Armes stratégiques : un nouveau monde sans traités

Quatre mois avant l’expiration du traité russo-américain de réduction des armes stratégiques (New Start), rien ne permet de dire si celui-ci sera prolongé. Quels sont les obstacles à un nouvel accord de désarmement nucléaire ? Le Courrier de Russie a interrogé Ilya Kramnik, spécialiste du Conseil russe des affaires internationales, l’un des plus importants think-tanks russes.

Les deux rounds de négociations sur la stabilité stratégique organisés par Moscou et Washington l’été dernier à Vienne étaient consacrés à la question d’une éventuelle prolongation de New Start, qui expire en février 2021. Que pensez-vous de l’issue de ces rencontres ?

Ilya Kramnik : La sécurité mondiale dépend de ce traité signé par les présidents Dmitri Medvedev et Barack Obama le 8 avril 2010, à Prague. Malheureusement, il n’y a, pour l’heure, aucune raison de se réjouir. La Russie et les États-Unis se sont contentés de consigner ce qui les oppose – rien de plus. Moscou semble prête à discuter d’une série de questions, mais toute discussion implique la volonté des partenaires d’accepter des compromis, ce qui n’est pas le cas de Washington. Il est évident qu’à l’approche de la présidentielle américaine, l’équipe de Donald Trump a besoin d’un succès dans les négociations sur le New Start. Il est tout aussi évident que les Russes n’ont aucune raison de faire le jeu des Américains : le risque est trop grand de s’engager à négocier un nouvel accord sans rien obtenir en échange.

Quels sont les principaux points de divergence entre Moscou et Washington dans ce dossier ?

I. K. : Les États-Unis accusent la Russie de violer l’esprit du traité en élaborant et en testant de nouveaux systèmes stratégiques qui ne sont pas mentionnés dans le New Start. Moscou a pourtant présenté aux inspecteurs américains les missiles Avangard, qu’elle a commencé à déployer. Washington reproche par ailleurs au traité actuel de laisser une plus grande marge de manœuvre à Moscou – notamment en lui permettant d’augmenter le nombre de ses lanceurs, actuellement bien en deçà de ce qu’autorise le traité. En mars 2020, selon le département d’État américain, la Russie possédait un total de 485 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), missiles balistiques lancés depuis des sous-marins (SLBM) et bombardiers lourds déployés, alors que le plafond fixé par le traité s’élève à 700.

Le navire lanceur de missiles « Ouglitch » au cours des exercices Caucase 2020 en mer Caspienne, le 23 septembre 2020. Photo : Maxime Blinov/RIA Novosti

De combien d’années faudrait-il, d’après vous, prolonger le New Start ?

I. K. : Cinq ans. Cela permettrait de rédiger un nouveau traité sans se précipiter.

À la fin du mois de septembre, Washington a émis l’idée d’une déclaration commune des présidents russe et américain – une sorte d’ébauche du traité qui remplacera le New Start. À quel point cette approche est-elle réaliste, et Moscou l’acceptera-t-elle ?

I. K. : C’est une approche possible. Mais une déclaration commune impliquerait sans doute des engagements concrets. Or, dans les conditions actuelles, avant de prendre de quelconques engagements, Moscou préfère attendre de connaître le résultat de l’élection américaine et le nom de celui qui décidera du destin du traité – et des relations russo-américaines dans leur ensemble.

En quoi la position du candidat démocrate Joe Biden sur le New Start se distingue-t-elle de celle de Donald Trump ?

I. K. : Les données disponibles ne sont pas suffisantes pour évaluer la position de Biden. Dans son programme, le candidat démocrate affirme vouloir prolonger le traité s’il remporte l’élection. Comme nous le savons, le New Start expire le 5 février et l’investiture du président américain aura lieu le 20 janvier. Même en cas de victoire de Biden, il est difficile d’imaginer que la décision de prolonger le traité puisse être prise en l’espace de deux semaines.

« Ni Moscou ni Washington n’envisagent d’augmenter leurs arsenaux nucléaires. »

Les Américains proposent également d’instaurer un contrôle sur les armes nucléaires tactiques. Que pensez-vous de cette initiative ?

I. K. : Pour les États-Unis, les armes nucléaires tactiques sont, d’une part, un levier politique leur permettant de conserver leur influence en Europe et, de l’autre, une survivance de la « guerre froide ». La Russie, elle, les considère comme un instrument essentiel pour garantir sa sécurité et faire contrepoids à la supériorité numérique et qualitative des armements traditionnels de Washington et de ses alliés en cas de guerre. Moscou refusera catégoriquement de renoncer à cet instrument. Toutefois, même si la Russie se disait prête à restreindre la mise au point, l’expérimentation, la production et le déploiement d’armes nucléaires tactiques, encore faudrait-il que Washington fasse des concessions du même type. Or, d’après les informations dont nous disposons, les États-Unis n’ont, pour l’heure, formulé aucune proposition de ce genre.

Autre point litigieux : les États-Unis souhaitent inclure la Chine dans le traité, sans même envisager une participation de la France et du Royaume-Uni…

I. K. : C’est compréhensible, sachant que Washington voit Paris et Londres comme ses alliés au sein de l’OTAN, et considère leurs arsenaux nucléaires comme faisant partie de celui de l’Alliance en cas de guerre – notamment contre la Russie.

Pour Moscou, il est important de connaître les arsenaux nucléaires français et britannique. La Russie souligne d’ailleurs régulièrement la nécessité de limiter les réserves du « club nucléaire ». Néanmoins, le poids des arsenaux nucléaires de ces deux puissances européennes n’est pas suffisamment important pour en faire une condition sine qua non des négociations d’un nouveau traité.

Des missiles nucléaires stratégiques intercontinentaux Dongfeng-41 lors du défilé militaire célébrant le 70e anniversaire de la République populaire de Chine, à Pékin, le 1er octobre 2019.
Photo : Han Yuqing/Xinhua via ZUMA Wire

Par ailleurs, Washington reste effectivement convaincue que le futur traité doit inclure Pékin. Les obstacles à cette participation n’ont toutefois pas disparu. D’une part, la Chine n’a pas particulièrement intérêt à rejoindre un accord de réduction des armes offensives stratégiques, qui restent jusqu’à présent l’apanage de la Russie et des États-Unis. L’arsenal nucléaire chinois est bien inférieur au leur. D’autre part, des capacités industrielles croissantes et la mise en place de nouveaux vecteurs nucléaires grâce à la technique du mirvage [qui permet d’équiper un missile de plusieurs têtes qui suivent chacune leur trajectoire, ndlr] permettront à Pékin, si elle le souhaite, d’accroître considérablement son arsenal nucléaire durant la prochaine décennie. Dans les années 1970, le mirvage a permis à l’Union soviétique et aux États-Unis de multiplier par cinq leurs arsenaux respectifs. La Chine, qui disposerait actuellement d’environ 300 missiles nucléaires, pourrait ainsi augmenter ce chiffre jusqu’à 1 500.

Qu’adviendra-t-il si le New Start n’est finalement pas prolongé ?

I. K. : Rien de dramatique à court terme. Si le traité n’est pas prolongé, le nombre de missiles nucléaires déployés pourrait quelque peu augmenter, si les états-majors le jugeaient nécessaire. Mais ni Moscou ni Washington n’envisagent cette possibilité. Par ailleurs, l’état des industries militaires russe et américaine limite considérablement les possibilités des deux pays d’accroître rapidement la quantité de lanceurs, d’ICBM, de SLBM et de bombardiers lourds. Pour ces raisons, les deux parties maintiendront probablement un nombre d’armements à l’équilibre et continueront à chercher un compromis.

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