Une économie étonnamment résiliente

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.


L’économie russe résiste globalement mieux à la crise du coronavirus que celle de certains pays développés. Il reste à espérer que cette tendance ce maintiendra.

Au début de mars 2020, lorsqu’il est devenu évident que l’épidémie de Covid-19 n’épargnerait pas la Russie, de nombreux économistes russes (dont l’auteur de ces lignes) prédisaient de lourdes conséquences pour le pays : chute brutale de la production, baisse du niveau de vie, flambée du chômage et entrée dans une longue récession.

Au regard des résultats des sept premiers mois de 2020, la Russie s’en sort beaucoup mieux que prévu, et un certain nombre de pays développés pourraient l’envier.

Un bilan encourageant

Voyons les chiffres. Le PIB russe a progressé d’1,6 % au premier trimestre, puis reculé de 8,5 % au deuxième. C’est mieux qu’aux États-Unis (-1,3 % et -9,5 %) et que dans la zone euro (-3,6 % et -12,1 %). En Russie, le commerce de détail a également moins pâti de la crise. En juillet, le secteur affichait une baisse de seulement 2,6 % en glissement annuel. Les spécialistes tablent sur un recul de 0,7-2,0 % à la fin de l’année, contre -10,5 % outre-Atlantique.

Le secteur automobile, après avoir subi un effondrement catastrophique des ventes au printemps (-72,4 % pour les véhicules utilitaires légers en avril, selon l’Association des entrepreneurs européens – AEB), se remet de manière convaincante : selon les premiers calculs de l’agence spécialisée Avtostat, 164 500 unités ont été écoulées en juillet (+10 %), ce qui place la Russie à la quatrième place européenne derrière l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne.

La résistance de l’économie russe s’explique notamment par la forte participation du secteur public.

En dépit d’aides gouvernementales relativement modestes (enveloppe équivalant à 3 % du PIB) au regard des mesures prises ailleurs (entre 8,9 % et 21,1 % du PIB en Allemagne, aux États-Unis ou encore au Japon), les entreprises russes ont évité l’hécatombe.

Certes, les revenus réels des ménages ont reculé de 3,7 % en six mois. Cependant, d’une part, cette baisse semble avoir eu peu d’effet sur le niveau de vie général de la population, notamment grâce aux 6,2 milliards d’euros d’allocations accordées aux familles (entre 60 et 120 euros par enfant) ; d’autre part, la limitation de la demande a contenu la hausse des prix. La fermeture des frontières et les conditions d’accueil dans certaines stations balnéaires (dépistage, quatorzaine en début de saison touristique), en obligeant nombre de Russes à passer leurs vacances chez eux, a également soulagé les portefeuilles.

Une crise maîtrisée

La résistance de l’économie russe s’explique par un certain nombre de facteurs, au premier rang desquels se trouve la forte participation du secteur public. Selon l’Organisation internationale du travail, la fonction publique représente 40,6 % de l’emploi en Russie, contre 24,9 % en France et 15,6 % aux États-Unis. À ces quelque 30 millions de salariés, ajoutons ceux des grandes entreprises d’État (Chemins de fer, Gazprom…) et les 42 millions de retraités : de la sorte, plus de la moitié de la population perçoit un revenu provenant de la puissance publique. Cela a indubitablement permis de freiner la baisse de la consommation et de favoriser son rétablissement, quasi effectif en juillet. Les entreprises exécutant des commandes publiques, que ce soit au niveau local ou national, n’ont d’ailleurs aucun souci à se faire : avec 147 milliards d’euros de réserves (soit les deux tiers des dépenses budgétaires fédérales) au début d’août, l’État russe est en mesure d’honorer ses obligations.

Le secteur privé, de son côté, a moins souffert que prévu, en particulier grâce au report d’échéances fiscales (jusqu’à la fin de l’année), ainsi qu’à un confinement aux conditions variables selon les régions et globalement moins long qu’on ne le craignait (le BTP a rembauché dès le début de mai à Moscou).

PLATEFORME PÉTROLIÈRE DE LA COMPAGNIE RUSSE LUKOIL EN MER CASPIENNE. PHOTO : ENERGYBASE

En outre, pendant l’épidémie, le nombre d’auto-entrepreneurs a été multiplié par 10,5. Ce statut, accessible dans quelques régions-pilotes l’année dernière, l’est désormais dans tout le pays. Créé pour stimuler l’activité et encourager l’officialisation de certains pans de l’économie souterraine, il exempte ses bénéficiaires de charges sociales et les astreint à un impôt sur les entreprises au taux réduit de 4 à 6 % (contre 20 % en règle générale).

Enfin, la conjoncture semble avoir épargné à la Russie le scénario catastrophe qui se dessinait sur les marchés au début de l’année. Après s’être effondrés en mars-avril, les cours pétroliers se sont repris et ont retrouvé le niveau (42,6 dollars / baril) assurant l’équilibre budgétaire à Moscou. Certes, il faut composer avec l’accord OPEP+ du printemps, qui a entraîné une réduction des exportations, ainsi qu’avec des prix loin de ceux de la fin 2019 (60 dollars il y a neuf mois) et avec une demande de gaz en berne ; cependant, la situation semble convenir aux autorités russes, délestées a priori d’un motif d’inquiétude majeur jusqu’à la fin de cette année.

Motifs d’inquiétude

L’économie russe semble donc aborder l’automne dans un état satisfaisant, peu susceptible de nourrir la contestation politique – ce que craignait le Kremlin il y a quelques mois. Certains indicateurs obligent néanmoins à s’abstenir de toute forfanterie.

Le budget, notamment, affiche un déséquilibre croissant qui pourrait devenir préoccupant. Les recettes ont baissé de 7,85 % entre le premier et le deuxième trimestre, alors que les dépenses ont augmenté. En juillet, le déficit budgétaire dépassait de 85 % la moyenne annuelle, et rien n’indique, pour l’instant, qu’il se résorbe rapidement. Au contraire, il pourrait s’élever à 5 000 milliards de roubles (56 milliards d’euros) en fin d’année, soit un peu plus de 5 % du PIB. Se pose donc la question de son refinancement. Il semblerait qu’un emprunt ait la préférence des autorités sur le recours aux réserves. Dans ce cas, il faut s’attendre à une hausse des taux d’intérêts (donc à un recul du crédit aux particuliers) et, sans doute, à une légère accélération de l’inflation.

La crise du coronavirus a une nouvelle fois montré que la Russie était beaucoup plus solide qu’elle ne le paraissait.

Autre motif d’inquiétude : le chômage. De janvier à juin, il a augmenté d’1,5 point, à 6,2 % (de +7,5 points, à 10,2 % outre-Atlantique). Toutefois, seuls 2,6 millions de demandeurs d’emploi (sur un total de 4,6 millions) touchent des allocations. Près de la moitié d’entre eux ont donc renoncé à chercher officiellement du travail (ou ont perdu leur droit aux allocations après un an d’inactivité professionnelle). Or les premières publications concernant juillet recensent 400 000 chômeurs supplémentaires. Certes, l’économie souterraine a toujours été importante en Russie et emploierait actuellement entre 20 et 32 millions de personnes. Mais la contraction du marché de l’emploi est le signe du manque de confiance des entrepreneurs en l’avenir et en la durabilité de la reprise.

Dernier élément à prendre en compte, et sans doute le plus important : la demande. Aux États-Unis, la baisse des dépenses des ménages a accompagné une hausse des revenus (+7 % en six mois). En d’autres termes, outre-Atlantique comme dans un certain nombre de pays occidentaux, la sortie de crise se fait, pour les consommateurs, avec des réserves financières relativement confortables. La situation est très différente en Russie, où les revenus ont diminué de 3,7 % en un semestre. Au cours du printemps et de l’été, la consommation a donc été soutenue par les économies des ménages – en particulier par ces bas de laine qui échappent aux banques. Combien de temps cette manne financière durera-t-elle ? Nul ne le sait. Une chose est certaine : à l’heure où l’État commence à revoir à la baisse les ambitions de ses « grands projets nationaux » (des investissements massifs dans de nombreux secteurs à travers le pays) et où les grandes entreprises opèrent déjà des coupes dans leurs programmes d’investissements, il y a peu de chances que les salaires augmentent. Dans ces conditions, la demande pourra difficilement tenir la cadence.

En 2014, après la mise en pratique du premier train de sanctions occidentales en réaction à l’annexion de la Crimée, Barack Obama déclarait que l’économie russe était « en lambeaux ». Avec le recul, force est de reconnaître que ces paroles relevaient moins du constat que de l’espérance… Six ans plus tard, la crise du coronavirus a une nouvelle fois montré que la Russie était beaucoup plus solide économiquement qu’elle ne le paraissait. Toutefois, cette solidité est comparable à celle des anciens châteaux forts : sûrs en cas de siège, ceux-ci n’étaient d’aucun secours face à un ennemi mobile. Face à une crise sanitaire mondiale qui s’est muée en crise économique, les capacités de manœuvre, d’adaptation et de développement sont sans doute plus nécessaires que celles de résistance.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *