Sibérie : les entreprises inégales face à la Covid

Dans l’ouest de la Sibérie, le propriétaire d’une quincaillerie a entamé une grève de la faim au début du mois de juillet pour attirer l’attention sur les difficultés rencontrées par les petits entrepreneurs à cause de l’épidémie.

Fin mars, un foyer de Covid-19 se déclare sur l’installation pétrolière de Priobskoïé à quelques kilomètres du village de Seliarovo, dans le district autonome des Khantys-Mansis (ou Iougra). Craignant la contamination, les riverains mènent des rondes pour interdire l’accès du village aux ouvriers des puits de forage. Bientôt, la police intervient, bouclant le secteur et ordonnant la fermeture de tous les commerces, à l’exception des supérettes. La quincaillerie d’Evgueni Konyguine n’a plus rouvert depuis.

Quatre mois de solitude

« Elle ne rapportait pas énormément, mais j’étais en mesure de payer les traites [un emprunt de 16 000 euros souscrit il y a six ans pour l’ouverture du magasin, ndlr] et de nourrir ma femme et mes trois enfants », raconte-t-il.

Malgré les appels à l’aide lancés aux autorités locales, le propriétaire se retrouve bientôt en faillite. « J’ai d’abord demandé si je pouvais prétendre à un prêt à taux préférentiel : premier refus, raconte-t-il. J’ai ensuite voulu changer d’activité, j’étais d’accord pour signer un contrat avec les abattoirs de Sourgout (la ville la plus peuplée de la région) et ouvrir une boucherie. Je n’avais besoin que d’un prêt pour les travaux : nouveau refus. »

L’entrepreneur propose alors de créer un rayon sports d’hiver ou une salle de sport dans son magasin. « Le responsable de district m’a répliqué que ce n’était pas le secteur le plus prometteur en ce moment… Je lui ai demandé à quoi servaient les 17 millions d’euros alloués par l’État fédéral au district des Khantys-Mansis pour faire face à la crise. Il m’a confié qu’il n’en avait pas vu le moindre kopeck », poursuit M. Konyguine.

Evgueni Konyguine, ancien ingénieur devenu patron de quincaillerie.
Photo : Archives personnelles via Novaïa Gazeta

Au début de mai, il adresse un courrier à l’administration régionale. « Pour toute réponse, on m’a redirigé vers la liste des mesures de soutien aux PME [prise en charge d’une partie des salaires des employés, report de charges, prêts à taux avantageux…, ndlr]. Personne n’a lu ma lettre. J’ai écrit une seconde fois : même réponse… »

Le 5 juillet, Evgueni Konyguine entame une grève de la faim dans l’espoir d’attirer l’attention des autorités sur sa situation. Bientôt, des responsables locaux de tous bords politiques lui téléphonent, lui conseillant de renoncer pour ne pas mettre sa vie en danger. Le responsable de district lui offre même un poste d’ambulancier, payé 30 000 roubles (341 euros) par mois. L’entrepreneur refuse, jugeant ce salaire trop faible pour subvenir aux besoins de son foyer.

La crise a accentué des inégalités anciennes entre les employés du secteur énergétique et le reste de la population.

Un député régional, Iaroslav Beliakov, lance même une collecte de fonds en ligne. « C’est un patron qui traverse une mauvaise passe, déclare l’élu au portail Ura.news. Nous allons voir avec les autorités locales ce que nous pouvons faire pour résoudre la situation. »

L’attitude d’Evgueni Konyguine se heurte toutefois à un certain scepticisme. Un habitant de Seliarovo, qui affirme connaître l’entrepreneur, le qualifie d’« imposteur », rapporte le portail Fedpress. Sur le réseau social VKontakte, certains soulignent que Konyguine ne montre aucun signe d’épuisement et prend régulièrement le volant de sa voiture pour aller « on ne sait où ». « J’ai perdu dix-sept kilos en trois semaines », répond l’intéressé à ses détracteurs.

Incompréhension

La détresse d’Evgueni Konyguine est loin d’être un phénomène isolé dans la région. Avec près de 17 000 cas de contamination à la Covid-19 pour 1,6 million d’habitants, le Iougra compte parmi les régions les plus touchées par l’épidémie. Le gouverneur, Natalia Komarova, a d’ailleurs prolongé jusqu’au 9 août l’interdiction d’ouvrir pour les restaurants, les clubs de fitness, les cinémas et la plupart des commerces.

Une décision incompréhensible pour les patrons concernés. « Qu’on m’explique pourquoi je ne peux pas reprendre le travail, alors que les centres commerciaux et les salons de beauté sont ouverts ! En quoi les entraînements individuels sur rendez-vous sont-ils plus dangereux ? », écrit sur sa page Instagram Ilia Zvonarev, coach sportif et propriétaire d’une salle de sport à Nijnevartovsk.

Il pointe également du doigt le caractère arbitraire de la redistribution des aides aux PME. « Officiellement, mon club de sport ne fait pas partie des secteurs sinistrés et ne peut prétendre à aucune compensation, explique-t-il. Beaucoup de coachs comme moi se trouvent ainsi aujourd’hui dans une situation critique. »

Le gisement pétrolier de Samotlor, dans le Iougra. Photo : Alamy/TASS

Contactées par la presse locale, les autorités bottent en touche. « Il ne s’agit là que de messages sur les réseaux sociaux, indique le porte-parole du ministère régional des Sports au portail Neft.media. Nous n’avons reçu aucune demande officielle. Je n’ai donc aucun commentaire à faire. »

« La Région s’est contentée des mesures prévues au niveau fédéral, explique Roman, un blogueur de 42 ans installé dans la région. C’est insuffisant pour protéger les petits patrons en milieu rural, qui ont perdu près de la moitié des revenus de l’année. »

À l’ombre des derricks

La situation est d’autant plus difficile à supporter que, dans le même temps, la filière pétrolière — principale activité économique du Iougra — semble avoir moins souffert de la crise. « Les cols blancs sont passés en télétravail, les ouvriers ont continué d’aller à l’usine. Les paies ont globalement été conservées, poursuit Roman. Chez Lukoil, les employés ont même reçu des bonus correspondant à trois ou quatre salaires mensuels. »

Ces différences de traitement accentuent des inégalités anciennes entre les employés du secteur énergétique et le reste de la population. Au Iougra, un ouvrier pétrolier de base gagne entre 80 000 et 100 000 roubles par mois (910 à 1140 euros), soit un peu plus que le salaire moyen régional (840 euros).

« Le gisement de Priobskoïé, qu’exploite Rosneft à quelques kilomètres d’ici, est l’un des plus riches de Russie, raconte Evgueni Konyguine. Le village est complètement cerné par les puits. Cette manne devrait nous permettre à tous de vivre dans l’opulence. Nous en sommes bien loin. »

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