Russie-Serbie : chamailleries entre frères slaves

Depuis deux semaines, les relations entre les « frères slaves » russes et serbes traversent une zone de turbulence imprévue, qui pourrait avoir des conséquences à long terme.

Le 4 septembre dernier, à Washington, le président de la Serbie et le Premier ministre du Kosovo, Aleksandar Vučić et Avdullah Hoti, signent un accord de coopération économique bilatérale sous le patronage de Donald Trump. À cette occasion, une photo prise au cours de la rencontre entre les présidents serbe et américain fait le tour des réseaux sociaux : on y voit M. Vučić le dos voûté et les mains jointes, assis à un mètre et demi du bureau de son homologue.

Si la scène peut rappeler un élève fautif convoqué chez le directeur, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, dresse un parallèle étonnant avec une célèbre scène du film Basic instinct. « Si l’on vous convoque à la Maison-Blanche et si votre chaise est installée comme pour un interrogatoire, asseyez vous comme ci-dessous. Qui que vous soyez », écrit-elle sur Facebook. Elle accompagne son message d’une photo extraite du film, montrant Sharon Stone décroisant les jambes et dévoilant ses parties intimes… 

Excuses obligatoires 

À Belgrade, ce commentaire déclenche une vague de colère. « Ils [les Russes, ndlr] font peu de cas de la Serbie, un pays neutre sur le plan militaire, qui n’a pas l’intention d’intégrer l’OTAN et qui est même le seul à leur acheter du gaz et des armes. Je ne chercherai pas à expliquer ce primitivisme », réagit M. Vučić en personne. « Notre président n’a jamais dit un mot contre la Russie. Il a attendu une heure et demie une audience du président russe sans jamais demander un siège pour s’asseoir. Je ne permets pas que l’on s’en prenne à notre fière Serbie. Vous pouvez avoir honte ! », déclare à son tour Marko Đurić, vice-président du Parti progressiste serbe. 

À Moscou, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, est le premier à sentir que les choses risquent de tourner au vinaigre. Selon des sources diplomatiques, il aurait téléphoné à sa porte-parole dès le 6 septembre pour lui signifier la nécessité de « présenter des excuses ». Il aurait ensuite appelé son homologue serbe, Ivica Dačić, afin d’évoquer les affaires courantes et, au cours de la discussion, aurait glissé des excuses pour les « frasques » de Mme Zakharova.

La diplomate, de son côté, s’est défendue d’avoir voulu critiquer la partie serbe. Toujours sur Facebook, elle affirme ne jamais avoir visé autre chose que le protocole inacceptable concocté par les Américains. Pour elle, ceux-ci sont coutumiers du fait et recourent à ce genre de subterfuges « afin de créer artificiellement une apparence de distinction ». 

Jusqu’à présent, rien n’avait pu entamer la confiance de M. Vučić dans son choix d’entretenir des liens d’amitié avec Moscou.

Finalement, le Kremlin s’est exprimé sur le sujet dans le but de clore les débats. Son porte-parole, Dmitri Peskov, a réduit l’incident à un simple malentendu en formulant l’espoir que nul ne doute du respect dans lequel Moscou tenait Belgrade. « Le peuple serbe est notre frère », a-t-il souligné le 7 septembre. Et d’ajouter que, lorsque la Russie organisait des négociations, elle préférait que tout le monde soit assis à égalité, « comme à la table ronde du roi Arthur »… 

Trois jours plus tard, Aleksandar Vučić informait personnellement Vladimir Poutine du contenu des pourparlers de Washington, ainsi que du prochain round de négociations prévu le 28 septembre à Bruxelles – consacré à un futur accord politique entre Belgrade et Pristina. Le président serbe a ensuite déclaré que son homologue lui avait présenté ses excuses pour la publication de Mme Zakharova. Une information aussitôt confirmée par le Kremlin. 

L’allié blessé

Ce n’est pas la première fois que Maria Zakharova suscite la polémique par ses déclarations à l’emporte-pièce. En avril dernier, tandis que des milliers de ressortissants russes étaient coincés à l’étranger à cause de la fermeture des frontières, elle avait qualifié d’« irresponsables » ceux qui partaient en vacances hors de Russie sans disposer d’un compte en banque assez garni pour faire face à toute éventualité. En 2017, elle avait d’abord critiqué la Maison-Blanche pour avoir jadis reçu le « terroriste n° 1 », Oussama Ben Laden, avant de reconnaître son erreur (il ne s’agissait pas de l’ancien chef d’Al-Qaïda en personne mais de membres de sa famille). 

Contrairement à ces précédentes déclarations, sa publication concernant le président serbe n’est pas sans conséquences. Elle a blessé un partenaire clef de la Russie dans les Balkans, région historiquement essentielle pour Moscou. Belgrade est ainsi la seule capitale de la région (Athènes mise à part) à avoir reçu Vladimir Poutine en visite officielle (en janvier 2019). La Serbie y est également son seul allié militaire : cette année, elle a bénéficié d’une nouvelle livraison d’hélicoptères Mi-35 M, de chasseurs Mig-29 et de systèmes de défense antiaérienne Pantsir S1. 

Jusqu’à présent, rien n’avait pu entamer la confiance de M. Vučić dans son choix d’entretenir des liens d’amitié avec Moscou. Par exemple, en novembre dernier, après la publication sur YouTube d’une vidéo semblant prouver une tentative de recrutement d’un citoyen serbe par un officier présumé du Renseignement militaire russe, il avait déclaré que Belgrade ne s’écarterait pas de la ligne fixée vis-à-vis de la Russie. 

Vladimir Poutine et Aleksandar Vučić à Belgrade (Serbie), le 17 janvier 2019.
Photo : EPA / MAXIM SHIPENKOV / POOL via TASS

Cette fois encore, on l’a vu, le ministère des Affaires étrangères et le Kremlin ont préféré couper court à toute polémique. Sans doute ont-ils craint que la publication de Mme Zakharova soit interprétée comme un désaveu des négociations entre Belgrade et Pristina – alors même que Moscou n’y trouve rien à redire. « L’accord signé à Washington ne perturbe absolument pas les relations entre la Russie et la Serbie », confirme le politologue Oleg Bondarenko, qui dirige la Fondation de la politique progressiste, proche du Kremlin. Il souligne que le document n’implique pas la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo par la Serbie (un point essentiel pour Moscou) et que, bien plus, il interdit à Pristina, pendant un an, toute démarche visant à adhérer à une organisation internationale en son nom propre. 

Les Russes sont d’ailleurs satisfaits de la fermeté affichée par leurs alliés serbes lors des pourparlers. « Les Américains leur ont proposé un partenariat privilégié dans le domaine énergétique, qui aurait rendu caduques plusieurs accords importants avec les Chinois et avec nous. Ils ont été poliment éconduits », confie un diplomate russe proche du dossier. Belgrade a toutefois accepté le principe d’une diversification de ses approvisionnements, « ce qui ne peut pas ne pas nous inquiéter », poursuit-il. 

Neutralité refuge 

Après les excuses de MM. Lavrov et Poutine, M. Dačić s’est empressé d’assurer Moscou que la séquence était close et qu’elle n’aurait aucune conséquence sur l’avenir des relations bilatérales. Pourtant, le 9 septembre, Belgrade annonçait qu’elle se retirait des exercices militaires Fraternité slave 2020 (avec Minsk et Moscou), qui commençaient quelques jours plus tard en Biélorussie.

Ensuite, le ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin, a déclaré que son pays gelait pour six mois toute participation à des activités militaires conjointes, « à l’Est comme à l’Ouest, que ce soit avec l’OTAN, l’OTSC, la Russie, les États-Unis, la Chine, l’UE… » Il a ajouté que la décision était motivée par la volonté de conserver la neutralité militaire de la Serbie, à l’heure où se joue son « avenir européen ». 

« Comment Belgrade pouvait-elle envoyer ses soldats manœuvrer avec les Biélorusses après avoir condamné les violences policières à Minsk ? »

Au fond, ces justifications engendrent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. Il y a quelques mois, en acceptant de participer à des exercices conjoints avec la Russie et la Biélorussie, la Serbie n’était-elle pas déjà un État neutre ? Son « avenir européen » était-il alors de moindre importance qu’aujourd’hui ? 

« Ce refus décidé au dernier moment reflète probablement les tiraillements actuels au sommet de l’État serbe. Belgrade a condamné les violences policières lors des manifestations biélorusses, au même titre que ses collègues européens. Comment pouvait-elle, dans ces conditions, envoyer ses soldats manœuvrer avec les Biélorusses ? », commente une source diplomatique russe.

Pour Piotr Iskenderov, spécialiste des Balkans à l’Institut d’études slaves de l’Académie des sciences de Russie, la séquence révèle la position inconfortable d’Aleksandar Vučić sur la scène intérieure, qui l’oblige à des contorsions diplomatiques. « Actuellement, il fait face à l’opposition, à la fois, de groupes pro-occidentaux et d’extrémistes traditionalistes, ainsi que de mouvances anarchistes, antimondialistes et autres », explique-t-il. 

Le président serbe n’avait pas besoin des moqueries de son grand allié pour se sentir dans une position inconfortable. 

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