Spoutnik-V : un vaccin très politique

La Russie est le premier pays au monde à avoir provisoirement homologué un vaccin contre la Covid-19. En Occident, la nouvelle a été accueillie avec une perplexité qui rappelle que, même en période d’urgence sanitaire, les enjeux politiques priment sur la solidarité.

Le 11 août dernier, Vladimir Poutine s’est réservé l’honneur d’annoncer en personne la bonne nouvelle : la Russie a trouvé un vaccin anti-Covid ! Le produit, développé conjointement par le Centre d’épidémiologie et de microbiologie Gamaleïa et par le ministère de la Défense, est « efficace » et permet à l’organisme de « constituer des défenses immunitaires solides et durables », au dire du chef de l’État russe.

Comme gage de sa confiance dans le médicament, il a précisé que sa propre fille Katerina Tikhonova (dont il parle très rarement) avait participé aux tests et qu’elle en avait été quitte pour une petite fièvre.

Ce détail n’est pas sans rappeler Catherine la Grande, qui avait tenu à tester elle-même un vaccin contre la variole avant que le produit ne soit inoculé à son fils Paul. La légende veut qu’une voiture et une escorte aient été tenues prêtes, au cas où les choses tourneraient mal pour la tsarine et le tsarévitch, à conduire le docteur hors du pays pour le soustraire à la vindicte populaire…

Vladimir Poutine, de son côté, ne semble pas s’être fait vacciner. Nul ne lui en tiendra rigueur : la notice du médicament précise qu’il est destiné aux sujets adultes de 18 à 60 ans (le président russe a 67 ans).

La Russie, éternelle suspecte

La recherche du vaccin a été financée par le Fonds russe des investissements directs (RFPI) – un organisme sous sanctions américaines. Son président, Kirill Dmitriev – dont la femme a fait ses études avec Katerina Tikhonova… –, a joué les VRP pendant de longues semaines. C’est sans doute à lui que l’on doit le nom du produit, Spoutnik-V (spoutnik en l’honneur du premier satellite spatial, V pour « vaccin ») : « En 1957, les Américains étaient éberlués d’entendre le signal émis par le satellite soviétique. Ce sera la même chose avec le vaccin : la Russie sera encore une fois la première ! », promettait-il sur la chaîne CNN, la veille de l’officialisation de la découverte.

Les déclarations du début de l’année, pleines de bonnes intentions, sur la nécessité pour l’humanité de s’unir face à la maladie, ont fait long feu.

En réalité, il serait plus juste de parler de circonspection, voire de suspicion, pour qualifier la réaction des Occidentaux. Le porte-parole de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Christian Lindmeier, a ainsi souligné que le vaccin russe n’avait pas passé tous les tests prévus. Même son de cloche du côté du ministère allemand de la Santé, qui a aussitôt exprimé ses doutes quant à la fiabilité et à l’innocuité du produit.

Certes, pour l’heure, le Spoutnik-V a été testé sur quelques dizaines de volontaires, alors qu’il aurait fallu le faire sur plusieurs milliers. Toutefois, les reproches semblent exagérés. En principe, la mise au point d’un vaccin prend entre trois et six ans. En huit mois, l’épidémie de Covid-19 a causé officiellement la mort de près de 800 000 personnes dans le monde. Et la Russie n’est pas la seule à avoir raccourci ses protocoles d’essais au nom de l’urgence sanitaire.

Kirill DMitriev, le patron du Fonds russe des investissements directs. Photo : Mikhaïl Klimentiev / TASS

Le Royaume-Uni a ainsi d’ores et déjà commandé pour septembre des millions de doses du vaccin actuellement en cours d’élaboration par l’entreprise AstraZeneca et l’université d’Oxford. Aux dernières nouvelles, la formule utilisée serait proche de celle du Spoutnik-V, basée sur le vaccin contre Ebola.

Donald Trump, qui joue gros à deux mois de la présidentielle, a de son côté promis un vaccin pour la fin de l’année. Quant aux Chinois, le mystère entourant leurs recherches n’a d’égal que le silence de l’OMS à ce sujet. À notre place, certains iraient jusqu’à parler de complaisance, la rumeur voulant que le président de l’organisme onusien, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, doive son poste à Pékin…

À crise politique…

La course mondiale au vaccin le montre : cette crise du coronavirus est extrêmement politisée, et les déclarations du début de l’année, pleines de bonnes intentions, sur la nécessité pour l’humanité de s’unir face à la maladie, ont fait long feu.

Selon des sources concordantes, les chercheurs russes se seraient fait sèchement éconduire par leurs collègues d’outre-Atlantique, auxquels ils avaient demandé de tester le produit de leur côté. Au contraire, les biologistes chinois auraient accepté. Au regard des rapports mutuels qu’entretiennent actuellement Moscou, Pékin et Washington, cela n’a rien de surprenant.

Quelle image renverraient Washington et Bruxelles s’ils acceptaient de « se faire soigner » par Moscou en dépit des sanctions… ?

Comme d’autres organismes internationaux, l’OMS a connu des jours meilleurs et nourrit la défiance croissante des capitales mondiales. À Moscou, ses critiques ciblant exclusivement le vaccin russe sont d’autant plus mal passées que sa gestion du début de la crise n’était pas exempte de tout reproche. Son soutien de janvier-février à Pékin – qui tardait pourtant à communiquer clairement sur la situation sanitaire à Wuhan – et la mollesse de ses recommandations ont d’ailleurs eu pour effet le retrait de Washington, son principal contributeur budgétaire. Aujourd’hui, l’organisme craint plus que tout l’ouverture d’une enquête sur son mode de fonctionnement et ses processus décisionnels.

enjeux économiques

Les enjeux économiques de la crise expliquent en partie ces tensions. On évalue entre 3 et 5 milliards le nombre de doses nécessaires à une campagne de vaccination mondiale. Cela représente plus de 75 milliards de dollars. Selon le journal Vedomosti, les laboratoires russes ambitionnent de s’accaparer un quart du marché en produisant un milliard de doses d’ici à la fin de 2021. Il y a fort à parier que les prochains mois seront émaillés de coups bas et de tentatives de pression de la part des uns et des autres. Au demeurant, rien ne dit qu’un Spoutnik-V testé par des milliers de volontaires n’aurait pas essuyé les mêmes critiques des Occidentaux : il est toujours possible de mettre en doute les chiffres annoncés, les protocoles détaillés, etc.

On peut également, sans trop s’avancer, affirmer que le vaccin russe sera exclu a priori des pharmacies américaines et européennes. Au-delà des raisons politiques (quelle image renverraient Washington et Bruxelles s’ils acceptaient de « se faire soigner » par Moscou en dépit des sanctions… ?), les centaines de millions d’euros investis en quelque mois dans la recherche pharmaceutique locale peuvent justifier ce protectionnisme…

Un chercheur du Centre d’épidémiologie et de microbiologie Gamaleïa, qui a mis au point le premier vaccin anti-Covid. Photo : TASS

D’autres capitales ont moins de scrupules à traiter avec la Russie. Selon le patron du RFPI, Kirill Dmitriev, une vingtaine de pays ont déjà manifesté leur intérêt pour une commande totale d’un milliard de doses. Ces clients se trouvent majoritairement en Amérique Latine, au Proche-Orient et en Asie. Une partie de la production pourrait être implantée au Brésil. Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite ou encore le Mexique ont proposé de participer à la troisième phase de tests – en échange de livraisons prioritaires du produit fini.

Doutes internes

Tandis que Moscou prend position à l’international, une autre bataille se joue sur la scène intérieure.

Le ministre russe de l’Industrie et du Commerce, Denis Mantourov, a d’ores et déjà annoncé la production prochaine de plusieurs millions de doses de Spoutnik-V par mois dès le début de 2021. En outre, l’institut Vektor de Novossibirsk a annoncé le début des essais cliniques de son propre médicament. Si tout se passe bien, la Russie pourrait donc disposer prochainement de deux vaccins.

C’est sans doute ce qui a poussé le ministère de la Santé à annoncer le lancement, en octobre, d’une campagne de vaccination à destination des personnels médicaux et des enseignants. Les établissements de soins dressent actuellement des listes d’employés auxquels la vaccination est « très fortement recommandée » (officiellement, elle n’est pas imposée). Cette campagne pourrait toutefois se heurter à la méfiance des premiers intéressés : selon un sondage récent, un quart des médecins seulement sont prêts à subir une injection, et la moitié d’entre eux refuse catégoriquement.

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