Miniatures : les nouvelles poupées russes

L’industrie des accessoires faits main pour poupées a le vent en poupe en Russie, où les jeunes mamans ne sont pas les seules à se passionner pour la confection de modèles réduits hyperréalistes d’objets du quotidien. Le magazine Ogoniok est allé à la rencontre de ces miniaturistes.

Il y a quelques années, Ioulia Gartoung, originaire de Nijni-Novgorod, cherchait une poupée de type Barbie pour sa fille. « Je suis restée bouche bée devant l’immensité du choix de modèles sur internet », se souvient-elle. Elle en achète une, et le coup de foudre est tel (« elle était si belle avec ses chevilles articulées ! ») que la jeune maman la garde pour elle. Elle entreprend alors de lui aménager un petit intérieur…

Designer de profession, Ioulia fabrique un premier canapé miniature en s’inspirant d’un meuble « de taille humaine » dont elle avait elle-même réalisé les croquis. Elle se spécialise ensuite dans le mobilier ultra-réaliste à l’échelle 1:6. Et le succès est au rendez-vous : son carnet de commande est rempli pour un an.

La vie en 1:6

Depuis une vingtaine d’années, la plangonophilie (collection de poupées) connaît un véritable boum en Russie. Hélas, tandis que les collectionneurs ne jurent que par le réalisme, ils ne trouvent généralement en Russie que des jouets pour enfants et sont contraints de se tourner vers les États-Unis, l’Europe, le Japon ou la Chine. La plateforme chinoise d’e-commerce AliExpress regorge ainsi de mini-percolateurs et de préservatifs « pour Barbie »…

Les nouveaux créateurs de modèles réduits, comme Ioulia, se sont lancés plutôt dans le traditionnel : mobilier en bois, vêtements cousus à la main, chaussures, bijoux, sacs et autres accessoires. Pour donner vie aux personnages miniatures, ils fabriquent également des animaux en feutrine, des bébés en silicone et de la nourriture en argile.

Barbie à la plage. Photo : Instagram/@kingyodolls

« J’ai commencé à fabriquer des fleurs pour poupées à la naissance de mon cadet », raconte Evguenia Doudykina, ancienne directrice de la communication d’une entreprise. Au lieu de l’habituelle porcelaine utilisée pour les végétaux, elle est la première à avoir créé des pivoines en papier gaufré à l’échelle 1:12 et 1:6. « C’est plus commode à manipuler, explique l’artiste. Mes obligations maternelles m’obligent parfois à laisser mon ouvrage de côté pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. L’argile sécherait sur une aussi longue période. »

Evguenia propose aujourd’hui cinquante types de fleurs différents. Pour un projet personnel inspiré de la pièce Douze mois du dramaturge soviétique Samouil Marchak, elle a non seulement créé une centaine de perce-neige qu’elle a ensuite placés dans un diorama représentant une forêt enneigée, mais elle a également cousu de minuscules valenki [des bottes de feutre traditionnelles, ndt] pour une des soixante-dix poupées.

Poupées VIP

Les œuvres des miniaturistes russes servent souvent pour des séances de photos. Ancienne comptable reconvertie dans les miniatures culinaires, Aliona Tchoumatchenko a presque exclusivement pour clients des collectionneurs amateurs de mises en scène de fêtes.

« Des gens me demandent parfois si je n’ai rien de mieux à faire, si je ne devrais pas m’occuper plus de ma famille… »

Cet été, l’artiste moscovite a reçu des commandes de mandarines, de bouteilles, de flûtes de champagne, de différents plats de fête typiques (salade russe, hareng en fourrure) pour une mini-table de Nouvel An. Ses créations s’arrachent comme des petits pains. Des chocolats de Saint-Valentin au koulitch pascal, en passant par les pastèques estivales et les citrouilles d’Halloween, les plangonophiles font tout pour que le monde de leurs poupées soit le plus proche possible de la réalité.

« Mon mari s’est d’abord moqué de moi lorsque je lui ai dit que je pourrais gagner ma vie en sculptant de la nourriture pour poupées. Aujourd’hui, c’est moi qui ris », commente Aliona. Elle souligne que, pour continuer à prendre  du plaisir à sa nouvelle activité, elle travaille à son rythme et fixe elle-même les délais à ses clients.

Jeux d’adultes

À l’instar de nombreux blogs de miniaturistes russes, la page Instagram d’Anastasia Linina, qui tricote des vêtements, compte plusieurs milliers d’abonnés. Cette jeune Moscovite y publie des vidéos dans lesquelles sa Barbie explique la différence entre l’alpaga et le mérinos, et fait la promotion des articles créés par sa propriétaire. « Pour atteindre le niveau de réalisme voulu, je n’utilise que la laine la plus fine », explique Anastasia, qui tricote avec des aiguilles de 0,7 millimètre d’épaisseur qu’elle a réussi, après plusieurs mois de recherches, à se procurer chez un artisan d’Ekaterinbourg.

Photo : Instagram/@_sergeizolotarev4

Anastasia, dont la collection compte une trentaine de poupées, regrette que sa passion soit parfois critiquée. « Des gens me demandent parfois si je n’ai rien de mieux à faire, si je ne devrais pas m’occuper plus de ma famille, soupire la jeune femme, qui est mariée et mère d’un petit garçon. Me respecterait-on davantage si je collectionnais des pièces de monnaie ou des timbres ? »

Parmi les plangonophiles russes, on rencontre également quelques hommes – beaucoup moins, toutefois, qu’en Occident. Sergueï Zolotarev, menuisier à Tioumen, en fait partie. « Tout a commencé quand, apprenant que je savais travailler le bois, une amie m’a demandé de lui fabriquer un fauteuil pour sa Barbie, se souvient Sergueï. Satisfaite du résultat, elle m’a ensuite commandé un divan, une table et un fauteuil à bascule. » Il s’est alors mis lui-même à acheter des poupées (il en compte désormais une dizaine), pour mettre en valeur ses créations.

Les miniatures ont un prix comparable à celui de leurs modèles, quand elles ne coûtent pas plus cher.

Le miniaturiste participe aujourd’hui à des salons d’exposition spécialisés. « J’ai été sidéré par le nombre de passionnés, commente-t-il. Je ne suis pas un vrai collectionneur, mais j’aime créer des meubles de taille réduite. Au début, certains amis me traitaient de fou. Aujourd’hui, ils sont admiratifs parce qu’ils voient que ce hobby me permet de vivre et de subvenir aux besoins de ma mère âgée. »

Pouchkine et les poupées

Certains plangonophiles vont jusqu’à créer des pièces entières pour leurs poupées, qu’ils aménagent avec autant de soin que leurs propres appartements. En Russie, la mode des maisons de poupées pour adultes est venue des collectionneurs allemands et hollandais installés dans le pays à l’époque de Pierre le Grand (1672-1725). La maisonnette russe la plus célèbre reste toutefois celle de Pavel Nachtchokine, mécène et collectionneur qui, en 1820, a décidé de recréer son appartement en modèle réduit.

L’appartement miniature de Pavel Nachtchokine.
Photo : new.spbculture.ru

Témoin du « chantier », le poète Alexandre Pouchkine écrit à son épouse Natalia Gontcharova, en 1831 : « La maison de Nachtchokine se garnit ; quels chandeliers et quel service de table ! Il a commandé un piano dont une araignée pourrait jouer, et un vase de nuit qu’une mouche ne dédaignerait pas pour faire ses besoins. » Un an plus tard, il ajoute : « Un festin a eu lieu dans la petite maison de Nachtchokine : un souriceau à la crème et au raifort y a été servi comme s’il s’agissait d’un cochon de lait. Dommage qu’il n’y ait eu aucun invité. » En 1836, il écrit enfin : « La maison a atteint la perfection – il ne lui manque que des occupants humains. »

Nachtchokine a déboursé 40 000 roubles pour sa maison de poupées – une somme qui, à l’époque, permettait d’acheter un vrai logement. Aujourd’hui encore, les articles pour poupées de collection – qu’il s’agisse d’une lampe, d’un fauteuil ou d’une paire de lunettes – ont un prix comparable à celui de leurs modèles, quand ils ne coûtent pas plus cher.

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