E. Rezvan : « Ne pas abandonner l’espace médiatique aux djihadistes »

Saint-Pétersbourg aura bientôt son musée de la culture islamique, à l’initiative de plusieurs institutions scientifiques, publiques et culturelles. Le Courrier de Russie a rencontré son futur directeur, l’islamologue Efim Rezvan.

Pourquoi est-il nécessaire d’ouvrir un musée de la culture islamique à Saint-Pétersbourg ?

Efim Rezvan. Photo : Gabriele Ziethen/Wikimedia

Efim Rezvan : Je pense que la véritable question est : pourquoi ce musée n’existe-t-il pas encore ? À Berlin, il y a le Musée d’Art islamique et à Paris, l’Institut du monde arabe et son superbe musée. Les musées pétersbourgeois regorgent d’inestimables trésors de la culture islamique, près de 300 000 musulmans vivent ici, et pourtant il n’y a toujours pas de musée qui leur soit consacré !


Il y a peut-être suffisamment de collections d’art islamique dans les musées existants… À quoi bon en créer un nouveau ?

E. R. : Les réserves de la Kunstkamera [le premier musée de Russie, fondé en 1727 par Pierre le Grand, ndlr], où je travaille actuellement, abritent une exceptionnelle collection d’art islamique, sans que nous ne disposions de la place nécessaire pour la présenter au public. Seule une dizaine d’objets sont exposés, alors que nous possédons des pièces rapportées au cours de centaines d’expéditions scientifiques dans les coins les plus reculés du monde musulman.

Ce que je dis vaut aussi pour l’Ermitage, l’Institut des manuscrits orientaux, le Musée d’histoire de la religion, le Musée d’ethnographie, la Bibliothèque nationale de Russie, qui possèdent tous des pièces fascinantes. La Kunstkamera a ainsi un magnifique plumier et du matériel de calligraphie offerts au musée à la fin du XIXsiècle par le colonel Kadjar, membre de la dynastie régnant alors sur l’Iran, dont plusieurs membres s’étaient mis au service de l’armée russe.

« Montrons les interactions entre l’islam et la culture russe. »

L’Institut des manuscrits orientaux de l’Académie des sciences de Russie possède des manuscrits illustrés du XVIIIe siècle ayant appartenu à Karl Fabergé. Le joaillier s’en était inspiré pour orner des porte-cigarettes (aujourd’hui exposés au Musée des arts décoratifs de Paris) que lui avait commandés la princesse Cécile Murat, arrière-petite-fille du maréchal Ney, pour son amant, le marquis de Luzarche d’Azay, officier et agent secret français. Imaginez l’exposition que l’on pourrait organiser en présentant ces objets et leur histoire !

Comment est né le projet ?

E. R. : L’idée a germé il y a environ cinq ans, j’en ai discuté avec des amis et des collègues et, au début de 2019, nous nous sommes lancés. Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage, nous a soutenus et, la même année, les directeurs de trois musées (l’Ermitage, la Kunstkamera et le Musée d’ethnographie) ont écrit une lettre au gouverneur de la ville, Alexandre Beglov. J’avais moi-même signé une de ces lettres. À notre grande surprise, M. Beglov a très rapidement donné son aval.

Il est peu probable que les musées existants vous confient leurs collections. Au mieux vous prêteront-ils des pièces pour des expositions temporaires. Avez-vous prévu de constituer votre propre fonds ?

E. R. : Le processus est en cours. Des collectionneurs privés nous ont déjà fait don de près de 200 pièces. Nous avons reçu d’autres propositions, comme celle de Dmitri Chneerson, directeur du Musée d’histoire de la photographie (un établissement privé), qui nous a promis des clichés en rapport avec l’islam. Igor Pankov, un homme d’affaires pétersbourgeois ayant étudié l’ethnographie et soutenu une thèse sur le soufisme, est prêt à nous céder sa collection de céramiques centrasiatiques. Depuis déjà trois ans, il organise le DairaFest de Saint-Pétersbourg, un festival de culture orientale. Pour les besoins de ce festival et du futur musée, une fondation à but non lucratif pour le développement de projets scientifiques et culturels a été créée, sous le nom d’Al maqam – qui désigne l’état spirituel d’un individu en voie de perfectionnement moral.

Exposition « Derviches : l’image et le verbe » au Kunstkamera de Saint-Pétersbourg, le 22 novembre 2017.
Photo : Stanislas Shapiro / kunstkamera.ru

Nous mettons également en place des partenariats scientifiques. La Maison Pouchkine [l’institut de littérature russe, ndlr] possède de superbes enregistrements audio du folklore des quatre coins de la Russie, notamment des régions musulmanes. Notre souhaitons conclure un accord avec nos collègues pour travailler ensemble à la numérisation et la publication de ces archives. J’espère aussi prochainement présenter une exposition consacrée au patrimoine des Tatars de Crimée, conservé dans différents musées et collections privées de Saint-Pétersbourg…

Quel est le rôle politique d’un musée de l’islam ?

E. R. : Notre objectif principal est d’instruire. L’islam constitue aujourd’hui un sujet d’inquiétude pour beaucoup de Russes, en raison de l’afflux de travailleurs immigrés, des guerres dans le monde musulman et du terrorisme. Pour beaucoup, islam rime avec terrorisme. Certains craignent que ce musée ne devienne un lieu de propagande de l’extrémisme et du fanatisme…

« La plus grande mosquée d’Europe du début du XXe siècle a été construite à Saint-Pétersbourg en 1909. »

Au contraire, nous considérons qu’il ne faut pas abandonner l’espace médiatique aux fanatiques, qu’il faut montrer que l’islam ne se résume pas à ce qu’ils en font. Nous proposons une alternative au fanatisme : l’instruction, la science. Montrons les interactions entre l’islam et la culture russe. L’orientalisme est, par exemple, une part très riche de l’art russe. Beaucoup de musulmans vivent à Saint-Pétersbourg. Certains, venus de la Volga, ont participé à la construction de la ville. Sans parler des liens historiques de la Russie avec l’islam, depuis l’époque des Tataro-Mongols jusqu’au rattachement des États d’Asie centrale au XIXe siècle.

La Russie a toujours apprécié les luxueuses marchandises venues d’Orient…

E. R. : Absolument. La noblesse moscovite a toujours été friande des produits de luxe orientaux : tissus, bijoux, céramiques, vaisselle, parfums, armes… Depuis l’époque de la grande-principauté de Moscou, la plupart des armes des soldats russes viennent d’Orient. Et puisque Saint-Pétersbourg était la capitale de l’empire, de formidables collections y sont parvenues, dont des collections d’art islamique. Ce n’est pas un hasard si la plus grande mosquée d’Europe du début du XXe siècle a été construite à Saint-Pétersbourg en 1909. Elle est d’ailleurs située à deux pas de la cathédrale Pierre-et-Paul, qui abrite les tombeaux des empereurs.

La mosquée de Saint-Pétersbourg. Photo : Florstein, wikiphoto.space

Où le musée s’installera-t-il ?

E. R. : On nous a proposé deux emplacements : la maison de l’architecte Alexandre Brioullov sur la ligne des Cadets dans l’île Vassilievski, non loin de l’université de Saint-Pétersbourg et de la Kunstkamera ; ou un bâtiment dans le quartier de la perspective Ligovski. Évidemment, nous préférons la maison de Brioullov, mais il s’agit d’un édifice classé, qui doit être soigneusement restauré. Les travaux sont évalués à environ 5,5 millions d’euros. Nous tenterons de les faire financer par des mécènes – russes bien évidemment.

Vous craignez de devenir un « agent de l’étranger » ?

E. R. : Pas seulement (rire). Le monde musulman est aujourd’hui divisé par des guerres internes. Si nous acceptons, par exemple, l’argent d’une fondation saoudienne, nous ne pourrons plus collaborer avec l’Iran, et inversement. C’est pourquoi nous ne pouvons utiliser que des financements russes. Nous sommes conscients que nos moindres décisions seront scrutées, il nous faudra donc agir de la manière la plus transparente possible.

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