Biélorussie : Moscou cherche la sortie

Contesté dans la rue, depuis un mois, par un large pan de la population biélorusse, Alexandre Loukachenko vient de rencontrer Vladimir Poutine à Sotchi. Son avenir – comme celui de son pays – n’en est pas devenu moins incertain.

À l’aéroport de Sotchi, où Alexandre Loukachenko atterrit ce 14 septembre vers 11 heures, seuls le gouverneur du territoire de Krasnodar et deux de ses adjoints sont présents pour accueillir le chef de l’État biélorusse. Du jamais-vu dans l’histoire protocolaire du Kremlin. « En temps normal, si Vladimir Poutine n’accueille pas son hôte en personne, c’est le Premier ministre qui le fait, ou éventuellement un membre du gouvernement. Mais pas un responsable régional ! Il s’agit d’une marque évidente de condescendance », souligne, sous couvert d’anonymat, un journaliste qui suit le président russe.

Un autre détail a abondamment nourri les commentaires : les officiels russes portaient un masque, à la différence de leur hôte et de son ambassadeur à Moscou, également présent. « Même le gouverneur de Krasnodar refuse d’apparaître à visage découvert aux côtés de Loukachenko », se moque-t-on sur les réseaux sociaux. 

En réalité, l’épidémie de coronavirus connaît une recrudescence dans le sud de la Russie, et le Kremlin a imposé le port du masque à tous les responsables locaux susceptibles d’approcher Vladimir Poutine. Quant à Alexandre Loukachenko, il continue de minimiser la dangerosité de la Covid-19 et ne voit aucune raison de se protéger (ni de protéger les autres). 

Alexandre Loukachenko et le gouverneur du territoire de Krasnodar à l’aéroport de Sotchi, le 14 septembre 2020. Photo : Andreï Stasevitch / BelTA / RIA Novosti

Le quémandeur de Sotchi 

De toute évidence, Alexandre Loukachenko a été reçu à Sotchi moins en qualité d’homme d’État que de quémandeur. Une impression confirmée par l’attitude des deux présidents lors de la partie filmée de leur entretien. À son habitude, Vladimir Poutine était assis au fond de son siège, jambes écartées, n’accordant que de rares coups d’œil à son interlocuteur. Ce dernier notait consciencieusement, dans un calepin, tout ce qu’il disait. 

Puis Alexandre Loukachenko eut la parole : assis de trois-quarts, tourné vers le président russe, les mains jointes, posées sur l’accoudoir de son fauteuil. Son hôte écoutait, une moue perplexe aux lèvres, hochant de temps à autre la tête d’un air entendu, regardant tantôt ses mains, tantôt le bout de ses pieds, quand il ne se frottait pas les yeux ou tapotait impatiemment sur le bras de son fauteuil. 

« Poutine a besoin de la Biélorussie, pas de Loukachenko. »

« Ce n’est pas la première fois qu’il [Vladimir Poutine, ndlr] se comporte ainsi. Cela signifie qu’il s’ennuie, que la trivialité de l’échange le met mal à l’aise : tout ce que Loukachenko lui dit, il le sait, il n’y a rien de nouveau », analyse la psychologue Naïlia Birarova. 

Les précédentes rencontres entre les deux chefs d’État avaient été minutieusement préparées et réglées : la durée de l’entretien aussi bien que l’ordre du jour. Cette fois, le scénario laissait une large place à l’improvisation. Le Kremlin avait proposé un format simple : un tête-à-tête sans limite de temps. Les deux hommes ont parlé pendant quatre heures, au cours desquelles Vladimir Poutine a tenté de répondre à deux questions : quelles sont les intentions de Loukachenko ? Que peut-on bien faire de lui ? 

Un actif économique et politique 

En arrivant à Sotchi, Alexandre Loukachenko savait déjà que Moscou le soutiendrait financièrement : une semaine auparavant, à Minsk, le Premier ministre russe, Mikhaïl Michoustine, avait confirmé l’octroi d’un prêt d’1,5 milliard de dollars (dont une partie destinée au refinancement de la dette biélorusse envers son voisin – 8 milliards de dollars) et assuré les banques locales, au bord de la faillite après les retraits massifs opérés par la population ces dernières semaines, du soutien de leurs homologues russes.

Minsk n’a de toute façon pas d’autre recours. Aligné sur la position occidentale qui ne reconnaît pas la légitimité du scrutin présidentiel du 9 août dernier, le Fonds monétaire international vient de lui refuser une rallonge de 940 millions de dollars. Plus étonnant est le peu d’empressement que montrent la Chine et le Kazakhstan à lui proposer leur aide : leurs présidents respectifs avaient pourtant été les premiers à féliciter Alexandre Loukachenko pour son élection. 

Outre ce soutien financier, le président biélorusse a obtenu le positionnement de deux régiments de la Garde nationale russe à la frontière, pour le cas où la situation dégénérerait et nécessiterait une intervention rapide… 

Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine à la résidence Botcharov Routcheï, à Sotchi, le 14 septembre 2020. Photo : Bureau de presse présidentiel russe/TASS

La question est désormais de savoir ce que Moscou attend en échange. Alexandre Loukachenko a toujours brillamment joué les équilibristes géopolitiques : une politique extérieure « multivectorielle » – dialogue ouvert avec les Occidentaux d’un côté, achat à prix d’ami d’hydrocarbures russes de l’autre – devait garantir la souveraineté de son pays. Aujourd’hui, force est de constater qu’il est au bord du précipice. Les Occidentaux ne veulent plus lui parler, tandis que la Russie, dont l’économie a connu des jours meilleurs, ne le maintiendra pas indéfiniment sous perfusion.

Désormais, pour Vladimir Poutine, l’urgence économique est au sauvetage des investissements dans un pays dont 50 % des échanges commerciaux se font avec la Russie et dont 2 000 entreprises subsistent grâce à des capitaux russes. Quant au volet politique du problème, il se résume ainsi : assurer la transition du pouvoir la plus apaisée possible, afin de garder dans son giron un voisin essentiel pour la protection de sa frontière occidentale. Or les protestataires qui manifestent depuis un mois sont loin de lui offrir de telles garanties. 

Le précédent ukrainien 

Peu avant qu’Alexandre Loukachenko n’atterrisse à Sotchi, Vladimir Poutine s’est entretenu par téléphone avec Emmanuel Macron. Le président français a insisté sur la nécessité d’un règlement pacifique de la crise, sans recours à la force. Il a laissé entendre que Bruxelles ne comptait pas s’ingérer dans les affaires biélorusses, et que Moscou ferait bien de l’imiter. 

Les deux chefs d’État s’accordent sur un point : il faut éviter que ne se reproduise à Minsk le scénario ukrainien de 2014. Il n’est toutefois pas certain qu’ils aient tous deux la même perception de ces événements vieux de six ans. La partie russe, en particulier, considère que la diplomatie européenne avait manqué à ses obligations en ne faisant pas respecter les accords passés entre le président prorusse, Viktor Ianoukovitch, et l’opposition, et en ne garantissant pas la sécurité du chef de l’État (finalement contraint de fuir en Russie). Dans l’affaire, Moscou avait perdu la main sur les 3 milliards de dollars prêtés peu auparavant, ainsi que sur tous ses actifs économiques et financiers en Ukraine. 

Cependant, le fait que Vladimir Poutine refuse de voir se reproduire ce scénario ne signifie pas qu’il soit prêt à sauver Alexandre Loukachenko à tout prix. Comme le dit le politologue russe Konstantin Kalatchev : « Poutine a besoin de la Biélorussie, pas de Loukachenko. » 

Pour convaincre Loukachenko de partir, le Kremlin pourrait lui proposer la présidence du Conseil d’État au sein d’une union intégrée de la Russie et de la Biélorussie.

Le président russe doute d’ailleurs, de plus en plus, de la capacité de son homologue à passer sereinement le relais, le moment venu. « Il y a un mois, Loukachenko nous promettait d’engager le dialogue avec l’opposition afin de faire rentrer les manifestants dans leurs foyers ; il annonçait une réforme constitutionnelle qui élargirait les pouvoirs du parlement, tout en permettant la formation de partis politiques. Mais il n’a encore rien entrepris ! », confie un diplomate russe sous couvert d’anonymat. Pour lui, le Kremlin est « très mécontent » et accuse Minsk de « louvoyer ».

« Loukachenko cherche à tromper tout le monde », assure également l’ancien président du Soviet suprême de Biélorussie, Metchislav Grib. Pour lui, si la réforme constitutionnelle voit le jour, elle permettra à Alexandre Loukachenko de garder le pouvoir d’une manière ou d’une autre – un peu à la manière de Noursoultan Nazarbaïev au Kazakhstan, qui a quitté la présidence pour le Conseil de sécurité sans réellement passer la main.

La manœuvre n’a sans doute pas échappé à Moscou : « Officiellement, le Kremlin soutient Loukachenko, mais en coulisse, il s’active afin de le remplacer au plus vite », affirme M. Grib. Le remplacer, certes, mais par qui ? 

Sortir par la grande porte 

Plusieurs interlocuteurs au Kremlin l’affirment : le pouvoir russe préférerait que M. Loukachenko choisisse lui-même son successeur et engage la réforme constitutionnelle avec lui. Ce sujet aurait d’ailleurs occupé une grande partie de la rencontre de Sotchi. 

Dans les cercles politiques moscovites, le nom de deux anciens Premiers ministres, Mikhaïl Miasnikovitch (actuel secrétaire de la Commission eurasiatique) et Sergueï Roumas (à la tête de la Banque de développement biélorusse) a longtemps circulé. Aujourd’hui, c’est l’ancien PDG de la Belgazprombank, favori de la dernière présidentielle avant d’être arrêté pour blanchiment d’argent et fraude fiscale, Viktor Babariko, qui aurait les faveurs du Kremlin. 

Manifestation anti-Loukachenko devant le Parlement européen, à Bruxelles, le 15 septembre 2020. Photo : AP Photo/Francisco Seco/TASS

Son épouse et ex-directrice de campagne, Maria Kolesnikova, a été une des figures les plus populaires des manifestations de cet été – avant son arrestation pour tentative de coup d’État. M. Babariko, de son côté, entretient de bonnes relations avec les milieux économiques et financiers russes (en particulier dans le secteur des hydrocarbures). « C’est le genre de personne capable d’apporter la sérénité qui manque, ces dernières années, aux négociations entre Minsk et Moscou sur les prêts bancaires ou les livraisons d’hydrocarbures, par exemple », estime un ancien haut responsable de Gazprom.

Pour le politologue russe Andreï Serenko, autoriser la formation du parti Ensemble, annoncée par des proches de M. Babariko en septembre, puis libérer l’opposant et sa femme, irait dans le sens d’une sortie de crise. Une source diplomatique confirme que le Kremlin n’y trouverait rien à redire…

Pour convaincre le président biélorusse, le politologue Valeri Soloveï suppose que Moscou pourrait lui offrir une porte de sortie honorable – par exemple, la présidence du Conseil d’État au sein d’une Union toujours plus intégrée de la Russie et de la Biélorussie (avec monnaie et budget communs aux deux pays). La partie est toutefois loin d’être gagnée, Alexandre Loukachenko ayant refusé, jusqu’à présent, toute mesure remettant en cause la souveraineté de son pays. Rien ne dit que sa position ait évolué, bien au contraire : à Sotchi, les discussions ont été longues et, semble-t-il, particulièrement ardues. Elles n’ont, de toute évidence, abouti à aucun consensus sur l’avenir politique de la Biélorussie. Le temps presse pourtant, et la patience du Kremlin n’est pas infinie. « Poutine n’attendra pas 2024 pour régler la question biélorusse, alors qu’il aura lui-même à décider de son propre avenir, avance un diplomate russe. Loukachenko a un an ou deux, pas plus. » 

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