Covid-19 : les leçons de la grippe de Hong Kong

Comme l’Europe occidentale, la Russie est confrontée à une deuxième vague de Covid-19. Il est toutefois peu probable que les autorités exigent un nouveau confinement général de la population. Au regard de l’expérience passée – en l’occurrence la pandémie de grippe de Hong Kong, à la fin des années 1960 –, cette décision n’est pas la plus insensée… 

Le ХXe siècle a été marqué par trois pandémies au moins : la grippe « espagnole » au sortir de la Première Guerre mondiale, la grippe asiatique en 1957, et la grippe de Hong Kong en 1968-1970. Cette dernière est sans doute la plus comparable à la pandémie de Covid-19 – à la fois par son ampleur et par le nombre de décès qu’elle a causés (entre un et quatre millions à l’époque, déjà plus d’un million pour l’épidémie actuelle). Toutes deux ont pris naissance en Chine, à l’instar de la majorité des pandémies de grippe survenues au XXe siècle, ou du SRAS au début du XXIe. La grippe de Hong Kong a traversé l’Asie du Sud-Est avant d’atteindre les États-Unis, puis l’Europe. Elle a fait des victimes célèbres : Allen Dulles, directeur de la CIA, l’actrice Tallulah Bankhead, connue pour son rôle dans Lifeboat d’Alfred Hitchcock. Le président américain Lyndon Johnson et son vice-président Hubert Humphrey en ont réchappé. Frank Borman a emporté le virus à bord de la navette Apollo 8. 

L’épidémie « oubliée » 

Coupée du monde extérieur, l’URSS n’est frappée par la grippe de Hong Kong qu’en 1969, au moment où les autres pays sont confrontés à une « deuxième vague », plus mortelle que la première. À l’instar de la Covid-19, le virus y pénètre probablement via des voyageurs européens. Les mesures sanitaires se limitent au port obligatoire de masques chirurgicaux pour le personnel des hôtels Intourist, spécialisés dans l’accueil des étrangers. La presse se contente d’insister sur l’importance d’un lavage des mains fréquent. Aujourd’hui encore, le bilan exact de l’épidémie demeure inconnu.

Aucun confinement général n’est décrété. Le pouvoir soviétique aurait pourtant eu les moyens de l’imposer : en 1959, face à une épidémie de variole introduite par l’artiste Alexeï Kokorekine de retour d’Inde, la police et le KGB étaient rapidement parvenus à bloquer les chaînes de contamination grâce à l’identification et à la mise en quarantaine des sujets porteurs – et ce sans le moindre gadget électronique… Durant l’épidémie de choléra de 1970, l’URSS ira jusqu’à mobiliser l’armée et isolera des régions entières. 

Un isolement des pays n’arrête pas une pandémie, il permet tout au plus de freiner son avancée.

La réaction pleine de sang-froid du pouvoir soviétique se distingue peu de celle des pays occidentaux. Dans la majorité des pays, écoles, entreprises, restaurants et cinémas restent ouverts. Toutefois, en raison d’un nombre élevé de travailleurs contaminés, les chemins de fer et la poste britanniques, ainsi que plusieurs entreprises françaises, interrompent leurs activités. En Allemagne de l’Ouest, les éboueurs sont réquisitionnés pour aider les fossoyeurs à enterrer les morts. 

En URSS, où l’ensemble de la population est mobilisée pour la réalisation du nouveau plan quinquennal, il ne peut être question d’un arrêt de l’économie. Qui plus est, nombre de Soviétiques ont en mémoire les années de guerre et le blocus de Leningrad, durant lesquels les entreprises s’étaient efforcées de poursuivre leurs activités. 

Vendeuses masquées du magasin Moskva, en 1965. À cette époque, les autorités moscovites craignaient un retour de l’épidémie de grippe asiatique. Photo : TASS

La pandémie de grippe de Hong Kong n’a eu presque aucun impact sur l’économie mondiale. En 1968, aux États-Unis, le PIB augmente de 4,9 %. À la fin des années 1960, l’Union soviétique enregistre une croissance annuelle moyenne record de 6,8 %. Aujourd’hui, au contraire, on parle d’une récession d’une ampleur comparable… 

Le monde d’avant la « distanciation sociale » 

Si certains Américains et Britanniques portent un masque, il ne s’agit toutefois pas d’une obligation. Le concept de « distanciation sociale » ne date que des années 2000. 

Entre 1968 et 1970, les voyages internationaux et intérieurs ne sont pas suspendus, ni même réduits. Rappelons d’ailleurs que l’URSS – et encore davantage la Chine, alors en pleine révolution culturelle – sont des pays fermés : une preuve que les virus ignorent les frontières – qu’elles soient ouvertes ou closes. En d’autres termes, un isolement des pays n’arrête pas une pandémie, il permet tout au plus de freiner son avancée. 

Les journaux occidentaux de l’époque tiennent déjà la chronique de la flambée des décès, ils racontent l’amoncellement des cadavres et les patients refoulés à l’entrée des hôpitaux, faute de lits pour les accueillir. Ces nouvelles ne font toutefois pas la Une – pas plus que la recherche vaccinale : il n’est pas question de semer la panique pour une grippe, même un peu plus sévère que la saisonnière. En URSS, la censure veille…

La tendance est aujourd’hui à un renoncement partiel au « néo-humanisme » postmoderne et au principe de précaution extrême.

À maints égards, la société d’alors n’a rien à voir avec celle que nous connaissons. Elle est plus dure et plus cynique. Les vétérans de la Seconde Guerre mondiale sont encore vivants et actifs, et, comparée aux horreurs endurées, une « simple » grippe leur paraît dérisoire. Plus généralement, le monde a des problèmes plus importants à traiter. Les courses à l’espace et aux armements font rage entre l’URSS et les États-Unis. Les luttes pour l’égalité des droits et contre le capitalisme, ou encore la révolution sexuelle, passionnent les sociétés occidentales. Les États-Unis sont enlisés au Vietnam, tandis que la France doit gérer l’après-mai 1968. Quant à la société soviétique, elle craint avant tout une nouvelle guerre, moins d’un quart de siècle après un conflit qui a fait plus de vingt millions de morts. Mettre sciemment une large partie de la population au chômage technique tout en lui versant des aides semblerait indécent. 

On dira que la grippe de Hong Kong a été sensiblement moins mortelle que la Covid-19, le bilan définitif de la première s’étalant sur trois ans quand celui de la seconde, provisoire, ne couvre pas encore une année. Mais il ne faut pas oublier que l’espérance de vie de l’humanité a considérablement progressé en un demi-siècle : en Russie, par exemple, elle était de 68 ans, contre 73,4 ans aujourd’hui. Or, on le sait, les personnes âgées, dont la proportion a monté en flèche ces dernières décennies dans les pays développés, sont les principales victimes du nouveau coronavirus et, globalement, des maladies respiratoires. 

Vivre avec la pandémie 

À la fin du printemps dernier, la Russie a fait le choix de rouvrir ses commerces malgré une situation sanitaire encore difficile (plusieurs milliers de cas de contamination par jour, comme actuellement…). Les raisons en étaient à la fois politiques – permettre la tenue du référendum constitutionnel, le 1er juillet – et économique – limiter les pertes. Les États-Unis et l’Inde ont pris le même chemin, malgré un bilan encore plus lourd. 

Employés de l’aire de restauration « Depo », à Moscou, le 23 juin 2020.
Photo : Ilya Pitalev/RIA Novosti

En cette fin de septembre, de nombreux pays sont confrontés à une deuxième vague de l’épidémie. Pourtant, une majorité de gouvernements – en France, par exemple, ou en Russie – s’est d’ores et déjà prononcée contre un confinement général de la population. La tendance est aujourd’hui à un renoncement partiel au « néo-humanisme » postmoderne et au principe de précaution extrême, qui voulait placer – avec plus ou moins de succès – la santé (plus précisément, la non-contamination au coronavirus) avant toute autre chose. 

On peut s’offusquer de cette position que d’aucuns qualifieront de « darwinisme social », et trouver inhumain la déclaration d’un médecin russe au début de l’épidémie : « ceux qui doivent mourir mourront » – comme on meurt d’un cancer ou de la tuberculose. 

Les accidents de la route n’ont pas fait disparaître la voiture ; l’alcool et la cigarette ont beau causer la mort de milliers de personnes chaque année en Russie, leur interdiction n’est pas à l’ordre du jour. Il va falloir réapprendre à vivre un peu « à la spartiate », hors de notre habituel cocon protecteur, avec la conscience que le danger existe et qu’il est d’autant plus grand que nous craignons de l’affronter. Ce qui n’empêche pas de rester prudent, individuellement. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *