Une marine de haut vol

La marine russe poursuit sa modernisation à marche forcée. Selon Vladimir Poutine, quarante nouveaux navires devraient être mis à flot avant la fin de 2020.

« Une modernisation sans précédent » ‒ ainsi le président russe a-t-il qualifié le processus, à la fin de juillet, en ouverture de la traditionnelle parade navale célébrant la Journée de la Flotte, à Saint-Pétersbourg. Une cinquantaine de navires venus des quatre coins du pays ont ensuite défilé dans l’embouchure de la Neva.

Cette démonstration de force venait clore une séquence inaugurée par l’annonce du lancement de la construction de deux navires de débarquement aux chantiers navals de Kertch (Crimée) en présence du chef de l’État, de deux frégates de classe Amiral Gorchkov à ceux de Saint-Pétersbourg, et de deux sous-marins nucléaires à Severodvinsk (Arctique).

Des milliards d’euros à la mer

Ces dernières années, le Kremlin investit massivement dans la construction navale de guerre. Le programme d’armement 2020 prévoit ainsi la réception, d’ici à la fin de l’année, entre autres, de huit sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, de huit sous-marins nucléaires d’attaque, de huit submersibles non nucléaires, d’une quinzaine de frégates et de trente-cinq corvettes. Pour les seuls bâtiments de surface, la facture est évaluée à plus de 540 milliards de roubles (6,2 milliards d’euros).

Pour l’heure, moins de la moitié des commandes ont été livrées. Sur huit sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, seuls quatre sont actuellement à flot ; sur quinze frégates, cinq seulement ont quitté les chantiers. Et les délais de construction s’allongent démesurément : la frégate tête de série Amiral Gorchkov a mis quatorze ans à sortir des chantiers navals ; la construction du second navire de ce type a pris onze ans…

Le « rattachement » de la Crimée a permis à la Russie de récupérer les chantiers navals de Kertch.

Ce bilan en demi-teinte n’a pas suffi à tempérer l’optimisme du directeur de la Compagnie des chantiers navals unifiés (OSK), Alexeï Rakhmanov. S’entretenant avec Vladimir Poutine le 28 juillet dernier, il a mis en avant la hausse de la productivité et des salaires de ses employés. Quant aux retards de construction et à l’explosion du budget, la faute en reviendrait, selon lui, à l’Amirauté, qui modifie fréquemment ses commandes, obligeant le constructeur à s’adapter en permanence à des exigences fluctuantes.

Nationalisation en Crimée

En réalité, la construction navale russe a pris du retard en grande partie à cause de la crise ukrainienne, les sanctions internationales interdisant toute livraison d’équipements militaires à la Russie. Or les moteurs des navires de surface russes étaient en principe fabriqués dans les usines de l’entreprise Zoria-Machproekt, installées à Nikolaïev (sud de l’Ukraine), qui a cessé ses livraisons.

Le retard de mise à flot des deux premières frégates de classe Amiral Gorchkov pourrait ainsi être lié à des problèmes de compatibilité entre les équipements ukrainiens acquis avant l’embargo et ceux mis au point en Russie après 2014. La vitesse d’exécution des chantiers suivants – pour des navires 100 % russes – dépendra en partie de l’efficacité des programmes de substitution d’importation.

Arrivée de la frégate Amiral Gorchkov à Vladivostok, le 1er mai 2019. Photo : Iouri Smitiouk/TASS

Au demeurant, la crise ukrainienne a également eu des avantages. Le « rattachement » de la Crimée à la Russie a permis à cette dernière de récupérer les chantiers navals Zaliv de Kertch, qui comptent parmi les plus grands de l’ex-URSS. C’est là qu’a commencé la construction de deux navires de débarquement d’un déplacement de 20 000 tonnes, destinés à remplacer les porte-hélicoptères de type Mistral commandés par la Russie à la France en 2010. Paris avait finalement renoncé à les livrer après l’annexion de la péninsule.

L’État russe pourrait au passage mettre la main sur l’entreprise Zaliv elle-même. « Quand la puissance publique investit dans une entreprise privée, elle attend que cette dernière lui cède une partie de ses actions. Certains [entrepreneurs] voient l’avantage que leur société peut en tirer, au point d’être prêts à passer la main », déclarait récemment Vladimir Poutine. Au regard des difficultés financières rencontrées par les chantiers navals depuis que ses propriétaires ukrainiens ont été chassés au moment de l’annexion, leur nationalisation devrait s’effectuer sans heurt. Las des baisses de salaires récurrentes, les ouvriers de l’entreprise s’apprêtaient même à se mettre en grève au printemps dernier.

Frégates vs destroyers

La modernisation profonde de la flotte russe n’en a pas modifié la structure, qui date de l’époque soviétique. Sa mission principale demeure également inchangée depuis plus d’un demi-siècle : protéger les sous-marins stratégiques et leur permettre de riposter en cas d’attaque des États-Unis.

Les missiles Kalibr et Zircon octroieront aux frégates la force de frappe d’un porte-avions.

Bien que cela nécessite des navires à fort tonnage, capables de livrer combat loin de leur base, la Russie se concentre actuellement sur la construction de frégates relativement modestes. Un choix stratégique justifié, semble-t-il, par la possibilité de déployer les nouveaux missiles multi-rôles Kalibr et les futurs missiles de croisière supersoniques Zircon sur ce genre de bateaux, leur octroyant ainsi la force de frappe d’un porte-avions.

Le point faible de cette logique réside dans l’autonomie des navires qui emporteront ces missiles. Certes, le Kalibr a une portée en mer de 500 kilomètres, équivalente à celle du Zircon lors des essais (Vladimir Poutine parle, quant à lui, de 1 000 kilomètres…). Cela permet de garder l’ennemi à bonne distance en cas de conflit. Toutefois, les destroyers américains, plus gros que les frégates russes, disposent d’une autonomie plus longue : rien ne les empêche, pour avancer, d’attendre que ces dernières « baissent leur garde » et rentrent au port.

En outre, Washington dispose actuellement de soixante-sept destroyers, pouvant emporter chacun cinquante-six missiles de croisière. Les huit futures frégates russes, même équipées de leurs vingt-quatre Kalibr et Zircon, ne font pas le poids à côté.

Enfin, de sérieux doutes entourent l’utilité des futurs navires de débarquement, dès lors qu’aucun porte-avion ne les escorte et ne les protège contre une attaque aérienne. Pour l’instant, la Russie ne dispose que de l’Amiral Kouznetsov, un bâtiment de plus de trente ans actuellement en rénovation et dont les dernières sorties avaient été émaillées d’une série d’incidents (pannes, incendies…). En dépit des milliards d’euros déjà investis, la « modernisation totale » de la marine russe laisse pour l’instant un goût d’inachevé.

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