Rouge : le soleil disputé

C’est tout de même vexant : jamais nous ne saurons si, au cœur de Moscou, nous foulons les pavés de la Belle Place ou de la place Rouge.

Depuis l’Antiquité grecque et latine, le rouge est en effet la plus précieuse des couleurs, la plus rare, rivalisant avec l’or.

C’est ainsi que dans la tradition slave, russe notamment, l’adjectif krasny exprimait indissociablement le rouge et le beau.

Plus tard, le sens de « rouge » l’a emporté, mais on retrouve, aujourd’hui encore, l’ancien sens dans l’adjectif prekrasny, qui, doté du préfixe superlatif pre, signifie « beau ».

Comme pour la place évoquée ci-dessus, comment savoir si le grand-prince Vladimir de Kiev, responsable, au Xe siècle, du baptême de la Russie selon le rite byzantin et canonisé par l’Église orthodoxe, est qualifié dans la tradition populaire de « Vladimir Beau Soleil » ou « Vladimir Soleil rouge » ? Vladimir Volkoff, écrivain français d’origine russe, que l’on ne saurait soupçonner de sympathies bolcheviques ou simplement révolutionnaires, opte, lui, dans la biographie qu’il consacre au personnage, pour « le Soleil rouge », ce qui indique l’absolue synonymie du « beau » et du « rouge ».

Une chose est sûre : il serait erroné de faire de la krasna devitsa des contes une « fille rougeaude » en français, alors qu’il s’agit bien évidemment d’une « belle jeune fille ».

Vie, magnificence, feu

Il existe en russe une multitude d’adjectifs traduisant diverses nuances de rouge : pourpre, ponceau, rubis, bordeaux, écarlate… – chaque nuance pouvant s’exprimer par plusieurs qualificatifs. Entrent également dans la catégorie russe du rouge le rose et le framboise.

Avant la christianisation de ce qui ne s’appelait pas encore la Russie, on vénère les idoles, notamment Dajbog, dieu du soleil et de la fécondité. Dajbog est fêté au début du printemps qui, en ces temps reculés, marque aussi le début de l’année. L’Église orthodoxe, comme de nombreuses autres, va faire coïncider ses fêtes religieuses avec les célébrations païennes – une façon comme une autre, pour elle, de s’imposer et d’envoyer aux oubliettes les anciens rites.

Ainsi la fête de Pâques, fête de la victoire de la vie sur la mort, sera-t-elle plaquée sur celle du renouveau, de la naissance. Et la tradition des œufs de Pâques colorés à la pelure d’oignon, donc dans des tons de rouge, remonte au paganisme et n’a strictement rien de chrétien.

La pourpre joue un rôle considérable dans la magnificence byzantine, dont va s’inspirer la Russie. Elle est réservée aux empereurs, seuls en droit de la revêtir et de siéger sur un trône de cette couleur.

Sur les icônes russes les plus anciennes, les vêtements de la Mère de Dieu et du Christ-Sauveur sont souvent rouges, de même que les ailes des séraphins en témoignage de leur amour ardent de Dieu.

Pour tout Russe, et pour tout Moscovite en particulier, à chaque incendie Moscou renaît de ses cendres tel le phénix, plus belle qu’avant.

Le rouge est, par excellence, la couleur de Moscou, où elle est associée à l’optimisme et à la gaieté de gens exubérants et en bonne santé, par opposition à Saint-Pétersbourg, ville « malsaine » et marécageuse. Si le destin de la seconde semble lié à l’eau (de terribles inondations ont longtemps représenté un danger pour son existence même), le rouge des incendies a maintes fois emporté des quartiers entiers de la première, construits en bois et en torchis – pour ne rien dire de celui de 1812, lié à la campagne de Russie napoléonienne.

On rapporte que cet incendie a été déclenché sur ordre du gouverneur de la ville, Rostopchine, père de la comtesse de Ségur. Léon Tolstoï donne une autre explication dans son Guerre et Paix :

« Les Français attribuaient l’incendie de Moscou au patriotisme féroce de Rostopchine, les Russes au vandalisme des Français. En réalité, rien ne permet et ne pouvait permettre d’en imputer la responsabilité à une ou plusieurs personnes. Moscou brûla parce qu’elle avait été placée dans les conditions où toute ville construite en bois doit brûler, indépendamment de la présence ou de l’absence de cent trente mauvaises pompes d’incendie. Moscou, parce que ses habitants l’avaient quittée, devait brûler tout aussi inévitablement que doit prendre feu un tas de copeaux sur lequel pendant plusieurs jours tombent des étincelles. Une ville en bois dans laquelle, malgré la présence des propriétaires et de la police, il y a presque chaque jour des incendies en été, ne peut pas ne pas brûler quand elle est vide de ses habitants et occupée par des troupes qui fument la pipe, alimentent des feux sur la place du Sénat avec les chaises du Sénat et font cuire la soupe deux fois par jour. »

Qui a tort, qui a raison ? Peu importe, au demeurant, car pour tout Russe, et pour tout Moscovite en particulier, à chaque incendie Moscou renaît de ses cendres tel le phénix, plus belle qu’avant.

Sacrifice, guerre et révolte

Les martyrs sont également représentés vêtus de rouge sur les icônes, parce qu’ils ont donné leur vie pour le Christ. Le rouge est aussi la couleur du sang versé au combat.

Le sacrifice, néanmoins, n’est pas toujours consenti. Un récit de l’écrivain Leonid Andreïev, écrit en 1904 et inspiré par le conflit russo-japonais, va frapper les esprits. Intitulé Le rire rouge, il est une protestation pacifiste contre l’horreur de cette guerre. Le narrateur – lui-même combattant – donne un témoignage halluciné de ce qu’il vit et finit par sombrer dans la folie.

« Le soleil était énorme, terrible : on eût dit que la terre s’était approchée de lui et allait bientôt se consumer à ce foyer impitoyable. Et les yeux ne regardaient pas. La pupille, rétrécie comme une graine de pavot, cherchait en vain de l’ombre sous les paupières baissées : le soleil perçait la fine membrane et pénétrait telle une lueur de sang dans le cerveau torturé. […] L’air incandescent vibrait, les pierres vacillaient sans bruit, elles semblaient prêtes à crouler, et, au tournant de la route, les rangs éloignés des soldats, les armes et les chevaux se dessinaient en un contour tremblotant comme une masse gélatineuse. […] Le soleil proche, obsédant, allumait sur chaque canon de fusil, sur chaque plaque de métal, des milliers de petits soleils aveuglants, qui, de tous côtés, s’introduisaient dans les yeux, de bas en haut, semblables à des pointes de baïonnette chauffées à blanc. »

Le drapeau rouge de la Russie révolutionnaire est un emprunt et un hommage à la Commune de Paris.

Les conséquences de la défaite infligée par le Japon sont très lourdes pour la Russie. Des troubles éclatent un peu partout dans l’Empire, dès 1905 : grèves, manifestations… Dans les campagnes, les paysans « lâchent le coq rouge », en d’autres termes ils mettent le feu aux grandes propriétés ou à certaines institutions locales. Les désordres se poursuivront l’année suivante, entraînant une répression sanglante, marquée par des excès et des débordements.

C’est alors que l’on voit surgir, çà et là, dans les usines, notamment à Saint-Pétersbourg, des drapeaux rouges.

Le triomphe du rouge

Si, en Occident, le drapeau rouge apparaît, dans les luttes sociales, dès le XVIIIe siècle, notamment en Angleterre, celui de la Russie révolutionnaire est un emprunt et un hommage à la Commune de Paris.

Dès la révolution de Février 1917, alors même qu’il n’est question que de république, le tsar ayant abdiqué, et non de bolchevisme ou de socialisme, le rouge est partout dans les villes : banderoles rouges pour les défilés, cocardes rouges, rubans rouges… Dans sa Roue rouge (la « roue rouge » de l’Histoire, qui écrase et ensanglante tout sur son passage), Alexandre Soljenitsyne rapporte les propos de témoins. Tous n’apprécient pas ce débordement de rouge. Une vieille femme se lamente devant une banderole : avec tout ce tissu, on aurait pu en faire des chemises pour les gosses !

Un autre raconte qu’il a vu un cortège de concierges avec, en tête, un balai orné de rubans rouges. Mais le plus cocasse est sans doute ce slogan en lettres rouges sur fond blanc, « Vive l’Internationale », brandi par un groupe important de nonnes.

Moscou, 2019. Défilé en mémoire de la parade du 7 novembre 1941, sur la place Rouge, où les troupes soviétiques défilèrent avant de partir pour le front. Photo : Sergei Ilnitsky/EPA/TASS

Certains – des « Blancs », sans doute – refusent catégoriquement d’arborer ce qu’ils appellent des « chiffons rouges ». Et comme la guerre mondiale se poursuit, sur le front de Roumanie les autorités roumaines interdisent aux magasins de vendre du tissu rouge aux soldats, de peur que cette « rougeole » ne se répande dans leurs rangs.

La police du tsar ayant été écartée – elle a laissé trop de mauvais souvenirs –, elle est remplacée au pied levé par une milice de volontaires, le plus souvent jeunes, que l’on reconnaît à leur brassard rouge. Leur insigne pourpre ne suffit pourtant pas à les rendre crédibles, et le chaos s’installe peu à peu dans le pays.

Le coup d’État d’Octobre, dont la réussite était si improbable que les bolcheviks eux-mêmes n’y croyaient pas, déclenche, pour près de quatre ans, une guerre civile. Les bolcheviks reprennent à leur compte la symbolique du rouge, mais ce n’est plus le rouge bon enfant des mois précédant leur putsch.

Telle est désormais la couleur de l’armée, ainsi que celle de la cavalerie qui, conduite par Boudionny, chassera les Polonais de Kiev. Un jeune juif d’Odessa, Isaac Babel, suivra cette campagne et tirera de ses observations un livre qui lui assurera la célébrité : l’extraordinaire Cavalerie rouge. Il y raconte le quotidien de la guerre, fait de raids sauvages, de combats sans pitié. Il peint aussi des portraits de ces rudes combattants, pas toujours sympathiques, et parvient, au fil des pages, à donner un souffle épique à sa relation. La renommée de Babel ne l’empêchera toutefois pas de disparaître dans les « Purges » staliniennes.

L’Armée rouge de Trotski est puissamment secondée par la Tcheka, Commission extraordinaire (première police politique des Soviets) qui multiplie arrestations et exécutions massives tout au long de la guerre civile. C’est le règne de la « Terreur rouge ».

Chaque maison, chaque isba a son « beau coin » ou son « coin rouge ». C’est l’angle de la pièce principale où sont placées les icônes, éclairées au-dessous par une veilleuse.

Pour Boris Pilniak, le rouge bolchevique présent dans son Année nue, qui traite de cette période chaotique, est secondaire. L’écrivain évoque, certes, le bouleversement révolutionnaire, mais surtout les souffrances physiques, le sang versé pour créer le monde nouveau :

« Tout naît dans le sang, dans le rouge. […]. Le feu est rouge, le sang est rouge… où il y a du feu, il y a du sang. »

Simultanément, la propagande bolchevique est à l’œuvre, notamment les campagnes antireligieuses. Outre les arrestations et exécutions de membres du clergé et de fidèles, la machine bolchevique plaque ses nouveaux rites sur les rites orthodoxes, de même que l’orthodoxie avait utilisé les rites païens.

Les plus réfractaires à l’athéisme sont les personnes âgées, notamment dans les campagnes. Or, chaque maison, chaque isba a son « beau coin » ou son « coin rouge », si l’on se réfère à ce qui a été dit plus haut. C’est l’angle de la pièce principale où sont placées les icônes, éclairées au-dessous par une veilleuse. Qu’à cela ne tienne ! Avec les bolcheviks, plus d’hésitation : le « beau coin/coin rouge » rougit définitivement et, dans les écoles, on distribue aux enfants des portraits des nouveaux leaders à remettre à leurs parents ou grands-parents pour remplacer les images saintes.

Rouge désacralisé, rouge féerique

Quand la Russie sort, exsangue, des « Purges », de la Seconde Guerre mondiale, voire de la déstalinisation et du « regel » brejnévien, le rouge existe toujours, mais personne n’y croit plus.

La période Brejnev – fort longue – est l’ère des blagues à caractère politique, bien évidemment interdites, mais circulant par le bouche à oreille. En voici deux, concernant le rouge, parmi d’innombrables :

« Le président Carter est informé que les Soviets ont repeint la lune en rouge. Conseil extraordinaire dans le bureau ovale. Au terme de longues réflexions, on trouve une réplique : Carter enjoint aux cosmonautes américains d’ajouter une bande blanche et d’écrire : Malboro. Aussitôt dit, aussitôt fait. On rapporte la chose à Brejnev. Celui-ci tire sur son cigare et, après un silence, jette : « Filez sur la lune et écrivez au bas : le ministère de la Santé d’URSS avertit que fumer est dangereux pour la santé… »

« Brejnev joint Nixon par le téléphone rouge pour lui raconter son rêve de la nuit précédente : au-dessus de la Maison-Blanche, flotte le drapeau rouge !
Le lendemain, Nixon appelle Brejnev et, à son tour, lui raconte son rêve : au-dessus du Kremlin, flotte le drapeau rouge !
C’est en effet le cas, rétorque Brejnev. Le drapeau rouge flotte bien au-dessus du Kremlin.
Certes, reprend Nixon. Mais dans mon rêve, sur ce drapeau, il y avait un truc écrit en chinois. »

Et une dernière, par pure gourmandise :

« Alexandre le Grand, César et Napoléon sont invités sur la place Rouge pour admirer le défilé.
‒ Si j’avais eu les chars soviétiques, dit Alexandre le Grand, j’aurais été invincible !
‒ Si j’avais eu les avions soviétiques, dit César, j’aurais conquis le monde !
‒ Et si j’avais eu la Pravda, dit Napoléon, personne n’aurait jamais entendu parler de Waterloo. »

2017 marquait le centenaire de la révolution, et l’on sentait, chez les officiels de la Fédération de Russie, un grand malaise. Fêter le bolchevisme était gênant, feindre que rien ne se soit passé un siècle plus tôt ne l’était pas moins. Les observateurs des relativement modestes célébrations ont été nombreux à souligner le « manque de rouge » dans les rues et les cérémonies…

Le rouge bolchevique apparaît donc définitivement désacralisé. Certains s’en réjouiront, d’autres le déploreront.

En 1923, Alexandre Grine, écrivain, aventurier, baroudeur ayant fait tous les métiers, écrit une féerie intitulée Les voiles écarlates (ou Les voiles pourpres), qui a enchanté et continue d’enchanter des générations de lecteurs russes. Dans un livre de souvenirs de son enfance soviétique, Alice Danchokh écrit :

« Les voiles pourpres d’Alexandre Grine symbolisent le merveilleux. Le gréement inhabituel du navire est le signe, pour l’héroïne, qu’un capitaine courageux est venu la chercher. Il doit l’emporter vers un pays lointain où règnent l’amour et la prospérité. Cette œuvre sentimentale a connu un succès fantastique. »

Chaque année, à la fin du mois de juin, a lieu, à Saint-Pétersbourg, le festival « Les voiles écarlates », destiné à la jeunesse. Il marque l’entrée de ceux qui achèvent leurs études secondaires dans la vie adulte. En cette année de coronavirus, le festival a eu lieu, somptueux, avec l’arrivée magique sur la Neva du bateau aux voiles pourpres, mais le public n’a pu le contempler qu’à la télévision.

Ainsi, après bien des péripéties, le rouge russe est-il aujourd’hui sentimentalement et médiatiquement féerique.


Œuvres mentionnées :

  • Leonid Andreïev, « Le rire rouge », Trois récits fantastiques slaves, traduction de Serge Persky, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1977.
  • Isaac Babel, Cavalerie rouge, Traduction de Jacques Catteau, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1972.
  • Alice Danchokh, Souvenirs culinaires d’une enfance heureuse, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Le Rocher, Monaco, 2018.
  • Alexandre Grine, Les voiles écarlates, traduction de Paul Lequesne, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2001.
  • Boris Pilniak, L’année nue, traduction de L. Bernstein et L. Desormonts, Gallimard, Paris, 1926. Alexandre Soljénitsyne, « Mars 17 », La roue rouge, traduction de Geneviève et José Johannet, Anne Coldefy-Faucard, 4 volumes, Fayard, Paris, 1993 (tomes 1 et 2), 1998, 2001.
  • Léon Tolstoï, Guerre et Paix, traduction d’Élisabeth Guertik, 2 volumes, Le Livre de Poche, Paris, 1972.
  • Vladimir Volkoff, Vladimir le Soleil Rouge, Julliard-L’Âge d’Homme, Paris-Lausanne, 1981.

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