Valaam : l’île de l’âme russe

Au nord de Saint-Pétersbourg, entre Finlande et Carélie, s’étend le lac Ladoga. Au milieu, l’île de Valaam abrite l’un des plus anciens monastères de Russie, refuge des ermites et des pèlerins las de l’agitation des villes.

Dès la traversée du lac Ladoga, le visiteur est plongé dans l’atmosphère particulière des lieux par la présence de pèlerins sur le bateau. Parmi eux se trouve Larissa, dont l’apparence respire la simplicité, la santé et la piété : des yeux d’un bleu profond, un fichu sur les cheveux, une robe à manches longues, des sandales et des chaussettes légères à fleurs. Une tenue peu surprenante en ce mois d’août, si ce n’est qu’il pleut, que le vent souffle et que la température ne dépasse pas les 11°C. « Et encore, vous n’avez pas vu les moines, dit en souriant cette femme d’une cinquantaine d’années. J’en connais un qui passe tout l’hiver en soutane ! »

Tandis que le bateau se fraie lentement un passage dans les eaux sombres du lac, Larissa cherche à piquer la curiosité de ses interlocuteurs : « Au XIXe siècle, l’écrivain Nikolaï Leskov disait que ces moines étaient des gens dont il faut parler sans se presser et avec réflexion. Pour lui, le monastère de Valaam était l’un des recoins les plus mystérieux de l’âme russe. »

Une île au milieu du lac Ladoga. Photo : Valaam.ru

Cette « forteresse du monachisme russe », pour reprendre l’expression de Nikolaï Leskov, est véritablement un lieu plein de secrets. En abordant l’île, on est immédiatement frappé par la nature morne, sinistre, pleine de faux-semblants : des bois de sapins et de pins qui poussent sur un sol de granit gris, entre des marécages et de petits lacs sombres, sur les rives desquels poussent des mûres des marais. « Ici, la vie est dure, comme le climat », commente Larissa.

Elle raconte qu’après 1945, le monastère a été transformé en hospice pour les mutilés et les invalides de guerre, le pouvoir soviétique ne voulant pas les voir errer et mendier dans les rues du pays… Aujourd’hui, les moines vivent presque seuls sur l’île depuis le départ des laïcs. Pourquoi un tel exode ? « C’est bien simple, la nourriture suffit à peine à faire vivre le monastère. En hiver, même les élans traversent le lac gelé pour rejoindre la terre ferme en quête de subsistance », explique Larissa.

Laisser la place aux moines

La réalité est un peu plus compliquée. En 1989, il est décidé de restaurer le monastère fondé au Xe siècle. Les quelques centaines de laïcs vivant aux alentours se réjouissent du retour des moines, mais la cohabitation tourne court : dans les années 1990, l’Église orthodoxe russe déclare que les bâtiments du monastère ne suffisent pas pour héberger les moines et que la population laïque doit partir.

« Les appartements dans lesquels nous vivions nous avaient été donnés gratuitement par l’État soviétique ; nous n’en étions pas propriétaires, explique une ancienne habitante de Valaam. Officiellement, nous étions locataires : à tout moment on pouvait nous dire de vider les lieux sur-le-champ. C’est exactement ce qui s’est passé. »

Vladimir Poutine en visite au monastère, le 17 juillet 2019. Mikhaïl Klementiev/TASS

Les autorités locales engagent tous les habitants de Valaam à s’installer sur la terre ferme à Sortavala (Carélie), où de nouveaux appartements leur sont attribués. Officiellement, cet exode est justifié par l’insalubrité des logements sur l’île. « Dans les faits, tout s’est passé différemment : il y a eu un transfert de propriété des bâtiments résidentiels de l’État à l’Église, et les gens ont été expulsés », se remémore Philippe Mouskevitch, chassé de l’île en 2008 au terme d’un long procès.

Désormais installé en Israël avec sa famille, Philippe Mouskevitch n’a gardé aucun contact avec les représentants du bas clergé côtoyés pendant des décennies. Il ne leur tient d’ailleurs aucune rigueur de son départ : « Ils ne sont pas responsables ; personne ne leur a demandé leur avis non plus. »

Les derniers laïcs ont été expulsés en 2016, dans la douleur. L’Hôtel d’hiver, un immeuble que l’Église et les autochtones se disputaient depuis vingt-cinq ans, prend feu après que la justice a donné raison au monastère. Dmitri Sinits, un des plus fervents opposants aux expulsions, est alors accusé d’avoir déclenché l’incendie pour se venger. La justice le condamne à six mois de prison.

Le monastère de la Transfiguration du Christ. Sergueï Metelitsa/TASS

Une fois arrivés sur le continent, les « exilés » n’ont jamais reçu les appartements promis. Nombre d’entre eux se sont retrouvés sans toit, tel l’historien Oleg Iarovoï, considéré comme la mémoire de Valaam. « À sa mort, il était sans domicile fixe, raconte une de ses proches. Sur l’île, la question des expulsions est toujours taboue. Tout le monde évite d’en parler, que ce soient les pèlerins, les moines ou les laïcs qui travaillent là. »

Une vie de confinement

Le monastère de Valaam comprend neuf ermitages où vivent entre quatre et cinq moines, disséminés sur l’île. De temps à autre, le regard aperçoit le clocher d’une de leurs églises, au milieu des pins. Loin de la civilisation, mais plus près de Dieu…

Les ermites n’ont pas le droit d’adresser la parole aux visiteurs. Un novice a toutefois accepté, sous couvert d’anonymat et par écrit, de nous raconter son quotidien.

« La journée commence à 5 heures. Après l’office matinal, les moines se rendent à la ferme, à la fabrique de cierges, à l’atelier d’hosties, à la crèmerie, au jardin monastique ou à la boulangerie. Nous sommes très fiers de notre ricotta locale et de notre truite fumée, que nous vendons aux touristes et que nous exportons même en Finlande », rapporte-t-il.

Grâce à l’acquisition d’équipements italiens, les moines produisent différents fromages comme la mozzarella, la caciotta ou encore la ricotta. Photo : Vladimir Smirnov/TASS

Dans l’étendue sauvage du paysage insulaire, on aperçoit deux serres relativement récentes, signes que Valaam n’ignore pas complètement le progrès technique… Elles ont été cédées au monastère par la Société fédérale d’électricité qui a raccordé l’île au réseau électrique en 2005.

« Cela nous permet de cultiver des concombres, des tomates, des carottes, des betteraves et des choux. Nous comptons parmi nous un ingénieur diplômé qui a fabriqué un générateur d’ozone, utile pour traiter les plantes contre les parasites. Nous avons aussi une fendeuse pour nous constituer des réserves de bois avant l’hiver », détaille notre interlocuteur. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, les moines se sont aussi mis à la fabrication d’antiseptique.

Les connaissances et le savoir-faire des uns et des autres se révèle très utile à la communauté, explique notre interlocuteur : « Il y a beaucoup de spécialistes parmi nous. Outre un ingénieur, nous avons un musicien, un juriste, un ancien cadre d’entreprise… Le père Abel est diplômé de l’académie de musique Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg. Le soir, il aime bien jouer la Marche turque de Mozart. »

Le chœur ressuscité

La musique occupe une place particulière au monastère de Valaam. Le calme profond, les murs blancs, le strict respect du vœu de silence des moines feraient parfois douter d’une présence humaine. Pourtant, un chant merveilleux monte, çà et là, des églises, pénétrant les lieux les plus reculés de l’île. Le chœur est constitué d’un petit ensemble qui vient chanter à Valaam lors des pèlerinages et des grandes fêtes du calendrier. Il a été créé récemment afin de faire revivre le « chant de Valaam », une tradition vocale quasi disparue pendant la période soviétique.

Le chœur de Valaam. Photo : Valaam.ru

« Pour le dire simplement, cela consiste en un chant à l’unisson de la majeure partie du chœur opposé à un autre plus bas, explique Alexandre Bordak, directeur artistique du chœur. Le plus compliqué pour faire revivre cette tradition, c’est que les partitions ont presque toutes disparu. »

Sous les coupoles bleues de l’ermitage de Gethsémani, qui semblent refléter le ciel brillant de Valaam, Alexandre, le baryton, chante lentement le premier vers du poème de Mikhaïl Lermontov, « Je m’en vais seul sur la route ». Pour les touristes, le chœur s’est constitué un répertoire laïc. Les poèmes sur la solitude, « sur le désert qui écoute Dieu », sur la soif d’amour et de paix, rendent songeurs, voire quelque peu tristes, les visages des spectateurs – même des plus jeunes et des plus insouciants. Dans ces envolées lyriques qui enveloppent l’île tout en pénétrant les cœurs, celle-ci devient, l’espace d’un instant, un peu plus accessible et plus ouverte à ces visiteurs laïcs venus du continent…

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