Fresques de Kaliazine : les trésors de l’Atlantide russe

Depuis le 11 septembre, le Musée d’architecture de Moscou accueille une exposition unique, « Kaliazine. Fresques d’un monastère submergé », qui présente les vestiges du monastère de Kaliazine (150 kilomètres au nord de Moscou), englouti il y a quatre-vingts ans lors de la construction d’un barrage.

Le monastère de la Trinité a connu le même sort qu’une multitude de villages et d’églises victimes du gigantesque projet soviétique de barrages multiples sur la Volga.

Fondé en 1434 par saint Macaire (né Matveï Kojine), sur un terrain donné par le boyard Ivan Kaliaga (qui donnera son nom au site, Kaliazine), le monastère devient rapidement l’un des plus prestigieux et des plus admirés de Russie. Au cours de l’histoire, il recevra la visite de plusieurs tsars, dont Ivan le Terrible, Boris Godounov et Alexis Ier Mikhaïlovitch, le deuxième Romanov. En 1654, la tsarine Marie Miloslavskaïa et ses enfants s’y réfugieront, fuyant l’épidémie de peste qui sévit alors à Moscou.

Pendant cinq siècles, la ville de Kaliazine se développe autour du monastère, bien connu des marchands du nord de la Russie. Athanase Nikitine, négociant et explorateur originaire de Tver, le mentionne dès 1466 dans son Voyage au-delà des trois mers. En 1654, des artisans de Rostov y font ériger la cathédrale de la Trinité, une église et un réfectoire.

Photo du monastère de la Trinité à Kaliazine, vers 1908. Photo : wikipedia.ru

Fermé en 1920 dans le cadre de la campagne antireligieuse menée par les bolcheviks, le monastère commence à être rasé à la fin des années 1930, avant d’être entièrement submergé en 1940, lors de la mise en eau du barrage d’Ouglitch, situé à une trentaine de kilomètres en aval de la Volga. En même temps que le monastère, c’est tout le vieux Kaliazine qui disparaît. Le clocher de la cathédrale Saint-Nicolas, qui se dresse aujourd’hui encore au-dessus des eaux, est aujourd’hui le symbole de la ville.

Sauvées des eaux

L’exposition commence dans un couloir sombre et étroit, sur le plafond duquel est projeté le reflet de l’eau en mouvement. Fruit de près de quatre-vingts années de travail minutieux, elle aborde à la fois l’histoire du monastère englouti et les actions menées par le Musée d’architecture pour sauver et restaurer ses fresques uniques. En 1937, apprenant que le monastère de Kaliazine est condamné, l’Académie russe d’architecture et le musée entreprennent d’en étudier, mesurer et photographier les différents édifices. Une équipe de vingt et une personnes est affectée aux travaux de préservation des fresques de la cathédrale de la Trinité, sous la direction de Pavel Ioukine, restaurateur et spécialiste des icônes, qui a travaillé sur les fresques du monastère Tchoudov, dans l’enceinte du Kremlin de Moscou.

Les restaurateurs travaillent d’arrache-pied et dans des conditions difficiles. Installés sur la rive droite de la Volga, ils doivent chaque jour traverser à pied le fleuve gelé par -30 degrés pour rejoindre le monastère. Le chantier est financé – et surveillé – par le Volgostroï, sous-direction du NKVD (la police politique de Staline) chargée de la construction des barrages de la Volga.

Le clocher est aujourd’hui la seule partie émergée du monastère.
Photo : AP Photo/Dmitri Lovetsky

« Les restaurateurs manquaient de temps et de moyens, explique Zoïa Zolotnitskaïa, commissaire de l’exposition. Ils économisaient sur tout, y compris sur la farine utilisée pour fabriquer la colle qui servait à fixer les fresques sur plusieurs couches de tissu. »

Entre janvier et février 1940, l’équipe de restaurateurs parvient à sauver 126 fragments d’une surface totale de 185 mètres carrés – sur les plus de 1 000 mètres carrés occupés par les fresques de la cathédrale de la Trinité.

Un travail de longue haleine

Les fragments sont ensuite transmis à différents ateliers – notamment ceux du Musée d’architecture de Moscou, chargés de la conservation de 117 d’entre eux.

« Ces fresques sont uniques par leur état de conservation et leur âge. »

Dans les années 1980, Vladimir Boury, titulaire de la chaire des peintures monumentales à l’Institut fédéral de restauration, met au point une technique pour fixer les fragments sur des panneaux de polystyrène. Celle-ci permet, au cours de la décennie suivante, de redonner vie à une dizaine de fragments du Musée d’architecture et de l’Académie d’art et d’industrie Stroganov de Moscou.

Les travaux de restauration se poursuivent aujourd’hui. « Les fresques exposées seront remplacées au fur et à mesure que de nouvelles œuvres seront restaurées, de façon à ce que les visiteurs puissent en voir un maximum », explique Elizaveta Likhatcheva, directrice du Musée d’architecture. Une trentaine de fragments sont actuellement visibles.

Un patrimoine unique

Pourquoi tant d’efforts ont-ils été consentis pour sauver les fresques du monastère de Kaliazine, pourtant loin d’être le seul site religieux englouti sous les eaux de la Volga ? « Ces fresques sont uniques par leur état de conservation et leur âge, affirme Ioulia Ratomskaïa, commissaire de l’exposition. Nous disposons de la liste complète de leurs auteurs, parmi lesquels figurent des peintres d’icônes ayant participé à la réalisation des fresques des cathédrales de la Dormition et de l’Archange-Saint-Michel de Moscou. »

Depuis plusieurs siècles, les fresques de Kaliazine suscitent l’admiration pour leurs couleurs, leurs compositions complexes et leurs sujets variés – Adam et Ève, un cavalier de l’Apocalypse chevauchant un cheval blanc d’une étonnante modernité, des anges, des fleurs…

Les fresques présentées au Musée d’architecture montrent des scènes de l’Ancien Testament, de la vie du Christ et de l’Apocalypse, ainsi que la naissance de la Vierge. On y trouve également des représentations de saints et de princes, parmi lesquelles un portrait supposé d’Alexis Mikhaïlovitch et de son épouse Marie Miloslavskaïa.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *