Ukraine : les confidences de « l’avocat du diable »

L’ex-président ukrainien, Petro Porochenko, fait l’objet de diverses poursuites judiciaires dans son pays (pour évasion fiscale, blanchiment d’argent et abus de pouvoir). Pour sa défense, il a choisi un Russe de 38 ans, Ilya Novikov, révélé par plusieurs procès médiatisés. Le Courrier de Russie a rencontré l’avocat.

Petro Porochenko est visé par combien d’enquêtes actuellement, en Ukraine ?

Ilya Novikov : À notre connaissance, une trentaine. Mais d’autres ont pu être ouvertes sans que la défense en ait été informée. De même, il est possible que certains dossiers aient été classés et que nous n’en sachions rien.

Récemment encore, M. Porochenko n’était cité qu’en qualité de témoin. Ce n’est qu’en juin dernier qu’il a été accusé d’abus de pouvoir : en 2018, il aurait exercé des pressions afin d’imposer Sergueï Semotchko à la tête des Services de renseignement extérieur…

Quoi qu’il en soit, l’attitude de l’accusation laisse à penser que le dossier est vide. Par exemple, le 7 juillet, les enquêteurs demandaient un délai de trois mois pour rendre leurs conclusions dans l’« affaire Semetchko ». Mais le lendemain, le procureur général, Irina Venediktova, actait le classement de l’affaire !

« Le Parquet travaille dans l’intérêt du président actuel, Volodymyr Zelensky. »

Dans un autre dossier, le procureur a commencé par demander que M. Porochenko soit placé en détention provisoire en qualité de « suspect dangereux ». Trois jours plus tard, mon client déclarait sur l’honneur qu’il restait à la disposition des enquêteurs et ne chercherait pas à se soustraire à l’instruction. Cela a suffi au procureur pour retirer sa requête ! M. Porochenko ne doit donc pas être si « dangereux » puisqu’on se fie à sa parole…

Pour moi, ces épisodes révèlent l’absence de fondement des enquêtes. Je rappelle d’ailleurs que l’ancien procureur général, Rouslan Riabochapka, a été démis de ses fonctions en mars dernier pour avoir refusé de signer une demande de mise en examen de M. Porochenko. Il avait qualifié les soupçons d’« infondés » et dénoncé une forme de « terreur judiciaire ».

Quelle ligne de défense adoptez-vous ?

I. N. : La ligne de défense dépend de l’accusation. Si quelque chose de précis et de solide est reproché à notre client, nous nous défendrons. En revanche, s’il n’y a rien et si les affaires sont classées, nous nous réservons le droit de contre-attaquer : nous déclencherons des poursuites pour falsification de documents. Il reste à savoir qui, dans ce cas, sera chargé de l’affaire : ce n’est quand même pas le Bureau d’enquête d’État (un organe créé en 2016 et chargé d’enquêter sur les hauts fonctionnaires) qui va faire la lumière sur ses propres activités…

Une chose est néanmoins claire. Le Parquet travaille dans l’intérêt du président actuel, Volodymyr Zelensky. C’est lui le bénéficiaire des poursuites contre son prédécesseur.

Sur internet, défendre les intérêts de Petro Porochenko vous vaut le surnom d’« avocat du diable »…

I. N. : En réalité, on m’a appelé ainsi dès 2014, lorsque j’ai commencé à défendre Nadia Savtchenko, la pilote ukrainienne accusée du meurtre de plusieurs journalistes russes dans le Donbass [elle a été condamnée par la justice russe à 22 ans de prison, puis graciée et échangée contre deux ressortissants russes emprisonnés en Ukraine, en 2016, ndlr]. Cela ne me préoccupe pas particulièrement.

Nadia Savtchenko et Ilya Novikov lors d’une audience au tribunal municipal de Donetsk, le 1er février 2016. Photo : Valery Matytsin/TASS

Pour mes clients, l’important n’est pas la teneur des commentaires sur les réseaux sociaux, mais la capacité de leur avocat à résister à cette pression populaire et à ne pas les lâcher.

Que retenez-vous de l’affaire Savtchenko ?

I. N. : Le procès était suivi de près par des dizaines de journalistes et par des millions de personnes, mais cela n’a pas empêché l’accusation d’affirmer des contre-vérités et d’user de méthodes pour le moins douteuses. On a par exemple procédé à une absurde expertise psychologico-linguistique : à partir de bribes d’une interview donnée par Nadia à la télévision russe quelques jours après son arrestation, on a prétendu démontrer que ses mots trahissaient ses intentions et qu’elle avait effectivement cherché à abattre les journalistes.

« En Ukraine, le judiciaire n’est pas encore entièrement soumis à l’exécutif comme en Russie. »

Je me souviens d’un autre « grand » moment : le témoignage d’un séparatiste. Il a raconté comment un de ses camarades – tué depuis – avait surpris Nadia Savtchenko, peu de temps avant la mort des journalistes, effectuant un relevé des positions rebelles depuis un mirador afin de les communiquer à l’artillerie ukrainienne. Ce témoignage était invérifiable, le véritable témoin étant mort, et le mirador, au dire du soldat, ayant ensuite été détruit…

Tout le procès était comme ça, la moindre « preuve » reposait sur du vent.

Vous avez également défendu le militant tchétchène des droits de l’homme Oïoub Titiev, membre de l’ONG Mémorial, condamné en 2019 à quatre ans de prison pour détention de 180 grammes de cannabis. Il a finalement été libéré après avoir purgé le tiers de sa peine. Quel rôle a joué la mobilisation internationale en sa faveur ?

I. N. : Dans ce cas, comme dans celui de Nadia Savtchenko, nous n’aurions rien obtenu sans le soutien de l’Union européenne et sans la mobilisation de l’opinion publique. Les autorités russes ont beau affirmer le contraire, elles sont très sensibles à ce qui se dit hors de leurs frontières. Elles ne peuvent pas adopter la même attitude à l’égard d’un accusé qui focalise l’attention internationale et de quelqu’un qui ne bénéficie d’aucune « protection » médiatique.

Oïoub Titiev (au centre) lors de sa libération, le 21 juin 2019 à Argoun, en Tchétchénie.
Photo : Saïd Tsarnaïev/RIA Novosti

Cette protection peut toutefois se révéler insuffisante pour faire plier Moscou. Le réalisateur Oleg Sentsov, par exemple, a passé cinq ans en prison en Russie [arrêté en 2014, il était accusé de préparation d’un attentat terroriste, ndlr]. Il n’a été libéré qu’à la faveur d’un échange de prisonniers entre Kiev et Moscou.

Vous avez une longue expérience des systèmes judiciaires russe et ukrainien. Lequel fonctionne le mieux ?

I. N. : Ils fonctionnent mal l’un comme l’autre – personne ne me contredira sur ce point – mais ils souffrent de problèmes structurels distincts. Pour l’Ukraine, c’est d’abord la corruption : dès que de grosses sommes d’argent sont en jeu, on peut être sûr qu’il y aura des tentatives d’achat des juges, du procureur, etc.

En Russie, il y a aussi des pots-de-vin, mais le principal problème se situe dans la soumission des juges à la hiérarchie. Un juge peut facilement être renvoyé à la demande de son supérieur. Les présidents de tribunaux décident également de l’attribution des affaires, ce qui n’est pas sans influencer le jugement final. En Ukraine, le système fonctionne différemment, le judiciaire n’est pas encore entièrement soumis à l’exécutif comme en Russie.

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