Biélorussie : la bataille des médias

Depuis le 9 août dernier, les manifestations quotidiennes contre la réélection d’Alexandre Loukachenko à la tête du pays sont l’objet d’une véritable bataille de communication entre médias officiels et indépendants.

« C’est bien la première fois que les Biélorusses répondent autre chose qu’un banal ça va quand on leur demande comment ils vont », ironise Véra, jeune habitante de Minsk, assise à la terrasse d’un café. Le nez sur son smartphone, elle consulte assidûment le fil d’actualité qui défile sur l’application Telegram. Sur les voitures, aux fenêtres des habitations, sur les épaules des jeunes adolescents qui défilent le long de l’avenue de l’Indépendance, partout flotte le drapeau blanc-rouge-blanc, symbole de l’opposition au pouvoir actuel.

« Ce qui se passe est du jamais vu. Voyez l’euphorie des gens dans les rues, s’enthousiasme Alexandra Romanova, directrice des médias indépendants Kyky et The Village, qui a quitté la Biélorussie il y a quelques jours pour fuir des menaces. L’erreur a été de réprimer aussi brutalement. La mobilisation n’aurait pas été aussi massive sans cette réaction du gouvernement. » Des milliers d’arrestations et plusieurs morts ont été recensées pendant les premières semaines. Des affrontements entre opposants et forces de l’ordre ont toujours lieu dans les principales villes du pays : Brest, Grodno, Vitebsk, Gomel…

« Dans une certaine mesure, je me sens responsable de ce qui se passe actuellement dans les rues du pays. » (R. Protasevitch, journaliste d’opposition)

Les images de brutalités policières, diffusées sur les réseaux sociaux, entretiennent la colère des manifestants. Sur une partie de la façade du Palais des Arts, avenue Kozlova, à Minsk, des dizaines de photographies de blessés sont affichées avec des mots de soutien et de colère. « Pendant ce temps, les médias d’État parlent de la pluie et du beau temps, en complet décalage avec la réalité. C’est pourquoi nous avons décidé de diffuser les images des répressions, notamment via notre chaîne Telegram, bien que nous ne soyons pas des médias politiques », poursuit la journaliste.

Des médias engagés

En effet, sur le site internet de l’agence d’information officielle Belta, on ne trouve aucune image des manifestations de l’opposition. Elles inondent pourtant les médias indépendants, tels que le site Tutu.by, portail le plus consulté du pays (un million de visites par jour) et bête noire du gouvernement : en 2018, son fondateur, le blogueur et homme d’affaires Iouri Zisser, et sa directrice générale, Lioudmila Chekina, ont été arrêtés et accusés de plagier… l’agence Belta. L’affaire avait été interprétée comme un avertissement aux médias indépendants.

Un certain nombre d’entre eux émettent d’ailleurs depuis l’étranger : pour des raisons de sécurité, disent-ils ; parce qu’ils défendent des intérêts politiques extérieurs, accusent leurs détracteurs. Parmi eux, la chaîne de télévision Belsat, créée en 2007 par un groupe de journalistes en partenariat avec le ministère polonais des Affaires étrangères, ou encore Radio Svoboda (« Radio Liberté »), antenne locale de Radio Free Europe, financée depuis la « guerre froide » par les États-Unis.

« Pourquoi tirent-ils sur les gens? ». Manifestation à Brest, en Biélorussie, le 22 août 2020.
Photo : Anna Ivanova / TASS

Nouvel acteur dans cette guerre médiatique, Nexta (« Quelqu’un » en biélorusse) est une chaîne d’information disponible sur Telegram depuis 2015. Son fondateur, Stepan Putilo, et son équipe de rédaction se trouvent également basés à Varsovie. Aujourd’hui, ils sont suivis par plus de deux millions d’internautes (contre à peine 500 000 avant l’élection). Accusé de jouer un rôle actif dans la mobilisation anti-Loukachenko, son rédacteur en chef, Roman Protasevitch, assume : « Dans une certaine mesure, je me sens responsable de ce qui se passe actuellement dans les rues du pays. Mais la question est surtout de savoir si cela rapproche les gens de la victoire et de la fin de la dictature », déclarait-il récemment à la BBC. Dans le même entretien, il niait d’ailleurs que Nexta reçoive de quelconques financements étrangers.

Menace russe, ukrainienne ou fasciste ?

La question d’une ingérence politique (et médiatique) étrangère est au cœur de la séquence électorale. Pendant toute la campagne, le président Loukachenko a joué la carte antirusse pour mobiliser son électorat, en agitant la menace d’une reprise en main du pays par Moscou en cas de défaite. Un argument renforcé par l’arrestation, le 29 juillet, d’un groupe de mercenaires de la société militaire privée Wagner, accusés de fomenter un coup d’État. Les jours suivant le scrutin, des journalistes russes ont été arrêtés, dont des membres de la chaîne RT, des correspondants de la TV Rain et un photographe de l’agence Sputnik.

Des journalistes russes ont été « invités » pour remplacer leurs collègues grévistes à la télévision d’État.

Sans transition, le discours officiel s’est complètement inversé à partir du week-end du 15 août. Informé de la mise en place de sanctions européennes contre des responsables politiques biélorusses, Alexandre Loukachenko a demandé à Vladimir Poutine son appui. Celui-ci l’ayant assuré qu’il interviendrait si la situation échappait à tout contrôle, le dirigeant biélorusse a changé son fusil d’épaule et accusé d’ingérence la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine. Depuis, des journalistes russes ont été « invités » pour remplacer leurs collègues grévistes à la télévision d’État…

Désormais, c’est la grille de lecture « ukrainienne » qui est appliquée dans les médias officiels. Sur les sites pro-gouvernementaux, articles et vidéos associent les manifestations actuelles aux événements de la place Maïdan de Kiev en 2014 (dont les conséquences avaient été la fuite du président Viktor Ianoukovitch, l’annexion de la Crimée par la Russie et la guerre dans le Donbass). Certaines personnes interpellées en marge des meetings sont exhibées à la télévision avec un matériel (talkie-walkie, armes blanches) et des attributs (drapeau et tatouages hitlériens) permettant aux journalistes d’agiter le spectre de la révolution fasciste. Quand ils sont d’origine polonaise ou ukrainienne, ils servent à renforcer la thèse d’une « déstabilisation étrangère ».

Le drapeau blanc-rouge-blanc de la République biélorusse de 1918 (et de la Biélorussie postcommuniste entre 1991 et 1994), repris par les manifestants, est présenté comme un symbole nationaliste des collaborateurs nazis durant l’invasion de 1941 ; le Parti communiste a même lancé une pétition pour en demander l’interdiction.

Le blogueur du pouvoir

Dans le camp Loukachenko, la chose ne fait aucun doute : les manifestants sont manipulés. La preuve en est le score (environ 10 % officiellement) de Svetlana Tikhanovskaïa à la présidentielle, alors qu’elle était absolument inconnue trois mois plus tôt.

« Quand on a le contrôle des médias, on peut faire de n’importe qui une nouvelle égérie », affirme l’ancien maire de Minsk (2010-2014), Nikolaï Ladoutko. Une déclaration qui résonne comme un aveu de faiblesse : aujourd’hui, les médias qui comptent ne sont plus la télévision et la presse, contrôlées par le pouvoir, mais internet.

« Le pouvoir commence à comprendre l’importance de la bataille de l’information sur internet. »

« L’État est très en retard en ce qui concerne la bataille médiatique », confirme Evgueni Volodchenko, un jeune blogueur de 28 ans. Certes, internet a été coupé en Biélorussie pendant trois jours après le scrutin du 9 août. Mais c’est à peu près tout ce que le pouvoir semble actuellement en mesure de faire pour contrer l’opposition sur la toile.

Favorable à Loukachenko, Evgueni diffuse de courtes vidéos dans lesquelles il décortique les stratégies de communication de ses détracteurs. « J’essaie de démonter les mensonges propagés par toute une série de médias et de blogueurs qui sont apparus dans le pays après 2015. Chaque région a son lot d’activistes. Leur procédé est toujours le même : décrédibiliser la classe politique, pointer les défauts du système, sans jamais apporter de solution », accuse-t-il.

Parmi ses principaux adversaires, il nomme Sergueï Tikhanovski, le mari de l’ancienne candidate (candidat lui-même, il a été arrêté le 29 mai pour trouble à l’ordre public). Sa chaîne YouTube « Un pays pour vivre » (référence à un slogan du gouvernement faisant la promotion du pays), lancée en 2019, est rapidement devenue populaire en recueillant les doléances des Biélorusses à travers le pays. « Ses vidéos sont très sophistiquées sur le plan technique », souligne Evgueni, qui reconnaît s’en inspirer : « Je veux comprendre comment les opposants travaillent pour pouvoir utiliser les mêmes armes qu’eux. »

Evgueni Volodchenko. Photo : bandaluki.info

Pour lui, toutefois, la qualité des publications de Tikhanovski nécessite d’importants financements – probablement étrangers. Il rappelle d’ailleurs que 900 000 dollars ont été découverts lors d’une perquisition dans la datcha du blogueur…

Evgueni n’a pas fait d’études de journalisme ni d’informatique. Ancien animateur de soirées dans les mariages, il affirme avoir pris lui-même l’initiative de créer sa chaîne, il y a deux ans, et s’être formé « sur le tas ». Remarqué pour son travail, il vient d’être recruté par la rédaction du journal régional Gomelskaïa pravda. « Jusqu’à présent, le pouvoir n’a misé que sur la force et la répression policière pour se défendre, mais je pense que les choses vont changer : il commence à comprendre l’importance de la bataille de l’information sur internet », conclut-il.

Les conseillers en communication de Loukachenko ont toutefois des progrès à faire. Le 5 septembre, l’enregistrement d’une prétendue conversation « entre Berlin et Varsovie », diffusé par les médias officiels, a suscité l’hilarité des réseaux sociaux. On y entend deux individus, présentés comme des représentants allemand et polonais (dont un « Mike »…), discutant en anglais et affirmant que l’affaire Navalny a été montée de toutes pièces par les Occidentaux afin de dissuader Poutine de se mêler de la crise biélorusse. Le fait que le président biélorusse y soit qualifié de « mec qui en a » a particulièrement plu aux internautes. En Russie, plusieurs spécialistes du renseignement n’ont pas hésité à qualifier la « fuite » de faux grossier…

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