Crise économique : les banques tentent l’avance sur salaire

En cette période de crise, certaines banques russes s’apprêtent à proposer un nouveau service : l’avance sur salaire. Un moyen pour elles de se placer sur le marché du microcrédit, en forte croissance depuis le début de la pandémie. 

« Salaires en berne, hausse des prix, dévaluation du rouble, conjoncture économique défavorable, deuxième vague du coronavirus ‒ le coût de la vie augmente et j’arrive à peine à joindre les deux bouts », confie Andreï, 35 ans, chef des ventes dans un grand magasin moscovite. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans cette situation : selon le bureau d’analyse Romir, entre le 5 et le 11 octobre 2020, les dépenses moyennes des Russes ont augmenté de 7,6 % par rapport à la même période de l’année dernière.

« Du pain bénit »

Andreï touche son salaire sur un compte domicilié chez Alfa Bank, une des principales banques privées russes. Il y a quelques semaines, son conseiller bancaire lui a appris l’existence d’un nouveau produit en phase de test, dont le lancement ne saurait tarder : l’avance sur salaire. « Ce sera du pain bénit pour moi, commente Andreï, qui ne s’attend pas à pouvoir en profiter rapidement : Nos banques sont très conservatrices. Avant d’avancer de l’argent, elles pèseront mille fois le pour et le contre… » 

N’en déplaise à Andreï, d’après le quotidien économique Kommersant, les clients d’Alfa Bank pourront très prochainement toucher jusqu’à 80 % de leur salaire avec un mois d’avance. Versé en une ou plusieurs fois espacées au cours du mois, le prêt sera remboursé automatiquement au moment l’employeur paiera les salaires.

« Si les consommateurs dépensent immédiatement leur salaire, de quoi vivront-ils ensuite ? »

Si Alfa Bank n’a pas communiqué sur le nombre de clients potentiellement intéressés par ce nouveau service, l’organisme financier est convaincu que l’avance sur salaire augmentera la motivation des employés au travail (sans en préciser les raisons…) et leur évitera de contracter des prêts « classiques ». 

Le groupe Mail.ru, via sa plateforme de paiement et de services financiers Dengui.Mail.Ru, propose d’ores et déjà un produit similaire en permettant à ses clients de percevoir jusqu’à 70 % de la rémunération des heures de travail effectuées au moment de l’emprunt. La banque Tinkoff envisage une offre comparable, mais ne donne encore aucun détail sur son projet. 

Réactions mitigées 

À l’inverse, d’autres établissements ne cachent pas le peu d’intérêt qu’elles portent à ce nouveau produit. « Nous ne sommes pas pressés de nous placer sur ce marché, aussi innovant soit-il », commente avec scepticisme un représentant de Gazprombank. 

Même son de cloche chez VTB, une des plus grandes banques publiques du pays. « Ce projet ne nous intéresse pas, affirme un de ses responsables, Garif Romachkine. En réalité, il ne s’agit pas d’un outil de versement progressif du salaire mais d’un système de microcrédit destiné aux salariés. » Pour lui, les instruments classiques aident déjà à faire face aux difficultés budgétaires courantes. « La carte de crédit, par exemple, permet – et mieux – de s’acquitter des dépenses de consommation extraordinaires, rappelle-t-il. Sa limite de paiement est calculée sur la base de l’endettement de son titulaire et aucune commission n’est prélevée. » 

La Promsviazbank (PSB) n’a pas non plus l’intention de s’engager sur cette voie. « D’autres produits bénéficient d’une plus forte demande », souligne son service de presse. En cas de besoin, les clients de la banque peuvent ainsi remplir un formulaire en ligne pour obtenir un prêt immédiat ou des cartes de crédit sans intérêts à validité limitée. 

Le montant moyen d’un microcrédit a augmenté de 5,2 % entre avril et août derniers.

La prudence des banques peut s’expliquer par les difficultés juridiques soulevées par le nouveau produit. « Conformément au Code du travail, le jour de paie doit être clairement fixé au sein de l’entreprise, commente Alexeï Antonov, analyste en chef du groupe ALOR. Juridiquement, la procédure d’octroi des avances sur salaire est encore très floue. » Un argument balayé par la juriste Irina Lavrechina : « L’article 136 du Code stipule que le salaire doit être versé au moins deux fois par mois », explique-t-elle. Rien n’interdit, par conséquent, un versement plus fréquent. 

Une question éthique se pose toutefois. « On ignore si les salariés qui ont besoin d’une avance en feront bon usage : s’ils la dépensent immédiatement, de quoi vivront-ils ensuite ? », s’interroge M. Antonov. 

Le microcrédit en plein essor 

De prime abord, avec l’avance sur salaire, les banques semblent directement concurrencer les organismes de microcrédit, qui prêtent à des taux certes élevés (30 % pour un emprunt à échéance d’un mois…) mais sans demander de garanties (la plupart exigent simplement la présentation d’une pièce d’identité). Ces établissements affirment toutefois ne pas craindre de perdre des parts de marché. 

« Les banques et les organismes de microcrédit ont en commun à peine un quart de leur clientèle », souligne Iouri Koudriakov, directeur général de la plateforme financière Iounikom24. Selon lui, la majorité de ceux qui se tournent vers le microcrédit ou vers les prêteurs sur gage ont un emploi non déclaré et touchent leur salaire en espèces. « L’avance sur salaire s’adresse à un tout autre public », résume-t-il. 

Pour les spécialistes, l’apparition d’un nouveau type de crédit rapide est néanmoins symptomatique de la crise actuelle. En Russie, le montant moyen d’un microcrédit a ainsi augmenté de 5,2 % entre avril et août derniers, selon le Bureau national des historiques de crédit. La hausse la plus forte est observée à Moscou, où le prêt moyen est d’environ 129 euros (+ 22,2 %). 

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