Andreï Kontchalovski : « Dans mes films, je cherche à transmettre le parfum d’une époque »

La Mostra de Venise, qui s’est achevée ce 12 septembre, a été marquée par la première mondiale du film Doroguié tovarichtchi (« Chers camarades »), d’Andreï Kontchalovski, récompensé du Prix spécial du jury. Le réalisateur russe y aborde le massacre de Novotcherkassk en 1962, où 26 ouvriers ont été tués, 87 blessés et une centaine condamnés à de lourdes peines pour avoir protesté contre la hausse des prix et la baisse de leurs salaires. Dans une interview au journal Novaïa gazeta, le réalisateur revient sur la genèse du film et sur les récents événements en Biélorussie.

D’où vous est venu cet intérêt pour le massacre de Novotcherkassk ?

Andreï Kontchalovski : C’est une question à laquelle je ne peux répondre rationnellement. Mes projets poussent comme des arbres. Leur croissance dure plusieurs années, parfois des décennies. Ils s’imposent en quelque sorte d’eux-mêmes.

L’idée de tourner Chers camarades ! est-elle liée aux origines cosaques de votre épouse, Ioulia Vyssotskaïa, qui incarne l’héroïne principale du film – une communiste convaincue de l’avenir radieux de son pays ?

A. K. : Bien évidemment. Sans cela je n’aurais jamais exploré ce chapitre de l’histoire [Novotcherkassk est une ville du sud de la Russie, ancienne capitale des Cosaques du Don, ndt]. Dans les années 1990, une fois l’enquête du Parquet militaire général terminée, les premiers Mémoires sur le massacre de Novotcherkassk ont été publiés. Auparavant, aucun témoignage n’avait filtré, les participants et témoins de cet événement ayant signé des accords de non-divulgation. Mes recherches m’ont conduit à regarder Dom (« La maison », 2011) du réalisateur Oleg Pogodine, sur une grande famille cosaque. J’ai alors eu envie de faire un film dans lequel une famille serait prise dans le tourbillon de cette tragédie.

Andreï Kontchalovski lors de la cérémonie de clôture de La Mostra de Venise, le 12 septembre 2020. Photo : Tatiana Volobueva/RIA Novosti

Par la suite, Ioulia a notamment incarné Antigone dans Œdipe à Colone au théâtre Olimpico de Vicence, ce qui m’a convaincu qu’elle était tout à fait capable d’endosser un rôle tragique, et Novotcherkassk m’est revenu à l’esprit. Le dernier élément décisif a été Paradis [réalisé par Kontchalovski et sorti en 2016, ce film relate les destins d’Olga, aristocrate russe émigrée et membre de la Résistance française, de Jules, collaborateur français, et d’Helmut, officier SS, ndt]. J’ai soudain voulu donner vie au pendant d’Helmut, intellectuel romantique et défenseur fanatique d’un idéal qui le conduit à sa perte.

Pour moi, le reflet d’Helmut et de sa foi inébranlable dans le nazisme devait être un personnage soviétique aux idéaux communistes. D’ailleurs, Helmut l’affirme : « Si je vivais en Union soviétique, je serais immanquablement communiste. »

Chers camarades est peut-être votre film le plus incisif. Il souligne une opposition irréconciliable : entre l’homme et le système, entre l’homme et l’État. Un rapprochement de ces pôles est-il possible ?

A. K. : Je ne suis pas d’accord : ce n’est pas mon film le plus incisif. Sibériade (1979 – l’histoire de deux familles ennemies pendant et après la révolution bolchevique) recelait des éléments polémiques, tout comme Le Bonheur d’Assia, qui a dû attendre vingt ans avant d’être diffusé…

« Les droits ne se donnent pas, ils se prennent. »

Chers camarades se présente comme une critique sociale mais j’ai avant tout voulu tourner une tragédie. Si le film vous plaît, ce n’est pas pour son actualité politique, mais pour ses qualités narratives et esthétiques : vous vous inquiétez pour les personnages, vous êtes captivé par leur histoire, vous vous identifiez à eux – à l’instar de l’enfant qui s’imagine à la place du héros d’un conte. L’art, c’est aussi cela. Ce qui émeut est pertinent, ce qui laisse indifférent ne l’est pas, même si cela fait écho à l’actualité politique.

Par ailleurs, ce qui m’intéresse dans la mise en scène – qu’il s’agisse d’un film, d’une pièce de théâtre ou d’un opéra –, c’est de transmettre le parfum, l’esprit d’une époque, ce qui est extrêmement complexe. Cette ambition manque à la majorité des œuvres contemporaines. La nouvelle génération de réalisateurs la juge inutile et préfère l’esprit « Hollywood ». Pour cette raison, la plupart des films et séries russes sur la révolution, la perestroïka ou le « Dégel » se ressemblent et donnent l’impression d’avoir été tournés par des étrangers. L’esprit d’une époque dépend, selon moi, du niveau de culture du réalisateur.

Les événements de Novotcherkassk auraient-ils pu prendre une tournure différente si, par exemple, Boris Kourotchkine, le directeur de l’usine de locomotives, n’avait pas rétorqué aux grévistes qui lui faisaient part de leurs doléances : « Si vous n’avez pas d’argent pour acheter de la viande, bouffez du foie ! » ?

A. K. : Je pense qu’il était déjà trop tard. Kourotchkine n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. S’il n’y avait pas eu cela, il y aurait eu autre chose : une coupure d’électricité, un arrêt des approvisionnements, un passage à tabac… La situation était si tendue que la moindre étincelle aurait pu mettre le feu aux poudres.

Les spectateurs de Chers camarades songeront immanquablement aux récents événements de Biélorussie ou de Khabarovsk…

A. K. : C’est un pur hasard. Je n’avais pas imaginé que mon film ferait écho à l’actualité. Ce n’est pas quelque chose dont je me soucie. Je suis persuadé que mes films seront toujours actuels et pertinents dans la mesure où ils sont consacrés à un thème éternel : l’homme.

L’homme est confronté à trois problèmes : le rapport à soi, le rapport à ses proches et le rapport à la société. Un individu n’ayant pas ces problèmes n’est pas sain. Tous mes films abordent ces questions essentielles. Peu importe qu’il s’agisse d’une histoire sur le peintre d’icônes Andreï Roublev, sur Michel-Ange, sur le projectionniste de Staline, ou sur les « chers camarades ».

Que pensez-vous des révoltes ?

A. K. : Il faut les distinguer des soulèvements. Les droits ne se donnent pas, ils se prennent. Cela implique un niveau élevé de conscience sociale. Parfois, celui-ci est insuffisant, comme dans le cas du coup d’État bolchevique de 1917. Les bolcheviks voulaient sincèrement donner la liberté au peuple mais, pour ce faire, ils devaient d’abord prendre eux-mêmes le pouvoir puis le défendre : sans une répression brutale d’une paysannerie russe à la mentalité médiévale, il était impossible à Lénine de créer l’État qu’il voulait.

« La mentalité du peuple russe n’a pas évolué depuis 150 ans. »

Il y a un siècle, les trois quarts de la population russe étaient analphabètes et vivaient dans des structures féodales. Aujourd’hui, dans notre société, le niveau d’instruction fait naître de nouveaux besoins. Mais – et ce « mais » est crucial – l’information est manipulée par la cupidité. Et l’abondance d’informations n’est nullement synonyme d’instruction des masses. L’information ne donne pas aux jeunes le désir d’apprendre mais celui de savoir quelles choses acheter et regarder. Un fossé colossal sépare ces envies de consommation des gigantesques possibilités éducatives offertes par internet.

D’après vous, la Biélorussie est-elle aujourd’hui le théâtre d’une insurrection ou d’une révolte ?

A. K. : Je ne dispose pas d’informations suffisantes pour répondre à cette question. J’écoute l’opinion des politologues. Mikhaïl Khazine estime, par exemple, qu’il s’agit d’une insurrection organisée par des gens souhaitant voir la Biélorussie emprunter le même chemin que l’Ukraine.

J’éprouve une grande compassion pour l’Ukraine, quand je pense à tous ces gens – mes amis aussi bien que de parfaits inconnus –, bercés d’illusions, qui se retrouvent dans le chaos le plus total. La situation profite aux possédants – à ceux qui détiennent le pouvoir financier bien plus qu’aux politiques. Je suis persuadé que les oligarques ukrainiens cherchent avant tout à conserver leur influence. Il s’agit là, pour moi, du moteur principal du développement d’une société partiellement féodale.

Vous avez plusieurs fois affirmé que la société civile n’existait pas en Russie car l’opinion publique y était absente. Cette situation est-elle irrémédiable ?

A. K. : L’espoir fait vivre, mais il faut savoir que la conscience russe, malgré les moyens de communication les plus perfectionnés, reste confinée dans un régime absolument vertical en raison de l’absence de bourgeoisie. Tout germe de bourgeoisie et toute tentative de la classe moyenne d’obtenir certains droits sont immédiatement écrasés. Et ce moins par la politique que par les oligarques et les monopolistes.

Pour cette raison, la mentalité du peuple russe n’a pas évolué depuis 150 ans. Cette conscience paysanne n’est d’ailleurs pas l’apanage de la Russie – on la retrouve en Argentine, par exemple. Elle se caractérise par la méfiance et une jalousie pathologique des succès d’autrui…

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