Comment lutter (inefficacement) contre le destin

L’inauguration de petits monuments locaux revient souvent dans mes chroniques : j’ai récemment évoqué une statue élevée en l’honneur des pelmeni, puis, il y a un an celle dédiée à la scie… Et encore, je vous passe les inaugurations régulières de toilettes publiques en plastique ou de nouveaux emplacements à poubelles, qui se font toujours en grande pompe avec présence du maire et ruban rouge coupé aux ciseaux, sous le regard de quelques habitants s’étant déplacés pour l’occasion.

Cette semaine, un nouveau monument a attiré mon attention : il s’agit d’une statue élevée en l’honneur de « Valère la tique » en Bachkirie. Comme vous pouvez le voir sur la photo, l’ensemble n’est pas très grand, et comporte une petite plaque où il est écrit : « Je suis comme toi, je veux vivre ! ». L’auteur de la sculpture est visiblement un ami des animaux, qui a déclaré mettre dans cette installation une « pensée humaniste » : « Il n’y a pas de bons ou de mauvais animaux ; comme tout être, la tique veut simplement vivre, » a-t-il expliqué. Il a ajouté que la tique était un symbole de la taïga au même titre que l’ours, auquel sont dédiés nombre de monuments locaux.

Photo : brkng.news

Le fait que la tique en question ait carrément un prénom (Valère) m’a interpellée, et j’ai cherché à savoir si cela correspondait à un personnage de livre pour enfants ou à une sous-espèce de tique : en réalité, tout part d’une photo postée sur Twitter par un internaute dont le pseudonyme est « Valère à la fourrure » (Валера в мехах), qui avertissait du retour de la saison des tiques ; cet insecte, qui s’invite à tous les barbecues en forêt et à tous les après-midis passés en amoureux alanguis dans l’herbe, est ensuite devenu un meme, auquel on a naturellement donné le nom de Valère. Le plus étonnant est que, malgré cette genèse somme toute sans intérêt et ayant donné lieu à un meme ni très connu ni très productif, le nom de Valère soit resté comme nom de tique par défaut, à la manière d’un Renart dans le roman éponyme : dans plusieurs articles de journaux plutôt sérieux, il n’est pas question simplement de « tique », mais de « Valère la tique »… et maintenant, elle a carrément sa statue.

Puisque je suis dans le thème des installations urbaines, rendons-nous du côté de Tcheliabinsk, où un véritable drame est en cours dans la commune de Troïtsk. Il se trouve, dans cette ville de 75 000 habitants, une fontaine dont l’eau n’est, paraît-il, guère potable, mais à laquelle les habitants viennent se servir régulièrement depuis des années. Autrefois, il fallait pomper manuellement, mais le dernier député local a pris l’initiative de faire installer une pompe électrique, de sorte qu’il n’y avait plus qu’à appuyer sur un bouton pour être servi.

Aux dernières élections, en septembre, ce député, membre du parti Russie unie, a été battu. Vexé, il a alors décidé de couper l’arrivée électrique de la pompe, afin que les ingrats qui ne l’avaient pas réélu ne puissent plus bénéficier de son installation. L’électricité venait d’une station-essence voisine tenue par un ami du député, et celui-ci a décrété qu’en soutien pour l’ancien élu, il ne la rétablirait pas. La poignée permettant une utilisation manuelle, devenue inutile, avait été retirée il y a déjà plusieurs mois : tout le monde est donc coincé.

Certains devraient apprendre à mieux gérer leur colère, me suis-je dit à la lecture de l’article, imaginant avec un pincement au cœur les babouchka désemparées devant leur fontaine ; une autre brève de presse m’a confortée dans ma réflexion : un homme qui avait donné un coup de hache – quand même ! – à la tête de son ami n’ayant été condamné qu’avec sursis (grâce à l’intercession en sa faveur de l’ami en question, qui lui avait pardonné entre-temps), a décidé de fêter cet heureux jugement, mais, au cours de la soirée, il s’est à nouveau énervé et a poignardé un autre invité. Tel un Raskolnikov qui réussit à s’en tirer après son coup de hache mais finalement n’échappe pas à son destin, il a donc finalement provoqué le séjour en prison qu’il avait réussi à éviter.

La leçon de ces trois brèves de presse ? Restez stoïque face à ce qui vous arrive : vous serez de toute façon piqué par des tiques, détruire une fontaine ne vous rendra jamais votre mandat, et si vous tabassez vos amis à la moindre contrariété, il y a forcément un moment où ça vous retombera dessus. Le meilleur moyen de ne pas avoir tous ces ennuis est peut-être finalement de rester dans sa chambre, comme le disait Pascal, ce grand précurseur du confinement. Trois siècles plus tard, toute la planète s’est mise à suivre son conseil.

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