Biélorussie : « Loukachenko se prépare à une crise longue »

En Biélorussie, la situation se tend de plus en plus. En exil en Lituanie, l’opposante Svetlana Tikhanovskaïa a lancé un ultimatum au président Alexandre Loukachenko : s’il ne quitte pas le pouvoir avant le 25 octobre, le pays entier se mettra en grève. Le politologue biélorusse Valeri Karbalevitch doute que le chef de l’État obtempère. 


Le 10 octobre dernier, Alexandre Loukachenko s’est rendu dans la prison des services de sécurité (KGB) pour rencontrer des membres du Conseil de coordination de l’opposition, arrêtés il y a plusieurs semaines. Comment interpréter ce que Minsk présente comme une « main tendue » ? 

Valeri Karbalevitch : Officiellement, le président biélorusse a souhaité les rencontrer afin d’entendre leur point de vue sur la réforme constitutionnelle qu’il a annoncée. Tout le monde a vu les images le montrant face à ses opposants, dont l’ex-favori de la dernière présidentielle, Viktor Babariko, son fils Édouard, ou encore une des présidentes du Conseil de coordination, Lilia Vlassova. La teneur des quatre heures d’échanges est demeurée secrète, mais il semble peu probable que de véritables négociations aient eu lieu. 

Toutefois, dans le contexte actuel, le seul fait que cette rencontre se soit tenue est significatif. Jusqu’à présent, Loukachenko considérait sa victoire comme un fait établi, refusait de parler aux manifestants contre lesquels il envisageait uniquement le recours à la force. On se rappelle qu’il les avait qualifiés, à la fin de l’été, de « ramassis de bandits, d’ivrognes, de drogués, d’adolescents manipulés par les Occidentaux », auxquels il n’avait rien à dire. De toute évidence, son point de vue a évolué… En allant à la rencontre de ses opposants, il reconnaît que sa position n’est pas aussi solide que veulent le faire croire les médias publics. 

Comment expliquer ce soudain revirement ? 

V. K. : Différents facteurs entrent en jeu. D’une part, il y a le fait que la mobilisation ne s’essouffle pas. En dépit des répressions et des arrestations (environ 14 000 personnes), les gens continuent de manifester massivement. C’est une preuve incontestable de la crise profonde que traverse la société biélorusse – ce dont tous ont conscience : les partisans de Loukachenko, ses opposants, Moscou, les capitales occidentales… Il est clair que, même si les répressions finissaient par étouffer la contestation, les choses ne redeviendraient pas comme avant. En un peu plus de deux mois, la société civile s’est organisée, des mécanismes de mobilisation rapide se sont mis en place : la contestation reprendrait à n’importe quel moment. 

« En libérant les opposants au compte-goutte, Loukachenko cherche à les diviser. »

D’autre part, il y a le facteur économique. Le recours à la force a eu de lourdes conséquences sur les rapports entre Minsk et ses partenaires étrangers. Les Occidentaux se sont détournés de la Biélorussie. Au-delà des sanctions de l’Union européenne, essentiellement symboliques, les capitales occidentales bloquent toute aide financière des organisations internationales, à commencer par le Fonds monétaire international (FMI). Or le pays a besoin d’argent frais pour rembourser ses dettes. Par ailleurs, les investissements sont en chute libre. Même les Chinois se demandent s’il n’est pas trop risqué d’investir dans un pays aussi instable, où la situation peut dégénérer. 

Certains affirment que c’est Moscou qui a poussé Alexandre Loukachenko à nouer le dialogue avec l’opposition… 

V. К. : Lors de la rencontre de Sotchi, le 14 septembre dernier, Vladimir Poutine a probablement obtenu de son homologue biélorusse la promesse de concessions politiques majeures. Dans le même temps, Alexandre Loukachenko apprécie peu que le Kremlin évoque la situation de son pays et son propre avenir avec Emmanuel Macron ou Angela Merkel. Il sait pertinemment que la Biélorussie est entrée dans une crise politique et sociale longue, et tente de mettre en place un jeu compliqué : il fait des promesses tantôt à l’opposition, tantôt à Poutine, puis les respecte partiellement, dans la stricte mesure de ce qui l’avantage. 

Alexandre Loukachenko lors d’un entretien avec des opposants incarcérés (dont l’ex-candidat Viktor Babariko), dans une salle de la prison du KGB, à Minsk, le 10 octobre 2020. Photo : Capture d’écran d’une caméra de surveillance / Service de presse de la Présidence biélorusse

Pourquoi Maria Kolesnikova, une des figures de l’opposition, n’a-t-elle pas participé à la table-ronde du 19 octobre ? 

V. K. : Loukachenko lui en veut. Il n’a pas apprécié qu’elle s’oppose à son expulsion du pays en déchirant son passeport au moment de passer la frontière ukrainienne. Il a été vexé et ne veut plus avoir affaire à elle. 

La rencontre a été suivie par la libération de deux opposants. Comment interpréter cette décision ?

V. K. : Il s’agit incontestablement d’une tentative de division de l’opposition. Elle devrait d’ailleurs se reproduire. Les ONG internationales recensent aujourd’hui 95 prisonniers politiques en Biélorussie. Loukachenko devrait les libérer petit à petit. C’est une tactique rodée : avant, il libérait des opposants pour amadouer les Occidentaux. Maintenant, il mène le même jeu avec la société civile biélorusse. 

Alexandre Loukachenko envisage-t-il réellement de réviser la Constitution ? 

V. K. : Il y a deux ans, il en parlait déjà. L’idée était alors de réduire les pouvoirs du président – après le départ de Loukachenko, bien entendu. Officiellement, il ne compte pas se représenter en 2025, et il juge imprudent de donner des pouvoirs aussi larges à un président inexpérimenté. 

« Rien ne dit que les Biélorusses suivront l’appel de Tikhanovskaïa à la grève générale et au blocage du pays. »

En réalité, le véritable débat porte moins sur la réforme constitutionnelle elle-même que sur le moment de son entrée en vigueur. Après la rencontre de Sotchi, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que l’adoption d’une nouvelle Constitution entraînerait nécessairement l’organisation d’une présidentielle anticipée. Il n’a sans doute pas parlé au hasard : il est probable que cela fait écho à une promesse de Loukachenko à Poutine. Pourtant, de retour à Minsk, le président biélorusse a affirmé que la prochaine élection aurait lieu conformément à la Constitution, dans cinq ans. Il sait pertinemment que cette attitude déplaît à Moscou, qui considère son départ comme la meilleure solution. Mais il essaie de retarder l’échéance au maximum et de gagner du temps. Il pourrait par exemple soumettre la nouvelle Constitution à un référendum, à la condition qu’elle n’entre en vigueur qu’à partir de 2025. 

En d’autres termes, il approuvera un texte qui ne nuise pas à ses intérêts… 

V. K. : Exactement. Ni la société civile ni les élites politiques ne participent à l’élaboration de la réforme. 

Manifestation de soutien à l’opposition biélorusse, à Saint-Pétersbourg, le 29 août 2020. Photo : Alexeï Danichev/RIA Novosti

La société biélorusse ne s’opposera-t-elle pas à une réforme aussi favorable à l’actuel président ?

V. K. : Le problème est qu’aujourd’hui, la société civile ne se préoccupe pas de cette question. La seule raison pour laquelle des centaines de milliers de personnes manifestent depuis deux mois est simple : ils ne reconnaissent pas la victoire de Loukachenko à la présidentielle du 9 août et considèrent qu’il est illégitime. Point. La réforme constitutionnelle, l’équilibre des pouvoirs, etc., ce sont des questions différentes, dont les gens ne sont pas prêts à discuter. 

Sont-ils prêts à tenir tête à Alexandre Loukachenko jusqu’au bout ? Suivront-ils Svetlana Tikhanovskaïa si elle appelle au blocage du pays ? 

V. K. : Tikhanovskaïa fait monter les enchères. Son ultimatum est une réponse à la nouvelle vague d’arrestations de ces derniers jours. L’opposition a durci le ton : Tikhanovskaïa et le conseil de coordination n’appellent plus à des négociations avec le pouvoir, mais à un départ sans conditions de Loukachenko. La situation se tend dans les deux camps. 

Le problème est que, depuis le début, personne ne coordonne la protestation, née spontanément. Le mouvement global repose sur une somme de petits groupes indépendants, sur des gens qui s’organisent eux-mêmes. Rien ne dit qu’ils suivront l’appel de Tikhanovskaïa à la grève générale ou au blocage des routes. 

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