Consommation : un moteur de croissance fragile

Les revenus réels des Russes sont en chute libre depuis sept ans. Les autorités tablent pourtant sur un rétablissement de la demande des ménages dès l’an prochain. 

Le gouvernement russe affiche son optimisme quant à l’avenir économique du pays. Au milieu du mois de septembre, le Premier ministre Mikhaïl Michoustine a annoncé la finalisation du budget fédéral prévisionnel pour la période 2021-2023 et promis pour la fin de 2021 le retour d’une croissance stable (au moins 3 % par an). 

La Banque centrale, de son côté, a revu à la hausse son pronostic pour 2020 et prévoit une baisse du PIB entre 4,5 % et 5,5 %. Elle s’attend par ailleurs à une envolée de l’indicateur de 3,5-4,5 % en 2021 – du jamais vu en dix ans. 

Revenus en berne 

La question est désormais celle des moyens de stimuler la demande intérieure, devenue, depuis quelques années, le premier moteur de l’économie russe. 

Pendant les premiers mois de la pandémie, les aides publiques à la population (220 euros par enfant, hausse de l’allocation chômage à 130 euros par mois) accordées d’avril à août ont permis d’amortir la baisse du pouvoir d’achat. Dès le mois de juillet, les analystes de Sberbank ont toutefois constaté que les Russes avaient dépensé 80 % de ces aides et que le rétablissement de la consommation ralentissait. Celle-ci aurait sans doute à nouveau reculé sans l’argent économisé sur les voyages à l’étranger, fermeture des frontières oblige. Selon la Banque centrale, sur les huit premiers mois de 2020, les Russes ont dépensé 6,2 milliards de dollars en voyages à l’étranger, contre 25,3 milliards de dollars un an plus tôt. 

Une partie de cette somme soutiendra bien entendu la demande intérieure pendant quelque temps, peut-être même jusqu’à la fin de l’année. Il n’y a pas lieu, néanmoins, de parler de relance stable. L’essentiel manque : une hausse des revenus réels disponibles de la population – une fois défalquées les dépenses obligatoires (logement, charges…) et remboursés les prêts bancaires. Au deuxième trimestre 2020, le revenu réel moyen s’élevait à 27 630 roubles (300 euros) par personne, en chute de 8 % en glissement trimestriel (avoir avoir baissé de 7 % entre 2014 et 2019). Le comité d’économistes russes et étrangers consulté par le Centre de développement de l’École des hautes études en sciences économiques (EHESE) table sur une diminution de 5,2 % en 2020 (de 3 % selon le ministère de l’Économie), soit un recul jusqu’au niveau de 2009-2010. 

Le gouvernement compte sur les crédits à la consommations pour soutenir la croissance.

Pour les autorités, cette baisse sera passagère. Le ministère de l’Économie  prévoit une augmentation de 3 % des revenus réels en 2021, puis de 2,5 % les années suivantes. Un optimisme partagé par le Premier ministre Mikhaïl Michoustine : « Dès l’an prochain, nous observerons un rétablissement des revenus et de l’emploi, qui s’accompagnera d’une relance de la demande solvable », a-t-il assuré le 16 septembre dernier. 

Ces promesses rencontrent un certain scepticisme. La crise de 2020 n’a pas créé de nouveaux moteurs de croissance, et l’économie russe conserve la même structure. Pourquoi les revenus réels devraient-ils augmenter plus rapidement en 2021 qu’en 2019, par exemple ? Cette année-là, la progression – d’à peine 0,8 % – était due à l’augmentation des aides sociales (pour les femmes enceintes, les ménages avec enfants et les chômeurs) et au faible taux d’inflation… 

Aujourd’hui, les revenus d’environ 40 % de la population dépendent directement du budget de l’État (salaires des fonctionnaires, retraites, aides sociales…), selon Dmitri Dolguine, d’ING Russie. Certes, en 2021, l’État promet d’augmenter de 6,1 % les appointements dans le secteur public. Toutefois, l’amélioration globale du niveau de vie dans le pays nécessite une hausse comparable des revenus dans les petites entreprises privées, ce qui implique une réorganisation structurelle et institutionnelle de l’économie. 

Appauvrissement 

Depuis 2013, le taux de croissance annuelle moyen de l’économie russe est d’1 %. Un chiffre certes loin de satisfaire les autorités mais, manifestement, pas au point de les inciter à entreprendre des réformes fondamentales. Le Kremlin part du principe que toute crise est tôt ou tard surmontée et que tout revient toujours à la normale. Autrement dit, il considère que la reprise de la consommation, elle-même rendue possible par l’endettement des Russes, suffira à assurer cette croissance… 

Dans toute la Russie, nombre de magasins n’ont pas rouvert après le confinement du printemps dernier. Photo : Vladimir Gerdo/TASS

Selon la Banque centrale, les crédits à la consommation sont effectivement à l’origine de la croissance du début de l’année 2019. L’an dernier, deux tiers des ménages ont souscrit des prêts pour éviter une baisse de leur niveau de vie. Résultat : en 2019, les prêts aux ménages ont augmenté de 18,6 %, et la croissance a atteint 1,3 %. Dans une volonté manifeste d’oublier la crise actuelle, les Russes ont déjà retrouvé leurs anciennes habitudes de consommation. En juillet 2020, l’octroi de crédits automobiles est revenu à son niveau d’avant le printemps, et les prêts immobiliers affichent même une hausse de 37 % en glissement annuel. 

Ce comportement n’a rien pour rassurer les observateurs. « En 2014 les revenus réels ont brusquement plongé avant de stagner pendant de longues années, commente Natalia Akindinova, directrice du Centre du développement de l’EHESE. Ce scénario va probablement se répéter. » Un avis partagé par Natalia Orlova, économiste en chef d’Alfa Bank : « Dans les années à venir, les Russes continueront à vivre à peu près de la même manière, tout en s’appauvrissant. Dans ces conditions, miser sur l’endettement pour maintenir la demande comporte des risques. » 

En limitant sa politique économique à l’aide aux plus nécessiteux, l’État ne crée pas la demande susceptible de permettre aux entreprises d’atteindre leurs objectifs.

Le taux d’endettement de la population par rapport au PIB est toutefois encore loin du seuil critique, selon Mme Orlova. On observe d’ailleurs un allongement des prêts, qui permet d’éviter une crise de liquidité malgré la baisse ou la stagnation des revenus. La durée moyenne des prêts immobiliers a augmenté de 21 % en quatre ans – de 165 à 200 mois –, selon le Bureau uni du crédit. Si un emprunt de 5 ans était jugé très long il y a 10 ans, les prêts immobiliers de 15 à 20 ans sont aujourd’hui courants. 

Une politique peu durable

La croissance par l’endettement n’est pas viable à long terme. Lorsque, dans quelques années, la courbe du PIB recommencera à piquer du nez, le gouvernement n’aura alors plus d’autre choix que de modifier sa politique économique. Une préoccupation qu’il ne semble pas pressé d’envisager. 

Le pouvoir navigue en fonction du niveau des recettes fiscales et de la santé des grandes entreprises publiques, et se contente de redistribuer une partie des richesses aux plus pauvres. Il ne s’inquiète nullement de ce que la classe moyenne, traditionnellement considérée comme le noyau le plus économiquement actif de la société, voie de plus en plus en l’État un employeur – qui assure un revenu stable, surtout en période de crise, mais bride généralement l’esprit d’initiative et la créativité nécessaires au dynamisme du pays. « Le respect inconditionnel de tous les engagements sociaux de l’État vis-à-vis de la population reste notre priorité », soulignait ainsi récemment Mikhaïl Michoustine. Une « priorité » qui a toutefois peu de chances d’assurer une croissance stable : les salaires n’augmenteront que si les entreprises trouvent de nouvelles perspectives de développement. 

En limitant sa politique économique à l’aide aux plus nécessiteux, l’État ne crée pas la demande susceptible de permettre aux entreprises d’atteindre leurs objectifs. Ces dernières ont besoin de véritables potentiels de croissance. Ils ne semblent pas près d’apparaître. 

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