Enseignement : les langues étrangères ratent le bac

Souvent excellent à l’université, l’enseignement des langues en Russie peine à se démocratiser. Le gouvernement vient d’ailleurs d’annuler l’instauration prochaine d’une épreuve obligatoire de langue vivante au baccalauréat : la piètre qualité de la formation scolaire risquait de faire échouer une majorité de candidats. Un problème aux racines anciennes.

Voulue il y a dix ans par l’ancien Premier ministre Dmitri Medvedev, l’épreuve devait voir le jour en 2022. Elle ne sera finalement pas imposée, et les langues vivantes demeureront des options. En cause : le manque de professeurs compétents en province, qui prive une majorité d’élèves d’un enseignement de qualité.

Selon un rapport du Centre régional des études linguistiques, on compte un professeur d’anglais pour 25 à 28 élèves en Russie (voire un pour 30 dans le Caucase)… « On ne peut pas enseigner efficacement une langue vivante à des groupes de trente, explique Vsevolod Loukhovitski, co-président du syndicat Outchitel. Il faudrait diviser toutes les classes par deux, mais nous manquons d’effectifs, parce que les professeurs sont sous-payés. Celui qui parle anglais gagnera toujours plus en faisant des traductions qu’en enseignant. »

L’académicien Viktor Bolotov, l’un des « pères » de l’Examen d’État unifié (EGE, le baccalauréat russe) dans les années 2000, admet que le niveau général des classes de langues risquait de faire échouer une majorité de lycéens. De fait, en 2019, seuls 5 % des Russes (dont 15 % des jeunes diplômés) parlaient couramment l’anglais, indique un sondage du Centre russe de l’opinion publique (VTsIOM). Pourtant, 63 % d’entre eux jugent « nécessaire » la maîtrise de cette langue dans le monde d’aujourd’hui.

Certains se félicitent néanmoins de l’abandon de l’épreuve. En juillet dernier, le Comité national des parents, association conservatrice, estimait dans une adresse au ministère de l’Enseignement que l’apprentissage obligatoire d’une langue vivante à l’école revenait à faire de la Russie une « colonie étrangère »… Le ministère affirme avoir pris sa décision après réception de ce courrier.

Quand la Russie parlait français…

L’enseignement des langues étrangères a toujours été une question éminemment politique. Jusqu’au XVIIIe siècle, il n’existe que deux écoles spécialisées en Russie : l’Académie Mohyla de Kiev et l’Académie gréco-latine de Moscou. Clercs et futurs hauts responsables civils y bénéficient d’un enseignement complet en grec, latin, slavon et polonais, grâce à des copies de manuels jésuites qui font alors autorité en Europe.

Avec Pierre le Grand, la philologie cesse d’être la chasse gardée de l’Église. Le tsar, qui parle néerlandais, ouvre à Moscou des cours d’italien, d’allemand, de français, de suédois et de danois accueillant majoritairement des nobles, ainsi que quelques roturiers. Son projet — former une élite éclairée capable de représenter la Russie en Europe — se concrétise sous le règne de Catherine II, qui voit la langue de Molière s’imposer dans les usages mondains.

Alexandre Pouchkine, âgé de 14 ans, déclamant un de ses poèmes devant le vieillissant Derjavine au Lycée impérial de Tsarskoïe Selo. Tableau d’Ilya Repine (1911)

Par la suite, la Révolution française et surtout les guerres napoléoniennes conduisent certains à s’alarmer de l’importance excessive prise par le français dans les mœurs de l’aristocratie russe. Cette frange de puristes, réunie autour de l’académicien Alexandre Chichkov, fonde au début du XIXe siècle une association des Amateurs du Verbe russe, qui veut donner la priorité à l’apprentissage du russe (certains nobles écrivent alors mieux français…). Des rigidités dont le poète Alexandre Pouchkine se moque dans son roman en vers Eugène Oneguine : « Comment parler d’un pantalon, d’un frac, d’un gilet ? Tous ces mots ne se trouvent point en russe. »

Parallèlement, la Russie commence à être renommée en Europe pour la qualité de son enseignement linguistique. Fondée en 1769, l’École orientaliste de Kazan collabore avec des sommités allemandes, françaises, iraniennes ou turques. L’université offre un cadre d’étude idyllique pour l’époque : une bibliothèque de 50 000 références en 35 langues, l’accès à la plupart des publications du Moyen-Orient, et surtout la possibilité de participer à des missions d’études. Une tradition orientaliste qui perdure, donnant plusieurs hommes d’État au XXe siècle, tel que l’ancien Premier ministre Evgueni Primakov, arabisant accompli, qui avait su nouer de bonnes relations avec le régime de Saddam Hussein.

Dans les années 1960, les langues sont enseignées dans toutes les écoles d’URSS par des professeurs qui n’ont jamais mis les pieds à l’étranger.

En 1811, Alexandre Ier crée son Lycée impérial, un établissement d’élite où les élèves — parmi lesquels Pouchkine et plusieurs futurs acteurs du soulèvement des décembristes (1825) — y apprennent à s’exprimer dans un français et un allemand impeccables. Le premier professeur de français de cette institution est un Suisse, David de Boudry, demi-frère du révolutionnaire Marat.

Élitisme soviétique

Cette excellence se retrouve à l’époque soviétique, dans les grands établissements supérieurs — Institut de relations internationales (MGIMO, qui compte aujourd’hui, avec 1 500 étudiants, un des plus grands départements d’études françaises au monde), Université linguistique Maurice Thorez —, et surtout dans les centres de formation du KGB, aux méthodes pour le moins radicales. En avril 1959, les services secrets suédois révèlent ainsi l’existence, dans l’ouest de l’Ukraine, d’un village américain reconstitué dans les moindres détails pour l’entraînement des futurs espions. Repris à la moindre faute d’accent, ceux-ci y sont encadrés par des instructeurs étrangers (souvent des agents capturés) afin de s’imprégner de l’American way of life.

Dans un premier temps, l’apprentissage des langues ne va pas au-delà de ces fleurons qui forment l’élite du pays. Lénine et Staline donnent la priorité à l’alphabétisation de la population – tout en prenant soin de la protéger contre toute influence étrangère… Ce n’est qu’à partir des années 1960, marquées par le « dégel » des relations russo-occidentales, que la maîtrise des langues étrangères — en particulier l’anglais, l’allemand et le français — entre dans les programmes du primaire et du secondaire.

En quelques années, des cours font leur apparition dans toutes les écoles de l’URSS, de la Biélorussie au Kamtchatka. Les langues sont enseignées dès le primaire par des professeurs qui — rideau de fer oblige — n’ont jamais mis les pieds à l’étranger. La pédagogie est entièrement théorique, reposant sur l’apprentissage par cœur de points de grammaire et de listes de vocabulaire.

L’institut de relations internationales (MGIMO). Photo : mgimo.ru

« Pendant des décennies, le français et l’anglais ont été enseignés comme des langues mortes, résume Pavel Borodine, doyen de la chaire des langues étrangères de l’Institut des Beaux-arts Ilia Glazounov. Le programme visait à permettre aux gens de lire et de traduire des textes. Parler couramment n’était pas l’objectif. Cela pouvait même être suspect… »

Dans le même temps, plusieurs centaines d’écoles linguistiques spécialisées sont créées. Les élèves – le plus souvent issus de la nomenklatura – y reçoivent un enseignement d’excellence, avec des cours généraux en langue étrangère, les préparant à de brillantes carrières, notamment dans la diplomatie.

Cours privés et service public

Les méthodes de l’école primaire soviétique perdurent aujourd’hui, souligne Anastasia, 28 ans, titulaire d’un Master de français. « J’ai commencé à apprendre cette langue en cinquième classe (le CM2 français). Je peux lire Eugène Sue dans le texte, utiliser l’imparfait du subjonctif et même l’enseigner. Malgré tout, je reste anxieuse à l’idée de parler avec des étrangers », confie-t-elle.

Irina Eddaïra, responsable du programme Education First pour la promotion de l’anglais en Russie, confirme : « Beaucoup de Russes éprouvent une certaine appréhension à l’oral. Ils ont souvent plus de connaissances théoriques que les Italiens ou les Espagnols. Cependant, les professeurs leur ont inculqué une telle honte de l’erreur qu’ils n’osent pas prendre la parole », explique-t-elle.

« Les Russes sont le seul peuple à pouvoir être compris dans leur langue sur un espace aussi vaste que l’ex-URSS. »

Un avis que partage Margarita Nazarova, ancien professeur du secondaire et fondatrice de l’école Native English, à Moscou. « Les enseignants de l’école publique ne passent généralement pas nos recrutements, explique-t-elle. Leur attitude doctorale n’aide pas les élèves à s’exprimer librement et à développer leurs compétences communicationnelles. »

Afin de pallier les lacunes de l’enseignement public, certains parents se tournent vers les cours privés, en effectifs réduits et aux méthodes plus modernes. Aujourd’hui, il existe à Moscou plus de 600 écoles de langues sous licence du ministère de l’Éducation. Dans les années 2000, de nombreux établissements s’efforçaient de recruter des locuteurs natifs, censés représenter une plus-value pour l’apprentissage. Les crises économiques répétées, les tensions internationales et les restrictions administratives sur l’emploi des étrangers les ont contraints à rééquilibrer leurs effectifs en faveur des professeurs russes.

Plus qu’une concurrence, Tatiana Petrenko, professeur d’anglais dans une école privée à Voronej, souligne la complémentarité des deux systèmes : « Les enseignants du public n’ont pas assez de temps et leurs effectifs sont trop nombreux pour qu’ils se concentrent sur la pratique. Ce sont d’ailleurs souvent eux qui nous envoient des élèves pour achever le travail. »

Cette formation complémentaire ne convient toutefois pas à toutes les bourses : un an de cours dans l’école de Tatiana coûte 30 000 roubles (336 euros), soit presque un mois de salaire. Un budget à multiplier par trois ou quatre pour des cours particuliers. « C’est un gros investissement pour les parents, souligne l’enseignante. Ils ne sont prêts à débourser cette somme que s’ils sont convaincus de l’utilité d’apprendre l’anglais. C’est loin d’être toujours une évidence, surtout en province. »

« Rappelons que les Russes sont le seul peuple à pouvoir être compris dans leur langue sur un espace aussi vaste que l’ex-URSS, souligne Pavel Borodine. Avec le russe, vous pouvez travailler en Ukraine, en Biélorussie, en Asie centrale… Cela relativise l’importance des autres langues. »

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