Du thé en Russie

Les articles culturels sur le thé en Russie ne manquent pas : pourquoi les Russes en sont-ils aussi friands (je pense que le fait que cette boisson coûte moins cher que l’eau plate est un élément de réponse), comment le boivent-ils (articles sur le fameux samovar), quand le boivent-ils (au petit-déjeuner, au déjeuner, au dîner et entre les repas), etc. Pourtant, un certain nombre de questions demeurent souvent sans réponse ou, tout simplement, personne ne les pose…

…ou alors on ne les pose qu’à vous, lecteur russophile, lorsqu’un invité vous en apporte une boîte estampillée « goût russe », et vous demande avec innocence : « Au fait, pourquoi goût russe ? » Eh oui, quel est ce fameux goût censé vous faire voyager dans les steppes à la première gorgée et qui, trop amer pour nos papilles occidentales, ne tient que rarement ses promesses d’évasion ?

Le mot même désignant le thé en Russie nous met sur la piste de la réponse : le thé se dit tchaï, et si vous avez un peu voyagé dans le monde ou avez des notions d’autres langues, vous lui trouverez une étrange parenté avec l’arabe chaï, le turc çay, le portugais chà, et j’en passe, alors que nos proches voisins et nous tournons plutôt autour d’une sonorité thé / tea / Tee et ainsi de suite. Suivant que vous trouverez une chuintante ou au contraire un T (sans mauvais jeu de mot), vous saurez immédiatement si le thé est arrivé par la terre ou par la mer : la différence de dialecte entre les différentes zones géographiques chinoises d’où partait le commerce de ces feuilles explique cette double branche.

Pour ce qui est de la Russie, le thé est arrivé par la terre, plus précisément ce sont les Mongols qui l’ont fait découvrir à leurs visiteurs. Les choses se sont plutôt mal passées au début, surtout quand les autochtones ont prétendu offrir des centaines de kilos de ces feuilles mortes à un tsar perplexe ; mais avec le temps, le thé a gagné en popularité en Russie, et c’est là qu’est l’origine du fameux « goût russe » : faire un voyage pareil en caravane au XVIIe siècle, c’est long, et ce n’est pas sans dommages collatéraux, même quand vous êtes une feuille séchée. Beaucoup finissaient par fermenter dans leurs caisses, et prenaient un goût amer… qui a fini par devenir une spécialité en soi.

Cependant, les Russes travaillent sans cesse à de nouveaux goûts : en avril dernier, des scientifiques de Novossibirsk ont réussi à faire du thé à la sérotonine, la fameuse « hormone du bonheur » : on imagine le nombre de plaisanteries possibles sur le fait que les Russes, dont un cliché mondial fait des fatalistes résignés au malheur, ont trouvé le moyen de fabriquer un filtre de bonheur à partir de leur boisson préférée.

Pourtant, même sans sérotonine, le thé peut vous sortir de bien des situations fâcheuses en Russie. L’hiver dernier, j’avais parlé de cette grand-mère russe qu’un cambrioleur avait réveillée en pleine nuit en tentant de l’étouffer. Comment auriez-vous réagi dans cette situation ? Sans doute pas comme elle : lui ayant proposé du thé, elle a discuté longuement avec lui auprès de son samovar fumant, avant de lui donner des tourtes pour la route lorsqu’il est reparti paisiblement.

Ces séances passées à boire du thé sont si précieuses aux yeux des Russes que, outre le fait qu’elles peuvent visiblement vous éviter de mourir lors d’un cambriolage, elles sont désignées par un mot spécial : tchaïépitiïé, littéralement le « fait-de-boire-du-thé ». Ce terme tout à fait fréquent en russe s’emploie aussi naturellement que celui du déjeuner ou du goûter chez nous, et croyez bien que les Russes tiennent à leur tchaïépitiïé : il y a quelques mois, un habitant de Krasnoïarsk, gêné par son électricité coupée depuis plusieurs semaines, avait pris l’habitude de venir se faire du thé dans les bâtiments administratifs de la ville : quitte à ne pas résoudre la totalité du problème, l’administration locale pouvait au moins en régler cet aspect non négligeable ! Pour le reste, ça peut toujours attendre…

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