien fait qui remette en question l’alliance politique entre Moscou et Erevan. A-t-il évoqué une adhésion de son pays à l’OTAN ? Non. Une sortie de l’Union économique eurasiatique ou de l’Organisation du traité de sécurité collective ? Non. Envisage-t-il de mettre un terme à la collaboration russo-arménienne dans le cadre de la centrale nucléaire de Metsamor ? Non. Pachinian a même rencontré Poutine plus souvent que Sarkissian ne l’avait fait ! 

« Dans tout l’espace postsoviétique, le Haut-Karabagh est la seule région où les positions russes et occidentales se rejoignent. »

Deux ministres clefs du gouvernement actuel – David Tonoyan à la Défense et Zograb Mnatsakanian aux Affaires étrangères – ont fait carrière sous le précédent régime. Mnatsakanian était le représentant de l’Arménie à l’ONU et sort de la prestigieuse école des élites moscovites, l’Institut d’État de relations internationales (MGIMO). En d’autres termes, la politique menée par l’Arménie de Pachinian n’a rien de spécialement imprévisible pour Moscou, qui n’a donc aucune raison de souhaiter une déstabilisation du nouveau pouvoir à Erevan. 

Qui, de Bakou ou d’Erevan, est le plus susceptible de faire dégénérer le conflit ? 

S. M. : L’Azerbaïdjan s’estime lésé par le statu quo. Bakou considère qu’elle a perdu 20 % de son territoire – en réalité, on est plus proche de 13 %. D’où la dureté de sa position. À l’inverse, le statu quo arrange Erevan : chaque année qui passe renforce, dans la communauté internationale, l’idée d’un Karabagh arménien de facto. Prenez Chypre : tout le monde admet tacitement que sa partie nord est turque, et il ne viendrait plus à Athènes l’idée de tenter de la reprendre militairement. Le problème est, d’une part, que Bakou n’acceptera pas une « chyprisation » du Karabagh, et, d’autre part, que la méfiance mutuelle des deux parties empêche tout compromis.

Des habitants de la ville de Ganja (Azerbaïdjan) après un bombardement, le 12 octobre 2020. Photo : Mikhail Voskresensky/RIA Novosti

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est prononcé pour l’intervention d’une force de maintien de la paix. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a laissé entendre que cela pourrait se faire uniquement en cas d’accord des deux belligérants. Un tel scénario est-il possible ? 

S. M. : Ce scénario est prévu par les principes de Madrid signés en 2009 sous l’égide des États-Unis, de la France et de la Russie (chargés par l’OSCE, depuis 1992, de superviser le processus de paix). Il reste à savoir si Erevan et Bakou donneront leur accord pour une telle intervention, et où sera déployée la force de maintien de la paix : le long de la frontière officielle du territoire autonome du Haut-Karabagh ou le long de la ligne de démarcation réelle des belligérants ? Tant que ce point essentiel ne sera pas résolu, aucune mission ne pourra être entreprise.

Quelles perspectives voyez-vous à la coopération entre Russes et Occidentaux sur le dossier du Haut-Karabagh ? 

S. M. : Dans tout l’espace postsoviétique, le Haut-Karabagh est la seule région où les positions russes et occidentales se rejoignent. Rappelons les récentes déclarations de MM. Macron et Poutine appelant à une désescalade. Bakou avait d’ailleurs accusé Paris de prendre position en faveur d’Erevan et exigé des excuses. Toutefois, pour moi, parler d’un engagement du président français sur ce dossier est largement exagéré… 

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