Rentrée politique : une stabilité inconfortable

Entre les contestations à Khabarovsk (Extrême-Orient) et la crise en Biélorussie, le climat politique se tend en Russie depuis quelques semaines. Cela ne suffit pas, néanmoins, à déstabiliser le Kremlin, selon le politologue Dmitri Travine, directeur du Centre de recherches sur la Russie contemporaine de l’Université européenne de Saint-Pétersbourg.

À Khabarovsk, les manifestations en réaction à l’arrestation du gouverneur Sergueï Fourgal se poursuivent depuis six semaines. Peut-on imaginer un scénario analogue dans d’autres régions ? Les événements de Khabarovsk pourraient-ils servir de déclencheur et provoquer des changements politiques ?

Dmitri Travine. Photo : Université européenne de Saint-Pétersbourg

Dmitri Travine : En théorie, oui. Mais des gouverneurs arrêtés, il y en a eu beaucoup par le passé, et c’est bien la première fois que cela provoque un tel mouvement de protestation. Je ne parlerais donc pas de déclencheur pour l’instant. Par ailleurs, en Russie, les conflits régionaux n’ont jamais conduit à des changements majeurs. Les révolutions de l’ère contemporaine ont presque toujours commencé dans les capitales. Or, à Moscou, où sont concentrés l’élite politique, les milieux d’affaires et toutes les instances du pouvoir russe, Poutine reste apprécié à ce jour. Il en ressort qu’il n’est pas menacé.

La vie politique russe est-elle néanmoins en train de changer ?

D. T. : Les tendances évoluent, incontestablement. Le point de bascule n’a toutefois pas été Khabarovsk mais les événements d’il y a deux ans, lorsque Poutine, en mars 2018, a été réélu à une large majorité pour un quatrième mandat [après 2000-2004, 2004-2008 et 2012-2018, ndlr]. Il a aussitôt relevé l’âge de la retraite et augmenté la TVA, ce qui a fait baisser sa popularité. Tous les sondages le montrent : entre 2010 et 2018, sa cote s’est effondrée. Beaucoup sont lassés de lui, ils trouvent qu’il est au pouvoir depuis trop longtemps et critiquent sa manière de diriger le pays. [En juillet 2020, d’après un sondage du Centre Levada, 23 % des Russes avaient confiance en leur président. Pour autant, 60 % des sondés approuvaient son action à la tête du pays, ndlr.]

« Si des troubles devaient se produire en Russie, le Kremlin serait sans pitié. »

On entendait déjà ces critiques avant 2014. Puis il y a eu l’annexion de la Crimée, qui a redonné un élan à la popularité du président. Mais il n’y aura pas de deuxième Crimée. Cela ne veut pas dire que le pouvoir actuel tombera dans les deux années qui viennent. Au contraire, je pense que Vladimir Poutine remportera les élections de 2024 et continuera à diriger la Russie, sans toutefois susciter le même enthousiasme qu’avant.

Pour vous, Vladimir Poutine compte rester au pouvoir jusqu’en 2036 ?

D. T. : Il n’aurait pas imaginé de faire voter ces amendements à la Constitution lui permettant de se présenter à nouveau dans quatre ans s’il n’avait pas prévu de rester jusqu’en 2036.

Pour l’instant, je ne vois pas ce qui pourrait le faire partir. Vladimir Poutine a des ressources sur lesquelles s’appuyer pour rester au pouvoir. Toutefois, l’histoire montre que les changements radicaux surviennent parfois de manière inattendue : une petite étincelle peut suffire à provoquer en quelques semaines des bouleversements majeurs. Pour autant, rien n’indique à ce jour que dans un proche avenir des millions de manifestants seront dans la rue pour renverser le régime.

Khabarovsk, le 25 juillet 2020. Des milliers de personnes manifestent contre l’arrestation du gouverneur de la région, Sergueï Fourgal, accusé d’avoir commandité plusieurs meurtres dans les années 2000. Photo : AP Photo/Igor Volkov

Les événements de Biélorussie peuvent-ils avoir une incidence sur la politique intérieure du Kremlin ?

D. T. : Oui. Poutine tirera les leçons de l’expérience de Minsk et durcira encore le régime, afin d’empêcher que des troubles de cet ordre ne se produisent en Russie [l’interview a été réalisée avant la nouvelle de l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny, ndlr]. S’ils devaient se produire malgré tout, le Kremlin serait sans pitié, je n’en doute pas un seul instant.

Le Kremlin n’ira-t-il pas au secours d’Alexandre Loukachenko ?

D. T. : Je pense que Loukachenko s’en tirera tout seul.

Et ensuite ? Vladimir Poutine tentera-t-il à nouveau de convaincre son homologue de créer une confédération réunissant la Russie et la Biélorussie ?

D. T. : Le président russe y aurait son intérêt, naturellement. S’il parvenait à créer une confédération russo-biélorusse pourvue d’instances de gouvernement supranationales, son électorat y verrait une victoire, l’amorce d’un rétablissement de l’empire soviétique. C’est ce que nombre de ses électeurs veulent ouvertement. Quant à savoir si Poutine réussira une telle manœuvre, c’est une autre question.

Dans un contexte tendu, marqué par la crise économique et l’épidémie de coronavirus, certains analystes voient la crise biélorusse entraîner la Russie dans un conflit militaire de grande ampleur…

D. T. : Poutine est un homme intelligent. Cela fait vingt ans qu’il s’emploie avec succès à conserver et à renforcer son pouvoir. Il serait surprenant qu’il engage un conflit militaire direct avec l’OTAN. Il peut faire la guerre à l’Ukraine ou à la Géorgie, mais une intervention en Estonie ou en Lettonie est exclue, car c’est la zone d’influence de l’Alliance.

« Poutine occupera sa place jusqu’au bout et n’entreprendra aucune réforme d’envergure. »

L’envoi ponctuel de troupes ou de mercenaires, par exemple de la société militaire privée Wagner, est envisageable, mais un conflit ouvert est impensable : ce serait se jeter dans la gueule du loup. Pour l’Occident aussi, d’ailleurs. Un nouveau conflit militaire est possible dans l’espace postsoviétique, mais aucune puissance mondiale ne s’en prendra à un pays détenteur de l’arme nucléaire pour venir au secours de l’Ukraine, de la Moldavie ou de la Biélorussie.

Certains comparent la Russie de Poutine à l’URSS de Brejnev, d’autres à celle de Staline. Quelle comparaison est selon vous la plus adaptée ?

D. T. : Comparer l’époque actuelle à celle de Staline est indécent. Il est vrai que Poutine réserve un traitement cruel à certains de ses opposants et à quelques hommes d’affaires, mais cela n’a rien à voir avec les répressions massives de Staline.

Je trouve plus pertinente la référence à Brejnev [au pouvoir de 1964 à 1982, ndlr]. Mais n’oublions pas que la stagnation brejnévienne s’était traduite par un effondrement de l’économie et par une pénurie de produits alimentaires. Aujourd’hui, les étals sont remplis et la plupart des gens ont du travail. Certes, beaucoup peinent à distinguer les perspectives de développement du pays ; mais il y cinquante ans, les difficultés concernaient la vie quotidienne. Finalement, le point commun le plus évident est celui-ci : Brejnev a gouverné jusqu’à sa mort, et il pourrait bien en être de même pour Poutine…

Pour reprendre la formule de l’économiste Sergueï Aleksachenko, l’économie russe sous Poutine a la stabilité d’un tabouret, qui n’offre toutefois pas une assise très confortable. Poutine occupera sa place jusqu’au bout et n’entreprendra aucune réforme d’envergure – exactement comme Brejnev. Au sommet, on ne voit guère de réformateurs solides, et en bas, rien ne laisse augurer une contestation massive. Après le départ de Poutine en revanche, on peut s’attendre à des changements majeurs, systémiques, en Russie.

Pourquoi ?

Parce que les régimes autoritaires ne se transmettent pas par héritage.

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