Le rouble en souffrance

La devise russe connaît une année 2020 difficile. Au début de septembre, l’euro s’est brièvement échangé contre 90 roubles (et le dollar contre 76) – un niveau jamais atteint depuis 2016.

Les premiers signaux d’alarme ont retenti en mars, d’abord avec la guerre des prix pétroliers entre la Russie et l’Arabie saoudite, puis avec la crise du coronavirus. S’échangeant contre un peu moins de 70 roubles au début de l’année, l’euro a bondi au-delà de 85 au printemps. Après un rétablissement relatif dans les semaines suivant la sortie du confinement, la monnaie russe a repris sa chute pendant l’été, des causes politiques s’ajoutant au nouveau dévissage des cours de l’or noir.

Un dévissage politique

Aujourd’hui, deux événements nourrissent la spirale négative du rouble : la crise biélorusse et la tentative d’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny.

Cela fait plusieurs semaines déjà qu’Alexandre Loukachenko, contesté dans la rue depuis le 9 août par une large partie de sa population, a appelé Vladimir Poutine à l’aide. Le Kremlin a annoncé la formation d’un contingent susceptible d’intervenir chez le voisin biélorusse au cas où la situation échapperait au pouvoir. Son soutien dépasse toutefois le cadre politique : le 14 septembre, Moscou et Minsk se sont entendues sur un nouveau prêt d’1,5 milliard de dollars. Les médias russes évoquent également un plan massif de restructuration des 2,5 milliards de dollars de dette que les banques biélorusses doivent à leurs homologues. 

Par ailleurs, comme le fait remarquer Sofia Donets, spécialiste Russie et CEI de la banque d’investissement Renaissance capital, les économies des deux pays sont trop liées pour que les déboires de l’un (de nombreuses usines biélorusses sont en grève) n’aient aucune conséquence sur l’autre. Selon la Banque de Russie, ces dernières années, les investisseurs russes ont injecté 650 millions de dollars par an dans l’industrie biélorusse. À ce jour, les investissements russes à Minsk dépasseraient 4 milliards de dollars. Dans ces conditions, les inquiétudes des marchés face aux risques de dégradation du climat politique se répercutent logiquement sur le rouble.

En août dernier, le ministère des Finances a dû annuler deux ventes aux enchères de bons du Trésor.

L’autre grande affaire de l’été est la tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny et la nouvelle opposition entre la Russie et les Occidentaux sur le sujet : tandis que Bruxelles et Washington appellent Moscou à ouvrir une enquête sérieuse et à punir les coupables, le Kremlin continue de nier la thèse d’un empoisonnement.

Si les deux parties n’adoucissent pas leurs positions, il est probable que les Occidentaux mettront leurs menaces de sanctions à exécution. Elles pourraient notamment viser le gazoduc Nord Stream 2, dont le chantier est toujours à l’arrêt au large des côtes allemandes. « Les premières rumeurs de sanctions occidentales sont apparues dès le 20 août [le jour de l’hospitalisation de M. Navalny, ndlr] », rappelle Dmitri Dolguine, économiste en chef chez ING Wholesale Banking Russia. Aussitôt, les ventes de titres russes ont fait dévisser le rouble. 

Des marchés timides 

Ce contexte politique se double d’une conjoncture économique peu favorable. La Chine, un des principaux partenaires commerciaux de la Russie (110,75 milliards de dollars d’échanges en 2019), a ainsi réduit de 2,5 % ses importations de matières premières en août – alors même que les prévisionnistes tablaient sur une légère hausse.

In Russia's Vast Far East, Timber Thieves Thrive : Parallels : NPR
LA VILLE FRONTALIÈRE CHINOISE DE SUIFENHE, PORTE D’ENTRÉE DU BOIS EN PROVENANCE DE L’EXTRÊME-ORIENT RUSSE. PHOTO : INFTAIGA.RU

Les cours pétroliers n’inclinent pas non plus à l’optimisme. Bien que, ces dernières années, le rouble ait acquis une certaine indépendance vis-à-vis des hydrocarbures, il réagit toujours à l’évolution du prix du baril – principalement à la baisse. Or, après une reprise en août, l’or noir recule à nouveau, passant sous la barre des 40 dollars dans la première quinzaine de septembre. Il est vrai que la demande se rétablit moins vite que prévu et que l’activité industrielle est menacée d’un nouveau coup d’arrêt sanitaire (un premier pays, Israël, vient d’annoncer le reconfinement général de sa population pour trois semaines). Valeri Emelianov, analyste chez Freedom Finance, souligne d’ailleurs que les producteurs eux-mêmes diminuent leurs prix. Saudi Amco a ainsi annoncé des rabais pour ses clients américains et asiatiques. « À brève échéance, les cours devraient s’équilibrer autour d’un baril de Brent à 37 dollars », prévoit Valeri Emelianov. 

L’économiste de Freedom Finance ne déborde pas non plus d’optimisme à l’évocation de la situation boursière : l’indice MOEX n’a pas confirmé sa belle reprise estivale (plus de 3 000 points en août, après être descendu sous les 2 200 en mars), passant à nouveau sous la barre des 2 900 points en septembre. « Les marchés [russes] manquent d’appuis », juge Valeri Emelianov. Enfin, comme le fait remarquer l’analyste d’AMarkets Artiom Deïeva, le rouble pâtit du peu d’attrait des emprunts russes auprès des investisseurs étrangers. En août dernier, le ministère des Finances a dû annuler deux ventes aux enchères de bons du Trésor, l’une en raison de la volatilité des marchés, l’autre à cause d’offres très en deçà des attentes… Le rouble n’a donc aucune raison de côtoyer les sommets. 

Le Kremlin impassible 

La chute de la monnaie russe aurait probablement été plus lourde sans l’action de la Banque centrale, qui a vendu pour plus de 1 160 milliards de roubles (environ 13 milliards d’euros au cours actuel) de devises depuis le 10 mars. Selon le Centre d’analyse macroéconomique d’Alfa Bank, ces opérations devraient se poursuivre, tandis qu’une émission de 1 000 milliards de roubles d’obligations serait dans les tuyaux.

« Les mesures de soutien aux entreprises et aux ménages ont considérablement entamé les réserves. »

En outre, le régulateur devrait recevoir le soutien indirect des grandes entreprises exportatrices, qui ont pour habitude de vendre leurs devises contre des roubles au second semestre, afin de s’acquitter de leurs obligations fiscales. Selon le dernier rapport d’analyse de Rosbank, le rouble pourrait ainsi se consolider autour de 73,5-74,5 pour un dollar à l’automne. 

Au demeurant, le Kremlin a récemment dédramatisé la situation, faisant valoir les précédentes crises (2016, 2014…) : « Presque à chaque fois, le rouble a fini par se rétablir », affirmait son porte-parole, Dmitri Peskov, le 9 septembre. Pour lui, la volatilité monétaire n’est qu’un effet collatéral inévitable de l’instabilité de la conjoncture mondiale. Il a même ajouté qu’elle n’avait aucune influence sur les résultats de l’économie russe dans son ensemble, « mise à l’abri par la politique gouvernementale ». Tout en précisant toutefois que le Kremlin gardait quotidiennement un œil sur les cours… 

Laisser filer 

L’impassibilité de l’exécutif est loin de faire l’unanimité. « Ce type d’analyse valait il y a cinq ou six ans, quand le cours du rouble imitait celui du pétrole. Aujourd’hui, l’or noir n’est qu’un facteur secondaire. L’état de l’économie et son dynamisme sont actuellement déterminants. Sans oublier la pandémie », explique Alexeï Antonov, d’Alor Broker. Les probables sanctions auront également un effet négatif : « Il ne faut s’attendre à aucun miracle avant la fin de 2020 », prévient-il. 

La politique monétaire de la Banque centrale, qui a baissé ses taux directeurs à plusieurs reprises ces derniers mois, peut-elle servir de bouée de sauvetage ? « Les recours s’amenuisent et seront probablement orientés vers la reprise de l’activité – aussi minime soit-elle. Ce n’est pas cela qui fera rebondir le rouble », estime Alexeï Antonov. 

L’analyste souligne d’ailleurs que, de toute façon, une devise faible a les faveurs des autorités, au moins à court terme : « Les mesures de soutien accordées aux entreprises et aux ménages au plus fort de la crise ont considérablement entamé les réserves. Or les cours monétaires actuels augmentent mécaniquement les revenus des entreprises exportatrices – donc les recettes fiscales de Moscou –, dont les contrats sont libellés en devises », détaille l’analyste. Le Kremlin devrait, par conséquent, laisser filer la devise nationale jusqu’à 90-91 pour un euro et 80-85 pour un dollar à la fin de l’année. 

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