Khabarovsk : la convergence des crises

À Khabarovsk (Extrême-Orient), les manifestations quotidiennes en soutien à l’ancien gouverneur Sergueï Fourgal, arrêté le 9 juillet et accusé d’avoir commandité plusieurs assassinats il y a une dizaine d’années, se poursuivent depuis bientôt deux mois. Les slogans dépassent désormais largement le cadre local et visent directement le Kremlin. Reportage.

C’est devenu une tradition. Depuis le 11 juillet, des habitants de Khabarovsk se rassemblent tous les jours à partir de 19 h, place Lénine, face à la « Maison-Blanche », l’imposant édifice de l’administration régionale. Si, le samedi, les manifestants se comptent par dizaines de milliers, leur nombre dépasse rarement la centaine en semaine.

Marina semble faire figure d’autorité au sein de ce noyau d’irréductibles. Cette ancienne conductrice de tramway s’est vu imposer une retraite anticipée après un grave accident de travail. Malgré d’importantes séquelles, elle est présente depuis le premier jour et tiendra jusqu’à la libération de Sergueï Fourgal : « Je suis un tank T-34 », clame-t-elle, en référence au célèbre char soviétique de la Seconde Guerre mondiale, récemment mis à l’honneur dans un film à grand spectacle. À l’instar de Marina, les habitants de Khabarovsk ne paraissent pas prêts à rendre les armes. Tout au long de l’habituel trajet de cinq kilomètres emprunté par le cortège, les passants filment, applaudissent et s’y joignent parfois.

L’empoisonnement présumé d’Alexeï Navalny s’est rapidement invité dans les banderoles et les discussions.

Une dizaine de journalistes locaux traitent les événements en temps réel via leurs smartphones. Comblant le vide laissé par les médias traditionnels, très discrets sur le mouvement, leurs chaînes YouTube et Instagram se sont imposées comme les rares sources d’information sur le sujet et comptent désormais plusieurs centaines de milliers d’abonnés à travers le pays. Reporter pour une des chaînes les plus populaires, Sergueï refuse d’être qualifié de « blogueur » et brandit fièrement sa carte de presse : « La majorité d’entre nous sont désormais reconnus comme journalistes professionnels et vivent de leur travail », affirme-t-il. Si ce statut les protège, en principe, contre les arrestations en marge des manifestations, certains journalistes indépendants sont pourtant régulièrement poursuivis par les autorités. Ils sont généralement rapidement relâchés.

Fourgal, Navalny… et Minsk

L’empoisonnement présumé d’Alexeï Navalny, survenu le 20 août, s’est rapidement invité dans les banderoles et les discussions. Deux jours plus tard, la photo de l’opposant côtoie celle de l’ancien gouverneur dans les cortèges et un nouveau slogan fait son apparition : « Poutine, bois du thé, c’est Khabarovsk qui invite ! » (l’entourage de M. Navalny soupçonne le thé bu par l’opposant à l’aéroport de Tomsk d’avoir été empoisonné). « À bas le tsar ! Poutine voleur ! » Les traditionnels slogans hostiles au chef de l’État, discrets à Khabarovsk depuis deux mois, sont repris de plus en plus souvent.

« Le soleil se lève en Extrême-Orient ». Khabarovsk, place Lénine, le 22 août 2020. Photo : Maxime Daniélou

À la fin de la manifestation, plusieurs personnes prennent la parole devant les quelques milliers d’individus encore présents place Lénine. Lorsqu’un homme aborde la très impopulaire réforme des retraites de 2018 (hausse du départ à 60 ans pour les femmes et 63 ans pour les hommes) et celle de la constitution entrée en vigueur au début de l’été (qui permettra notamment à Vladimir Poutine de se représenter en 2024), la foule réagit à l’unisson : « Référendum ! » Afin de diffuser l’idée d’une annulation de ces deux mesures dans le reste du pays, un second orateur propose de faire appel à la Fondation anticorruption d’Alexeï Navalny… Une audace largement approuvée par les manifestants, qui témoigne des nouvelles ambitions du mouvement.

Taras, instituteur, est impressionné par la rapidité de cette évolution : « Au début, il était mal vu de critiquer le président, et l’attention était concentrée sur l’affaire Fourgal », rappelle-t-il. Si les slogans anti-présidentiels ont d’abord été le fait de « provocateurs », ils ne semblent plus choquer personne et se sont multipliés, au point de voler la vedette à ceux soutenant l’ancien gouverneur. Si certains ambitionnent ainsi de faire souffler un vent de contestation sur tout le pays, rien ne dit, toutefois, que cela fonctionnera. Comme le rappelait récemment le politologue Dmitri Travine dans nos colonnes, « en Russie, les conflits régionaux n’ont jamais conduit à des changements majeurs. Les révolutions de l’ère contemporaine ont presque toujours commencé à Moscou ou à Saint-Pétersbourg ».

« Ce mouvement a fait naître une conscience collective et su mettre en lumière les problèmes régionaux. »

Au demeurant, les militants de Khabarovsk semblent parfois faire flèche de tout bois et l’on relève d’étonnants mots d’ordre. Durant les manifestations, de nombreuses pancartes et drapeaux témoignent ainsi d’une forte solidarité avec la population biélorusse. Le rassemblement du dimanche 23 août est même consacré à la situation à Minsk. Vêtus de rouge et de blanc (les couleurs de l’ancien drapeau biélorusse, devenu le symbole de la contestation), les participants forment une chaîne humaine devant le consulat de Biélorussie, aux cris de : « De l’Est à l’Ouest, pas de place pour la dictature ! » Pour eux, les raisons qui poussent les Biélorusses à descendre dans la rue sont semblables aux leurs : ici, un gouverneur élu contre le candidat du Kremlin est arrêté et remplacé par un envoyé du président ; là-bas, un président impopulaire confisque une élection qu’il savait perdue d’avance.

Cet élargissement des revendications ne fait toutefois pas l’unanimité. À la fin de la manifestation, plusieurs individus prennent à partie son organisatrice : « Vous détournez l’attention des habitants de leur objectif principal : la libération de Sergueï Fourgal ! »

Des promesses et des actes

Ancien du parti nationaliste LDPR de Vladimir Jirinovski (et de Sergueï Fourgal) et candidat malheureux à la mairie de Khabarovsk en 2000, Konstantin Ochkine a une position ambivalente sur la contestation – malgré son opposition à la politique du Kremlin. D’un côté, il est impressionné par l’ampleur et la durée du mouvement, qui « a fait naître une conscience collective et su mettre en lumière les problèmes régionaux ». De l’autre, il regrette le manque de structuration et l’absence de porte-paroles susceptibles de négocier avec les autorités. L’impopularité de ces dernières auprès de la population semble d’ailleurs avoir atteint un pic : « Le pouvoir est en rupture totale avec les électeurs », affirme l’homme politique. En témoignent les nombreux slogans visant le maire de Khabarovsk, membre du parti présidentiel Russie unie (« Kravtchouk à la retraite ! »), ou ceux exigeant le départ du remplaçant de Sergueï Fourgal, Mikhaïl Degtiarev, du même parti LDPR que son prédécesseur mais nommé par le Kremlin…

À gauche : « Où est Fourgal ? » Au centre : « Vive la Biélorussie ». Khabarovsk, le 15 août 2020. Photo : AP

Un bouillonnement contestataire qui donne des idées à certains. Capitalisant sur ce discrédit, Konstantin Ochkine a, par exemple, créé Solidarité Extrême-Orient. Ce mouvement politique, axé sur le développement économique de la région, milite en faveur d’une décentralisation accrue des processus décisionnels. Proche des milieux d’affaires, M. Ochkine compte bien influencer les prochains scrutins électoraux en soutenant les candidats les plus susceptibles, à ses yeux, de défendre les intérêts de Khabarovsk et de l’Extrême-Orient, face à l’hégémonie de Moscou.

Dans ce contexte, la récente tournée en Extrême-Orient du Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, peut être analysée comme une tentative de redorer l’image du pouvoir. Le chef du gouvernement a annoncé de nouvelles mesures pour le développement régional (notamment un plan massif d’investissements sur 15 ans comprenant la construction d’une route de 1 500 kilomètres pour plus d’un milliard d’euros), mais n’a pas fait le déplacement jusqu’à Khabarovsk, préférant peut-être éviter la confrontation avec les manifestants. Ces derniers, de leur côté, assurent ne pas être au courant de ce voyage…

Beaucoup, las des éternelles promesses de Moscou, exigent enfin des actes. Sergueï Fourgal est en détention provisoire, dans la capitale, jusqu’au 9 septembre. Si peu de militants croient à sa libération, ils considéreraient comme un signe d’apaisement – et comme une première victoire – son transfert à Khabarovsk pour un jugement par un tribunal local.

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