Haut-Karabagh : le dilemme d’une intervention russe

Le bombardement récent, par l’Azerbaïdjan, de deux installations militaires en Arménie, a ravivé les risques d’une guerre entre les deux républiques caucasiennes. Si elle éclatait, comment réagirait Moscou, alliée d’Erevan au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective ? La diaspora arménienne installée en Russie reproche d’ores et déjà à Vladimir Poutine sa passivité sur le dossier du Haut-Karabagh… 

L’Arménie et la Russie sont deux pays fondateurs du Traité de sécurité collective, signé en mai 1992. L’objectif est alors de garantir la paix des États nés après l’effondrement de l’URSS. Si l’idée de défense collective s’inspire du modèle de l’OTAN, elle se heurte rapidement aux tensions entre anciennes républiques socialistes – entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, puis entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan (signataire du traité en 1993 avant de se retirer en 1999), déjà en guerre au Haut-Karabagh entre 1988 et 1994. 

Pendant près d’une décennie, la méfiance mutuelle des États membres empêche la création d’un organisme de contrôle, en charge de l’application et du respect des dispositions du traité. La situation change en 2002, à l’initiative de Vladimir Poutine, avec la création de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Un Secrétariat général, un Conseil permanent, un État-major voient ensuite le jour, ainsi qu’une Force d’intervention rapide, en 2009. Des exercices militaires conjoints se tiennent régulièrement afin de coordonner la réponse des membres de l’organisation en cas d’agression contre l’un d’eux.

Moscou et Erevan entretiennent d’étroites relations bilatérales dans le domaine militaire.

Rapidement, l’OTSC apparaît moins comme une alliance militaire à part entière que comme un cadre pour le développement des relations bilatérales entre la Russie et les autres États membres – Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan et Tadjikistan. Ces derniers, en effet, se trouvent dans des zones géographiques différentes et Moscou semble, à bien des égards, l’unique ciment de cette alliance hétérogène. Ainsi imagine-t-on difficilement que le Tadjikistan et le Kazakhstan, situés aux portes de la Chine, viennent militairement en aide à l’Arménie, sur les contreforts du Caucase. Quant à la Biélorussie, sa Constitution interdit à son armée d’opérer hors de son territoire. D’une certaine manière, l’OTSC permet essentiellement à la Russie d’intervenir en toute légalité sur le territoire d’un de ses partenaires en difficulté. À la condition que le pays en question en fasse la demande, que les autres États membres donnent leur accord et, surtout, que Moscou y soit disposée… 

Alliance militaire 

Outre leurs liens au sein de l’OTSC, Moscou et Erevan entretiennent d’étroites relations bilatérales dans le domaine militaire. En 2016, les ministres de la Défense des deux pays ont signé un accord créant un Groupement armé russo-arménien, qui dispose d’un commandement permanent. Ses missions principales : la défense des frontières terrestres et aériennes de la Russie et de l’Arménie, ainsi que la protection des sites stratégiques dans la région. En cas d’agression extérieure, les deux alliés peuvent notamment compter sur leur système commun de lutte antiaérienne. 

Le Groupement armé inclut les troupes russes basées à Gumri (nord-ouest de l’Arménie), dont la mission est notamment la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale arméniennes. Elle compte quelque 4 000 soldats (dont deux bataillons d’infanterie), une quinzaine d’avions de chasse et des systèmes de défense antiaérienne. Par ailleurs, 4 500 gardes-frontières russes surveillent les frontières turco-arméniennes (ouest) et irano-arméniennes (sud). 

Exercices militaires russo-arméniens près de la base militaire russe de Gumri, en Arménie, le 9 août 2013. Photo : mil.ru

Cette présence militaire serait certes insuffisante à repousser un éventuel agresseur – surtout au regard des importantes troupes turques déployées de l’autre côté de la frontière arménienne, mais elle permettrait au moins de préparer le terrain avant l’arrivée de renforts (parachutistes, aviation). Tel était d’ailleurs un des scénarios à l’étude lors des récents exercices militaires Caucase 2020. 

La Russie, alliée de l’Arménie, vend des armes de haute technologie au camp d’en face.

Cependant, pour venir en aide à l’Arménie, pays sans accès maritime, Moscou devrait nécessairement traverser la Géorgie. Or Tbilissi a d’ores et déjà prévenu qu’elle n’autoriserait aucun transfert de troupes via son territoire. Par ailleurs, rappelons que, du point de vue du droit international, le Haut-Karabagh – bien que majoritairement peuplé d’Arméniens – appartient à l’Azerbaïdjan. Il ne peut donc être question d’intervention russe « défensive » dans cette région, que ce soit dans le cadre de l’OTSC ou des accords bilatéraux entre Moscou et Erevan. 

Le grand jeu face aux Turcs 

Pour l’heure, aucun indice ne laisse supposer que Moscou s’apprête à intervenir militairement dans le Caucase du Sud. Pour l’instant, la Russie semble se contenter du rôle d’intermédiaire qu’elle joue depuis 1992 en tant que coprésidente du groupe de Minsk (avec la France et les États-Unis), chargé par l’OSCE de trouver une solution politique au conflit. Il est vrai qu’après avoir activement œuvré à l’instauration d’un cessez-le-feu en 1994, elle ne s’est pas démenée pour pousser les belligérants à régler leurs différends une bonne fois pour toutes. 

De toute évidence, le Kremlin s’est longtemps satisfait de voir Bakou et Erevan camper sur des positions maximalistes et lui conserver sa place d’arbitre dans la région. Rappelons ainsi que la Russie, alliée de l’Arménie, vend des armes au camp d’en face. Ces dernières années, elle a conclu pour plus d’un milliard de dollars de contrats d’armement avec l’Azerbaïdjan, alors qu’elle fournissait à l’Arménie – à crédit – des équipements militaires moins sophistiqués pour une somme dix fois inférieure.

Un civil attend la fin d’un bombardement dans le sous-sol d’une maison, à Martuni, dans le Haut-Karabagh, le 26 octobre 2020. Photo : Ilya Pitalev/RIA Novosti

Cette approche a fonctionné tant que la Russie demeurait le maître du jeu dans le Caucase, les États-Unis et les Européens préférant ne pas trop se mêler des affaires de cette région explosive. Mais les ambitions de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan ont rebattu les cartes depuis deux ou trois ans. Sur le dossier du Haut-Karabagh, les attitudes russe et turque diffèrent radicalement : tandis qu’Ankara, depuis la reprise des hostilités, fournit à Bakou équipements modernes et mercenaires islamistes, Moscou se contente d’appeler au calme et d’organiser des négociations (le 9 octobre) pour un cessez-le-feu finalement non respecté. 

Cette reconfiguration est symptomatique des relations complexes entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan. Le dialogue est maintenu, malgré la versatilité et la fragilité manifestes de ce partenariat… Au demeurant, le président russe voit clair dans le jeu de son homologue qui consiste à aller jusqu’à la limite de la confrontation avec la Russie avant de faire machine arrière et d’accepter des concessions – en renforçant, au passage, son poids politique. Cela avait fonctionné en Syrie, mais rien ne dit que Moscou ait l’intention de laisser Ankara rogner sa zone d’influence dans le Caucase du Sud. Mardi 27 octobre, les deux chefs d’État se sont entretenu au téléphone.

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