Feux de forêt : une catastrophe prévisible

Comme en 2019, les incendies ont ravagé des millions d’hectares de forêts cet été. Une situation récurrente, liée à un manque d’entretien et aux particularités de la législation russe en matière de lutte contre le feu.

À la fin d’août, dans le territoire de Krasnoïarsk (Sibérie orientale), 100 000 hectares de forêts étaient en feu. L’état d’urgence a été déclaré, bien que les autorités assurent que les populations ne sont pas en danger. Les pompiers ont à peine le temps d’éteindre un incendie qu’un autre se déclare : au cours de la seule journée du 26 août, quinze incendies sont éteints sur une superficie de 7,2 hectares, et vingt-cinq nouveaux foyers se déclarent. Les orages secs seraient la cause principale de l’embrasement.

Trois autres régions ont également été déclarées en état d’urgence pour la même raison : le Kamtchatka, la Tchoukotka et la Iakoutie. Là encore, la plupart des feux de forêt se propagent dans des endroits reculés et difficiles d’accès, compliquant voire rendant impossible le travail des pompiers.

Contrôler les feux plutôt que les éteindre

Face à l’augmentation critique des incendies, le ministère de l’Environnement travaille depuis la fin de juin sur un projet d’amendement visant à réduire les zones dites de « contrôle » des feux de forêt. À l’heure actuelle, ces territoires – où l’accent est mis sur le contrôle des flammes, et où leur extinction n’est pas obligatoire – représentent environ la moitié des forêts du pays (1,1 milliard d’hectares au total). Le ministère de l’Environnement propose de réduire cette part à 6 %.

« Environ un quart des ressources forestières de Russie sont difficilement accessibles. »

En effet, depuis 2006, la loi autorise les autorités régionales à ne pas éteindre systématiquement les incendies qui se déclarent dans ces zones généralement difficilement accessibles et situées loin des habitations. Le terrible été 2019 a remis en question cette logique. Environ 90 % des incendies les plus ravageurs de Sibérie et d’Extrême-Orient s’y déclarent, en particulier dans le territoire de Krasnoïarsk, en Iakoutie et dans la région d’Irkoutsk. Au total, 15 millions d’hectares de forêts sont ravagés par les flammes, dont une grande partie dans des réserves naturelles et des parcs nationaux.

De nombreux aéroports de Sibérie doivent suspendre leurs activités pendant plusieurs jours à cause de la fumée, qui aurait même perturbé les stations météorologiques de l’Alaska. Roman Vilfand, directeur scientifique du Centre hydrométéorologique de Russie, alerte sur le rôle des feux de forêts dans l’accélération de la fonte des glaces en Arctique.

Lutte contre les incendies de forêt dans le territoire de Krasnoïarsk, le 31 août 2020.
Photo : Protection aérienne des forêts / TASS

Face à cette situation, Alexandre Ouss, gouverneur du territoire de Krasnoïarsk, défend les zones de contrôle : à ses yeux, vouloir éteindre ces feux dans des régions difficiles d’accès est « inutile, voire néfaste » au regard des pertes humaines potentielles et des importantes dépenses occasionnées. Un dernier argument balayé par Alexandre Tchouprian, ministre adjoint des Situations d’urgence, pour lequel le facteur financier passe après la sécurité et la protection des ressources forestières, où qu’elles se trouvent.

Manque d’argent

Pour Dmitri Botchkov, professeur à l’Université forestière d’État de Moscou, les zones de contrôle étaient une bonne idée à l’origine : « Il s’agissait de laisser brûler les vieux arbres malades, ravagés par les scolytes, afin de favoriser la régénération naturelle des forêts. Le problème est qu’il fallait créer des barrières autour de ces zones et les garder sous contrôle afin d’empêcher toute propagation. » En réalité, les autorités régionales se sont contentées de délimiter les zones, peu à peu laissées à l’abandon. Dans ces conditions, leur quasi-suppression semble une bonne chose à M. Botchkov.

Alexeï Iarochenko, chef du service des forêts à Greenpeace Russie, pointe du doigt les financements insuffisants alloués à la lutte contre les incendies. « Environ un quart des ressources forestières de Russie sont difficilement accessibles. Il n’est pas aberrant de les laisser brûler et de compter sur les phénomènes naturels pour les éteindre. En revanche, faute d’argent, les autorités régionales ont peu à peu augmenté la surface de ces zones, qui représentent aujourd’hui entre 45 et 52 % de nos forêts », explique-t-il.

« On compte déjà plus d’hectares de forêt brûlés que l’année dernière à la même période. »

De ce point de vue, le projet ministériel risque de ne rien changer à la situation sur le terrain tant que la question financière ne sera pas réglée. Selon Alexeï Iarochenko, Greenpeace Russie a proposé, en 2019, de réduire les zones de contrôle à 25 %. Cela aurait impliqué d’allouer plusieurs centaines de millions d’euros supplémentaires à la lutte contre les incendies. Une augmentation budgétaire non prévue par le ministère… « C’est pourtant évident : plus il y a de feux à éteindre, plus il faut d’équipements, de pompiers, etc. », insiste Alexeï Iarochenko.

Nettoyer les sous-bois

L’extension des zones de contrôle n’explique pas la vitesse de propagation et la fréquence des incendies en Sibérie. Greenpeace met en cause, une fois encore, le manque de financements. En Russie, la forêt est la propriété de l’État fédéral et ce sont l’Agence fédérale des forêts et la Protection aérienne des forêts qui sont officiellement en charge de leur surveillance. Mais dans les faits, la lutte contre les incendies incombe le plus souvent aux régions, qui ne disposent souvent ni des fonds ni des équipements nécessaires. En conséquence, les situations d’urgence se multiplient d’année en année. « L’armée a ainsi dû intervenir il y a un an, rappelle Alexeï Iarochenko. Ce système n’est pas efficace. En ce moment même, on compte déjà plus d’hectares de forêt brûlés que l’année dernière à la même période », alerte-t-il.

Dmitri Botchkov soulève un autre problème. Depuis une réforme de la fin des années 2000, il est interdit de sortir le bois mort des forêts et de détruire les arbres desséchés ou malades. « La cause principale des feux de forêt est pourtant la présence de ces arbres qui flambent à la moindre étincelle, explique-t-il. On ne peut pas poster un policier derrière chaque brin d’herbe pour empêcher les gens de jeter leurs cigarettes ou d’allumer des feux de camp. Mais si l’on évacue le bois mort et les arbres tombés, si l’on crée des clairières, alors le feu se propagera moins vite. »

Pour le chercheur, les forêts russes sont de plus en plus mal entretenues depuis une dizaine d’années, et rattraper le temps perdu coûtera énormément d’argent, mais c’est un mal nécessaire : « On peut dès maintenant repérer les endroits les plus à risque et commencer par là. C’est un premier pas vers une réelle prévention des incendies de forêt. »

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