Moscou, années 1920 : l’apogée du nudisme politique

Une photo d’archives a récemment sorti les internautes de leur torpeur estivale : elle montrait une plage de nudistes en plein cœur de Moscou dans les années 1920. Retour sur un phénomène éphémère et oublié : la libération des corps dans les premières années de la dictature du prolétariat. 

Moscou, au début des années 1920. À l’arrière-plan, les murs et les tours du Kremlin, où l’on imagine Lénine et consorts réfléchissant à l’avenir du pays des Soviets et préparant la défaite prochaine du grand capital. À quelques encablures de là, une plage où se pressent ouvriers, flâneurs et baigneurs. Les uns en costume, les autres en maillot de bain. Certains sont entièrement nus. 

La scène, immortalisée par un photographe, semble irréelle. Elle sera impossible quelques années plus tard. Elle l’est d’ailleurs encore aujourd’hui : la plage a disparu, les pavés ayant repris le dessus, et nul ne s’aventure plus à nager dans une Moskova désormais acquise aux bateaux-mouches. Quant aux nudistes, ils se cachent loin du centre, sur quelques plages sauvages de l’ouest de la capitale. 

Une nouvelle femme 

La question du corps et des mœurs était secondaire aux yeux de la plupart des révolutionnaires russes, plus préoccupés d’économie et de lutte des classes que de guerre des sexes. Toutefois, on trouvait dans leurs rangs un certain nombre de militants considérant que la libération du prolétariat passait par celle de la sexualité. 

Parmi eux, la plus célèbre est probablement Alexandra Kollontaï (1872-1952). Une beauté, issue de l’aristocratie, fille du général Domontovitch. Une femme libre, qui n’hésite pas à quitter son officier de premier mari, Vladimir Kollontaï, au nom de la révolution.  Une militante active, que ce soit dans les débats au sein du parti ou lors des manifestations (elle participe à la révolution de 1905 et s’exile plusieurs fois à l’étranger). 

Alexandra Kollontaï, 1910. Photo : wikimedia

C’est par un article paru en 1913, « La femme nouvelle », qu’elle se fait connaître. Un texte que ne renieraient pas certaines féministes aujourd’hui… Elle y affirme qu’il ne suffit pas de reconnaître la femme égale à l’homme. Non. La véritable libération de la femme exige la refonte des rapports entre les sexes. En substance, la femme doit cesser de nier sa sexualité et de refouler ses désirs. Non aux doubles discours et aux coquetteries : plus les relations entre sexes sont fluides et sans arrière-pensées, mieux c’est pour l’ensemble de la classe ouvrière !

Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, il apparaît que les thèses d’Alexandra Kollontaï, commissaire du peuple à l’Assistance publique pendant quelques mois, comptent de nombreux partisans. Dans un pays où les institutions traditionnelles sont foulées au pied, une véritable révolution des mœurs commence. 

Tout le monde à poil ! 

L’exemple du mouvement « À bas la pudeur », dans les années 1922-1925, est particulièrement éclairant sur cette période. Ses militants, qualifiés parfois de nudistes extrémistes, se manifestent à Moscou bien sûr, mais aussi à Saratov et à Kharkov (Ukraine).

Pour eux, le vêtement est un outil d’oppression, et seule la nudité assure l’égalité pleine et entière. Afin de diffuser leurs idées, ils organisent les « Soirées du corps dévêtu » : des débats sur les questions les plus variées, des conférences politiques, des lectures de poèmes. Rien de bien original, si ce n’est le dress code, pour ainsi dire – aucun vêtement d’aucune sorte n’étant admis. Seule exception à la règle : lors des marches dans le centre des villes du pays (en premier lieu à Moscou), le port d’un ruban avec l’inscription « À bas la pudeur ! » est toléré. Pour le reste : tout le monde à poil !

Une komsomol peut-elle refuser de satisfaire les besoins sexuels d’un camarade ?

Ces militants organisent également des séances de baignade en tenue d’Adam aux quatre coins du pays. Il y a fort à parier que ce soient eux qui se pavanent sous les murs du Kremlin, sur la photo évoquée plus haut. 

Au début, le pouvoir ne les touche pas. En pleine guerre civile, il y a plus urgent que de calmer les ardeurs de ce groupuscule de citadins dévergondés. Leur activisme est même jugé utile pour accélérer l’effondrement de la morale bourgeoise. 

Si le mouvement demeure néanmoins marginal et n’est pas sans choquer le grand public, il est le symptôme d’un bouleversement général à l’œuvre dans la nouvelle société soviétique. Un bouleversement porté par la jeunesse des villes, plus ou moins éduquée, ainsi que par celle des campagnes, qui perçoit sans forcément le comprendre le changement à l’œuvre dans le pays. 

La théorie du verre d’eau 

Dans les cercles ouvriers et estudiantins, et jusque dans les colonnes des journaux, les débats moraux font rage. La famille a-t-elle encore un sens (Alexandra Kollontaï elle-même s’est remariée à un matelot de près de vingt ans son cadet…) ? Une komsomol (membre des jeunesses communistes) peut-elle refuser de « satisfaire les besoins sexuels naturels » d’un camarade ? Remarquez le sexisme absolu de cette question (presque jamais posée dans l’autre sens) : la révolution d’Octobre est loin d’avoir aboli le patriarcat. 

Ces interrogations font directement écho à l’évolution des normes juridiques, les procédures administratives d’enregistrement du mariage et du divorce ayant été rapidement simplifiées.

Le comportement des héros de la littérature classique est analysé de près, à l’aune des nouvelles mœurs. Au cours des discussions, une certaine conception de la sexualité se fait jour : le désir sexuel est un instinct naturel au même titre que la faim ou la soif, et sa satisfaction ne doit pas poser plus de questions. Comme on donne à manger à celui qui a faim, un (ou une) camarade digne de ce nom ne saurait se refuser à qui éprouve du désir.

Illustration d’un manuel de propagande. « Un Komsomol peut et doit satisfaire ses besoins sexuels » ; « Une Komsomol a l’obligation de l’y aider, sinon c’est une bourgeoise ».
Photo : historytime.ru

C’est la mode de la « théorie du verre d’eau » (souvent attribuée à Alexandre Kollontaï, quoique de manière absolument infondée). Le sexe est comme un verre d’eau en pleine canicule : on a soif, on boit, et tout est oublié.

Parfois, les défenseurs de l’abstinence et de la monogamie prennent le dessus. Ils font valoir que la quête perpétuelle de partenaires différents est une perte de temps et d’énergie qu’il est criminel de ne pas consacrer entièrement à la lutte des classes. Dans ces premières années du pouvoir des Soviets, le pluralisme des opinions est encore de mise en matière de sexualité. Pas pour longtemps. 

Un corps asexué

L’État soviétique se renforçant et glissant progressivement vers le totalitarisme, la sexualité ne pouvait lui échapper longtemps. Sa première victime fut « À bas la pudeur ».

En 1925, Nikolaï Boukharine, figure du bolchevisme et proche de Lénine qui vient de mourir, déclare que ce mouvement pervertit la jeunesse et la détourne de sa tâche – construire le socialisme. Puis le commissaire du peuple à la Santé, Nikolaï Semachko, publie un article dans les Izvestia, démontrant par a+b que se promener nu en ville est mauvais pour la santé et antihygiénique. Les participants des marches et des soirées dévêtues sont arrêtés et condamnés pour trouble à l’ordre public. La pudeur a vaincu. 

Les chefs bolcheviques, accaparés par les luttes politiques, s’en tiennent aux mœurs les plus conventionnelles. La plupart entretiennent plus ou moins secrètement de jeunes maîtresses, dans la plus pure tradition bourgeoise. Ce n’est cependant pas leur attitude qui met un terme à la révolution sexuelle russe. L’État prend peu à peu le contrôle total de la vie de ses citoyens. Le corps des camarades lui appartient. Il est son instrument de travail et de guerre. 

L’érotisme est l’apanage des anciennes classes dominantes, de l’Occident décadent et méprisé, de l’ennemi.

Le temps des débats est révolu, remplacé par celui des retransmissions des discours sans fin et sans contestation possible des idéologues. La morale de l’homo sovieticus se déduit logiquement du marxisme-léninisme, qui exclut toute expérimentation – aussi bien politique que sexuelle. Peu à peu, le sexe devient tabou : on l’accepte comme une faiblesse de la nature humaine, qui doit passer par là pour se reproduire, mais il est honteux d’en parler ou de le montrer. Les camarades « au comportement immoral » (trop portés sur la chose ou cherchant les aventures) sont rapidement « remis dans le droit chemin » lors des assemblées de voisins, d’étudiants ou de collègues. Décriminalisés par les bolcheviks, l’homosexualité et l’avortement sont à nouveau interdits sous Staline. 

Cette négation de la sexualité et de l’érotisme ne fait pas disparaître le corps. Au contraire, ce dernier est glorifié dans l’esthétique des années 1930, au cinéma, dans la peinture et la sculpture, ou lors des manifestations officielles. Sur la place Rouge, le 1er mai, défilent des corps musclés, en short et maillot (ou en jupe courte pour les femmes). Des corps asexués, désérotisés, prêts à l’emploi à l’usine ou sur le champ de bataille.

L’admiration qu’ils suscitent n’a d’ailleurs rien d’érotique. Il s’agit d’un hommage à leur santé, à leur force productrice, à leur vertu. L’érotisme est l’apanage des anciennes classes dominantes, de l’Occident décadent et méprisé, de l’ennemi. Le Kamasutra est interdit. 

Menace sensuelle 

Les décennies se succèdent, le pays change, mais le sexe demeure exclu des discours officiels et nié par l’idéologie. Il est pourtant bien vivant et demeure un sujet de préoccupation pour la population.

En 1986, lors d’une émission de télévision faisant dialoguer des citoyens américains et soviétiques, une Américaine demande si, comme aux États-Unis, la publicité soviétique tourne presque exclusivement autour du sexe. La réponse de la spectatrice soviétique à laquelle le présentateur tend le micro est significative : « Le sexe n’existe pas en URSS. » Le plus intéressant, dans cette séquence que tous les Russes connaissent aujourd’hui, est l’intervention hors cadre d’une autre spectatrice qui s’écrie : « Nous avons du sexe, nous n’avons pas de publicité ! » Nous sommes cinq ans avant la disparition de l’URSS, et le sexe tente de se frayer un chemin dans l’espace public. Or les lecteurs de dystopies le savent : c’est toujours par une histoire d’amour, de sensualité, d’érotisme, que débute l’effondrement des totalitarismes. 

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