Extrême-Orient : Khabarovsk toujours en colère

Cela fait désormais cent jours que la région de Khabarovsk (Extrême-Orient) est le théâtre de manifestations quotidiennes en réaction à l’arrestation du gouverneur Sergueï Fourgal, en juillet dernier. Alors que la mobilisation semblait faiblir avec l’arrivée du froid, une série d’arrestations musclées a donné un nouveau souffle au mouvement.

L’arrestation de Sergueï Fourgal, le 9 juillet 2020, est à l’origine d’une des plus longues crises politiques de l’histoire de la Russie postsoviétique. Élu gouverneur en 2018, avec 70 % des suffrages face au candidat du Kremlin, ce représentant du parti nationaliste LDPR est accusé d’avoir commandité plusieurs meurtres au début des années 2000. À plus de 6 000 kilomètres de Moscou, dans une région dont les difficultés socio-économiques récurrentes sont imputées à une mauvaise gestion par le centre, la population perçoit ces poursuites comme une revanche du pouvoir fédéral. L’indignation est telle que, depuis presque quatre mois maintenant, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent régulièrement dans la rue – à Khabarovsk, ainsi que dans d’autres grandes villes de l’Extrême-Orient, comme Vladivostok.

Face à ce soutien imprévu et à la popularité sous-estimée de M. Fourgal, le Kremlin a joué, dans un premier temps, la carte de l’apaisement en nommant à sa place, à la fin de juillet, un homme issu du même parti que l’élu placé en détention, Mikhaïl Degtiarev ‒ un parachutage interprété comme un nouvel affront par la population.

« Une radicalisation du mouvement risquerait de discréditer tout ce que nous avons fait jusqu’ici. »

Les manifestants ne veulent pas d’un nouveau gouverneur (quelle que soit son étiquette politique), mais le retour de celui qu’ils ont choisi dans les urnes. Après avoir exigé, sans succès, sa libération immédiate, ils ont assoupli leur position, demandant que Sergueï Fourgal ne soit pas jugé à Moscou, par un tribunal forcément sous contrôle du Kremlin, mais à Khabarovsk, par une assemblée populaire. La revendication est soutenue par l’ancien gouverneur Viatcheslav Chport (battu par Fourgal en 2018) : « Je suis pleinement solidaire des habitants de la région. Le procès doit se tenir ici et être ouvert au public », estime l’ancien responsable politique sur les réseaux sociaux.

Sergueï Fourgal au Tribunal du district Basmanny à Moscou, le 3 août 2020.
Photo : Alexey Kudenko/RIA Novosti

Signe que, même à Moscou, le traitement de l’affaire Fourgal fait l’objet de débats, le procès du gouverneur, initialement prévu en septembre, a été reporté. Les magistrats chargés de l’instruction du dossier ont demandé à poursuivre leur enquête jusqu’en février 2021.

Guerre d’usure

Les atermoiements du pouvoir se ressentent également dans la réponse policière apportée à la crise. Aux premiers jours de la mobilisation, l’absence de réaction des autorités surprend même les manifestants, qui s’attendaient à de nombreuses arrestations comme lors des rassemblements de l’opposition, à Moscou, en 2011 et en 2019. L’ampleur du mouvement populaire (35 000 personnes ont défilé le 11 juillet à Khabarovsk) explique la prudence du Kremlin. Selon Andreï Pastoukhov, un des relais locaux de l’opposant Alexeï Navalny, les policiers auraient de toute façon refusé de s’en prendre à la foule, si l’ordre en avait été donné : « Eux aussi ont voté pour Fourgal, et ils comptaient des amis et des proches dans les cortèges ». Au cours de l’été, les autorités fédérales font donc le pari d’un essoufflement du mouvement, tout en s’efforçant de réduire au strict minimum sa couverture médiatique.

Face au silence des télévisions fédérales, la presse écrite et les reporters indépendants deviennent alors les seules sources d’information sur la protestation. Des reporters qui font l’objet d’une surveillance étroite des services de sécurité, comme le montre l’exemple d’Alexeï Romanov, un blogueur dont les vidéos sont suivies par des millions de spectateurs à travers la Russie. Arrêté à son domicile le 31 juillet, il a écopé de sept jours de prison pour organisation d’un rassemblement non autorisé. Depuis, il a quitté la région pour éviter de nouvelles poursuites. Une des rares plumes à suivre le mouvement au quotidien, Sergueï Plotnikov, a également subi des pressions. Le 15 septembre, dans une vidéo où il apparaît le visage tuméfié, il affirme avoir été détenu pendant plusieurs heures par des agents du FSB : « J’ai été enlevé par sept individus masqués qui m’ont conduit dans la forêt, à l’extérieur de la ville. Ils m’ont frappé puis menacé avec des armes à feu ».

Une mauvaise idée

Trois mois durant, les forces de l’ordre s’abstiennent d’intervenir ouvertement contre les cortèges qui se succèdent dans le centre de Khabarovsk. Jusqu’à ce 10 octobre.

Deux jours après l’opération de police, 5 000 personnes battent à nouveau le pavé sur la place Lénine.

Comme tous les samedis, des manifestants sont rassemblés place Lénine, devant le siège de l’administration régionale. Bien loin des dizaines de milliers aperçus durant l’été, les cinquante personnes présentes scandent les slogans habituels, noyés dans un flot continu de musique classique déversé par des enceintes spécialement installées par l’administration… Soudain, vers 15h, une brigade de policiers anti-émeute (OMON) sort du bâtiment et charge. Une vingtaine de personnes sont arrêtées, dont plusieurs mineurs. Deux manifestants doivent être hospitalisés après avoir perdu connaissance.

À l’origine de cette intervention brutale, l’installation de trois tentes de camping sur la place. Albina Tchouïkova, soutien de la première heure du gouverneur Fourgal, reconnaît que c’était une mauvaise idée : « Ces tentes ont agi comme un chiffon rouge devant un taureau. D’ailleurs, certains manifestants étaient contre ». Depuis quelques années, l’implantation de tentes rappelle immanquablement la révolution ukrainienne et la place Maïdan de Kiev, occupée pendant de nombreuses semaines par les manifestants. Et « Maïdan » est aujourd’hui, en Russie, dans les médias contrôlés par l’État comme dans les discours officiels, synonyme de « chaos », de ce qu’il faut éviter à tout prix…

Arrestation d’un soutien de Sergueï Fourgal, à Khabarovsk, le 10 octobre 2020 . Photo : AP Photo/Igor Volkov/TASS

Au lendemain de l’opération de police, quelque 500 manifestants viennent sur la même place Lénine, exprimer leur mécontentement. Le cortège, majoritairement féminin, n’est pas sans rappeler les marches des femmes biélorusses, organisées à Minsk, pour dénoncer la répression des services de sécurité fidèles au président Loukachenko. Une semaine après l’incident, le 17 octobre, se sont près de 5 000 manifestants qui battent le pavé, comme en septembre ! En signe de détermination, une guirlande lumineuse représentant le nombre « 100 » (le nombre de jours de mobilisation) est déposée devant l’administration régionale.

Durcissement et récupération

Cette mobilisation pourra t-elle survivre à l’arrivée de l’hiver ? Certains manifestants redoutent que le mouvement perde de vue son objectif initial – la libération du gouverneur – et se focalise sur l’opposition au pouvoir central : « Une radicalisation du mouvement risquerait de discréditer tout ce que nous avons fait jusqu’ici. Depuis le début, nous agissons de manière pacifique et en toute légalité », s’inquiète Albina Tchouïkova.

Symboles de l’opposition « hors système », Alexeï Navalny et ses partisans sont des cibles parfaites pour ceux qui dénoncent une récupération de la contestation. Andreï Pastoukhov se défend : « Nous ne nous mêlons même pas d’organiser les rassemblements ! Quant aux accusations de radicalisation, elles n’ont aucune base réelle, puisque nous appelons la population à exprimer son mécontentement par des moyens légaux – dans la rue, lors des manifestations, et dans les urnes. »

Pour lui, la colère populaire devrait trouver une issue naturelle avec les législatives de l’automne 2021 : « Il faudra à tout prix battre le candidat du Kremlin. » Le « vote intelligent », consistant à faire élire le concurrent le mieux placé, quelle que soit son étiquette, pour écarter le représentant de Russie unie, semble déjà se mettre en place petit à petit. En 2018, cette stratégie avait permis à Sergueï Fourgal de l’emporter.

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