Élections régionales : le Kremlin répète ses gammes

Les récentes élections régionales, qui remettaient en jeu des postes de gouverneurs et d’élus locaux dans tout le pays, se sont soldées par une large victoire des candidats du Kremlin. Cependant, cette « répétition générale » en vue des législatives de 2021 a confirmé les doutes concernant la popularité du parti au pouvoir, Russie unie.

Le 13 septembre dernier, Russie unie a remporté les vingt sièges de gouverneurs (dont dix-huit au suffrage direct) mis en jeu aux élections régionales partielles. Des victoires remportées haut la main, au premier tour, avec généralement plus de 70 % des voix. Même dans les deux ou trois régions dites « problématiques », telles qu’Irkoutsk et la Nénétsie, le scrutin s’est révélé plus facile que prévu.

À Irkoutsk, sur les rives du Baïkal, la démission récente du gouverneur communiste Sergueï Levtchenko, poussé vers la sortie par le Kremlin pour sa mauvaise gestion des inondations de l’été 2019, ne semble pas avoir influencé les électeurs. Le général Igor Kobzev, un haut fonctionnaire du ministère des Situations d’urgence précédemment nommé gouverneur par intérim, a largement battu (60 % contre 25 % des suffrages) son principal concurrent, le communiste Mikhaïl Chtchapov. Ce dernier, lieutenant-général des Services de sécurité (FSB), n’avait d’ailleurs presque pas fait campagne. Un général contre un lieutenant-colonel : le duel illustre parfaitement la « concurrence » actuelle lors des élections russes…

Le scrutin de Nénétsie (Arctique), remporté par le candidat de Moscou Iouri Bezdoudny, incarne mieux encore le triomphe du pouvoir : ce district autonome avait été le seul de tout le pays à rejeter la réforme constitutionnelle lors de la consultation du 1er juillet dernier…

Une victoire en trompe-l’œil

De l’avis général, la récente réforme du code électoral a largement favorisé cette victoire, en particulier grâce à l’organisation des scrutins sur plusieurs jours – les vendredi 11, samedi 12 et dimanche 13 septembre. Si, avant le vote, l’opposition y voyait un moyen inventé par le pouvoir pour « bourrer les urnes » discrètement pendant la nuit, ce système a surtout permis une mobilisation maximale des « ressources administratives » – ces employés d’entreprises et de services publics « fortement encouragés » à aller voter (et à donner leur voix au candidat du pouvoir). En effet, ceux-ci ont moins de possibilités de se soustraire à leurs « obligations » quand le scrutin se déroule sur la moitié de la semaine…

Le bilan de Russie unie est entaché d’un certain nombre de défaites révélatrices des difficultés du parti.

On observe ainsi une augmentation surprenante de la participation sur les deux premiers jours de scrutin. Par exemple, dans le District autonome juif (Extrême-Orient), dont la population ne cache pas sa sympathie pour ses voisins protestataires de Khabarovsk, elle était déjà de 57 % le samedi soir.

Si cette « technique » a permis à Russie unie de s’assurer la victoire, elle révèle également le peu de réserves de voix dont le parti dispose. Dans les onze régions renouvelant leur parlement (toutes remportées par des candidats du pouvoir), la participation a eu beau osciller entre 50 % et 80 % sur les deux premiers jours, elle n’a finalement pas dépassé son niveau du précédent scrutin (2015).

Il faut dire que, tout en cherchant à mobiliser ses troupes, le pouvoir a tout fait pour « assécher » la participation. Dans certaines régions, nombre d’électeurs ont été informés de la tenue d’un vote au dernier moment. Dans d’autres, les médias pro-pouvoir n’ont eu de cesse de dénigrer les scrutins régionaux, soulignant le peu d’importance et de poids politique des postes mis en jeu.

Transport des urnes sur l’île de Hogland, dans le golfe de Finlande, le 11 septembre 2020. Photo : Peter Kovalev / TASS

Malgré cela, dans neuf régions, Russie unie a réalisé un score inférieur à son précédent résultat. « Tout indique une érosion des soutiens. Le parti a atteint un plafond. Il ne dépasse pas 42-45 % des voix », constate une source au Kremlin.

Aux élections législatives de l’année prochaine, il sera difficile de taire ce scrutin national très médiatisé pour écarter les sympathisants de l’opposition. Le parti présidentiel devra trouver de nouveaux biais s’il veut gagner – et gagner haut la main, une victoire se devant d’être écrasante, en Russie, pour que le pouvoir puisse affirmer sa légitimité.

L’ombre de Navalny

Le bilan de Russie unie est également entaché d’un certain nombre de défaites au niveau municipal, certes moins prestigieuses que les victoires régionales mais révélatrices des difficultés du parti.

Le pouvoir a ainsi perdu le contrôle de l’assemblée municipale de Tomsk, où il n’occupe plus que onze sièges sur trente-sept. Cette ville de Sibérie fait la Une des journaux depuis que l’opposant Alexeï Navalny pourrait y avoir été empoisonné le mois dernier. Il s’y était d’ailleurs rendu afin de mettre en place le système du « vote intelligent » qui avait donné de bons résultats, à Moscou, en septembre 2019. En résumé, il s’agit d’inciter les électeurs d’opposition, qu’ils soient communistes, nationalistes ou sympathisants de Navalny lui-même, à voter, dans chaque circonscription, non pour leur champion mais pour le candidat le plus susceptible de battre celui du pouvoir. Une tactique imaginée afin d’éviter l’éparpillement des voix, dont profite le Kremlin. Elle a parfaitement fonctionné, dix-neuf sièges du parlement municipal de Tomsk étant désormais occupés par des candidats manifestement élus grâce à ce vote utile.

À l’échelle nationale, le « vote intelligent » connaît un succès mitigé. Quelque 7 000 candidats se présentant sous différentes étiquettes se sont ralliés à 239 challengers, dont une vingtaine a été élue (moins de 10 %).

Anciens et modernes

Ces élections régionales pourraient marquer le début d’une refonte du paysage politique russe. Elles ont en effet vu le lancement réussi de trois formations politiques susceptibles de concurrencer les partis traditionnels de l’opposition dite « systémique » (tolérée par le pouvoir en échange de son soutien officieux, notamment au Parlement), Russie juste, le Parti communiste, les nationalistes du LDPR…

Les nouveaux partis ont pour fonction de « récupérer » l’électorat protestataire qui ne manquera pas de croître au cours des prochains mois.

Le parti Nouvelles figures (« Novye lioudi »), créé il y a seulement six mois par l’homme d’affaires Alexeï Netchaïev (propriétaire des cosmétiques Faberlic), a immédiatement intégré les parlements de quatre régions – Novossibirsk, Kalouga, Riazan et Kostroma. Revendiquant une position modérée, il pourrait aisément occuper la niche libérale désertée à la Douma ces dernières années. Les patriotes conservateurs de Pour la vérité !, conduits par l’écrivain Zakhar Prilepine (qui a également combattu aux côtés des séparatistes du Donbass), ont obtenu, quant à eux, un siège à l’assemblée régionale de Riazan. Enfin, l’Alternative verte compte désormais un député aux parlements régionaux de Tcheliabinsk et de la République des Komis.

Il ne faut toutefois pas se méprendre, ces mouvements n’ont rien de fondamentalement indépendants et sont tous suivis de près par le Kremlin. Pour preuve de l’approbation du pouvoir, leurs représentants n’ont généralement rencontré aucun obstacle administratif majeur à l’enregistrement de  leur candidature. Signalons d’ailleurs que l’Alternative verte a été fondée par Rouslan Khvostov, un ancien du mouvement Les Locaux, porté sur les fonts baptismaux par l’ancienne éminence grise du Kremlin, Vladislav Sourkov…

Grâce à leurs élus aux parlements régionaux, ces trois partis voient leurs candidatures simplifiées pour les législatives de 2021. Ils sont notamment dispensés des parrainages nécessaires aux partis dits « non parlementaires ». Un avantage non négligeable, au regard de la propension des commissions électorales locales à invalider les candidatures à la moindre suspicion (feinte ou réelle) concernant l’authenticité des signatures récoltées. Désormais, seize partis ont le champ libre pour se présenter à la Douma dans un an. Quatre sont actuellement représentés à la chambre basse du parlement : Russie unie, le Parti communiste, Russie juste et LDPR. Ces deux dernières formations, respectivement dirigées depuis de nombreuses années par Sergueï Mironov et Vladimir Jirinovski, ont le plus à craindre de l’émergence de ces nouveaux mouvements soutenus en sous-main par le pouvoir.

Plus encore, ces derniers ont pour fonction d’attirer l’électorat protestataire qui ne manquera pas de croître, au cours des prochains mois, dans un contexte de dégradation constante de la situation économique. La protestation actuelle en Biélorussie confirme évidemment le Kremlin dans sa volonté de prendre les devants et de « récupérer » au plus vite tout éventuel embryon de contestation.

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