Assassinat de Samuel Paty : l’indispensable alliance contre le terrorisme

L’assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire au collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), par Abdoulakh Anzorov, réfugié tchétchène de 18 ans, offre à la France et à la Russie une nouvelle opportunité de s’allier contre le terrorisme. 

Le 20 octobre dernier, quatre jours après l’attentat, Emmanuel Macron téléphonait à Vladimir Poutine afin d’évoquer la guerre dans le Haut-Karabagh. En préambule de l’entretien, le président de Russie a présenté ses condoléances et son soutien au peuple français face à un acte qualifié de « terroriste » – à Moscou comme à Paris. Selon le service de presse du Kremlin, les deux chefs d’État auraient souligné « l’intérêt mutuel porté à un renforcement de la lutte commune contre le terrorisme et la diffusion des idées extrémistes ». 

L’alliance manquée 

Cet échange est d’autant plus important que les relations russo-françaises se sont considérablement refroidies, ces derniers temps, en raison de désaccords profonds sur la question biélorusse et dans l’affaire Navalny. Par exemple, Moscou ne saurait feindre d’ignorer que Paris est à l’origine, avec Berlin, du train de sanctions décidées par l’Union européenne en réaction à l’empoisonnement de l’opposant russe. 

Sans ces tensions, nul doute que Vladimir Poutine aurait lui-même appelé son homologue pour lui témoigner sa sympathie et celle des Russes, choqués par le meurtre de Conflans. C’est ce qu’il avait fait, en janvier 2015, après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, puis en novembre de la même année, après la tuerie du Bataclan. La Russie avait alors proposé son assistance aux enquêteurs. Les télévisions fédérales avaient diffusé des reportages montrant le recueillement des Moscovites devant les grilles de l’ambassade de France, tandis qu’à plusieurs milliers de kilomètres de là, en Syrie – où la Russie était engagée militairement depuis deux mois –, les avions russes bombardaient les positions de l’État islamique (EI) avec des obus tagués du slogan : « Pour Paris ». 

Une approche commune du terrorisme d’origine caucasienne aurait probablement permis d’éviter certains drames récents, de Boston à Conflans.

Il y a cinq ans, apprenant que des navires français manœuvraient en Méditerranée dans le but de frapper, à leur tour, les groupes terroristes en Syrie, le président russe avait ordonné de les appuyer – ainsi que leurs alliés. Interrogé sur la nature de ce soutien, un général russe avait déclaré qu’il s’agirait probablement, pour la flotte et l’aviation russes, de « couvrir les vaisseaux français afin de maximiser les chances de succès de leurs opérations ». À Moscou, nombre d’analystes estimaient qu’une telle collaboration avait nécessairement été concertée avec l’Élysée. 

Finalement, la coopération antiterroriste franco-russe avait tourné court. La faute en est probablement revenue à Washington, où François Hollande s’était rendu le 24 novembre, peu avant une visite à Moscou. Les États-Unis, habitués depuis plus d’un demi-siècle à « coordonner » eux-mêmes les opérations de leurs alliés européens en Méditerranée, ne pouvaient guère goûter la naissance d’une alliance militaire entre Paris et Moscou dans la région.

Hommage aux victimes de la tuerie du Bataclan devant l’ambassade de France à Moscou, le 15 novembre 2015. Photo : Stolbovsky/Common.wikimedia

Vladimir Poutine ne semble pas s’être formalisé de cet échec et n’a jamais laissé paraître la moindre marque d’offense – voire de jalousie – sur ce sujet, malgré la haute estime dans laquelle il tient la France. Il n’est pas question ici uniquement de géopolitique et d’un rapprochement stratégique entre Paris et Moscou. Vladimir Poutine a un faible pour la France, ce dont il ne fait d’ailleurs pas mystère. Ainsi, au printemps 2019, recevant au Kremlin les grands patrons d’entreprises françaises installées en Russie, avait-il exprimé sa profonde douleur devant les flammes qui ravageaient Notre-Dame-de-Paris… 

Wahhabisme contre impérialisme 

À maintes reprises, Vladimir Poutine a répété – à François Hollande et à d’autres dirigeants occidentaux – que les grandes puissances devaient unir leurs forces pour anéantir les terroristes en Syrie et éviter de les voir essaimer en Russie et en Europe. Au regard de l’actualité de ces dernières années, une approche commune du terrorisme d’origine caucasienne aurait notamment permis d’éviter certains drames : de l’attentat perpétré à Boston, en avril 2013, par les frères Tsarnaïev, à l’assassinat de Samuel Paty d’il y a dix jours, en passant par l’attaque au couteau commise à Paris, en mai 2018, par Khamzat Azimov, les mots « Tchétchène » et « Tchétchénie » sont revenus en force dans la presse internationale. Mais avec bien moins de compassion pour les ressortissants de la petite république du Caucase qu’il y a vingt ans. 

À l’époque, tandis que Moscou tente de faire régner l’ordre dans cette région aux ambitions séparatistes, il est d’usage, en Europe occidentale, de traiter le sujet sous l’angle de la lutte de courageux rebelles contre les cruels impérialistes russes – Vladimir Poutine apparaissant alors comme un oppresseur sanguinaire de la pire espèce. 

Certes, Ramzan Kadyrov persécute sans relâche tous ses opposants, mais on ne décapite personne en Tchétchénie.

Le 22 octobre dernier, intervenant devant le club de discussion Valdaï, le chef du Kremlin a rappelé le front médiatique occidental alors uni contre lui : « Nous menions une opération contre les groupes terroristes du Caucase, mais que n’a-t-on dit sur moi ! On allait jusqu’à me représenter avec des crocs… » Il est vrai que, même à Moscou, certains s’offusquaient d’entendre celui qui n’était encore que Premier ministre menacer d’aller « butter les terroristes jusque dans les chiottes ». Aujourd’hui, à Paris, on trouve également de bonnes âmes pour reprocher aux policiers d’avoir abattu Abdoullakh Anzorov au lieu de le capturer et de le livrer à la Justice. 

Nul ne contestera que l’armée russe a commis des exactions en Tchétchénie : bombardements de civils, assassinats de familles entières, torture… Cela ne fait pas du camp d’en face les victimes expiatoires de la cruauté impérialiste russe. La Tchétchénie regorgeait alors de combattants wahhabites venus du Proche Orient, plus motivés par la « guerre contre les infidèles » que par le droit des peuples à l’autodétermination. L’écrasement de la rébellion et la prise du pouvoir – avec la bénédiction du Kremlin – par le clan Kadyrov a entraîné le départ, non seulement des opposants politiques, mais de milliers de combattants radicalisés.

23 octobre 2006 – Combattants tchétchènes posant avec un dirigeant d’Al-Qaïda, Doger Sevdet (deuxième à droite au premier rang), tué pendant une opération de l’antiterrorisme russe en 2011. Photo : Comité national antiterroriste de Moscou

« Tu me dis que tous les gouvernants sont des voleurs ? Un voleur m’est toujours plus sympathique qu’un meurtrier », écrit Joseph Brodsky dans sa « Lettre à un ami romain ». Certes, le chef actuel de la clique entretenue par le Kremlin à Grozny, Ramzan Kadyrov, persécute sans relâche tous ses opposants. Mais on ne décapite personne en Tchétchénie. Il est tristement ironique de constater que cette pratique barbare a été importée en Europe par les enfants de ceux qui ont fui, il y a quinze ou vingt ans, le clan Kadyrov et l’« impérialisme russe », et que l’Autriche, l’Allemagne ou encore la France ont accueillis à bras ouverts (malgré un premier refus de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, en 2010, en ce qui concerne la famille Anzorov). 

La part des choses 

Notre propos n’est pas d’affirmer que tous les réfugiés tchétchènes sont des islamistes radicalisés. « Nous savons que des membres de la diaspora tchétchène servent d’informateurs aux services de renseignement français. Ce sont des sources précieuses dans la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue. Nous-mêmes bénéficions parfois de leurs informations », nous a confié un officier du renseignement russe, sous couvert d’anonymat. 

Le danger vient essentiellement de ces jeunes musulmans qui se retrouvent en pays étranger à un âge où leur esprit encore influençable et immature se laisse aisément pénétrer par les discours extrémistes. Sur Instagram, dans un russe approximatif (Abdoulakh Anzorov a quitté son pays natal à 6 ans), le meurtrier de Conflans communiquait avec un ressortissant tchétchène engagé dans les rangs de l’EI en Syrie. L’idéologie djihadiste entre moins en Europe par terre ou par mer que par les voies difficilement contrôlables de la Toile, visant les esprits les plus malléables, au cœur même d’États qui nourrissent naïvement ceux qui finissent par les haïr. Tel est aussi le message que Vladimir Poutine tente de faire passer – en vain – à ses interlocuteurs occidentaux. Seule une coopération sérieuse entre États pourra vaincre le terrorisme international. Les dissensions sur la Biélorussie ou l’empoisonnement d’Alexeï Navalny sont d’un autre ordre.

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