Musée Pouchkine : le tatouage s’expose aux Beaux-Arts

Le musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou présente jusqu’au 27 septembre, conjointement avec le musée parisien du Quai Branly – Jacques Chirac, une exposition consacrée à l’histoire du tatouage en Russie et dans le monde.

« De plus en plus de gens, tatoués ou non, s’intéressent au tatouage. Cette exposition vise à satisfaire leur curiosité en montrant les diverses facettes de cette discipline artistique très libre et qui évolue très rapidement », constate une des commissaires de l’exposition, Varvara Chkemeneva. Elle rappelle ainsi que, si le tatouage a longtemps été associé au monde carcéral russe, on ignore souvent qu’il fait aussi partie de l’identité culturelle de certains peuples de Russie.

Cette diversité est présentée à travers des films d’archives, des croquis et des moulages en silicone de parties du corps tatouées, dans des salles à l’éclairage tamisé, plongeant le visiteur dans une atmosphère mystique et rituelle.

Coupoles, Vierges et Yakuzas

Dès l’entrée dans la « salle russe », le regard est attiré par de grandes photos de prisonniers, prises dans les décennies 1970 à 1990 par le célèbre photographe Sergueï Vassiliev. « Évidemment, les prisonniers n’étaient pas les seuls à se faire tatouer en URSS. Il y avait aussi les militaires, les marins et les artistes. Toutefois, le tatouage carcéral possédait le système de symboles le plus homogène », raconte Alexandra Savenkova, une autre commissaire de l’exposition.

Dans les prisons de l’URSS, les symboles religieux étaient des marques de révolte à l’égard d’un État dont l’athéisme était la « religion officielle ».

« Cette symbolique reprenait celle des criminels de l’époque tsariste, mêlant rapport au pouvoir, hiérarchies sociales et foi orthodoxe », précise Alexeï Ploutser-Sarno, un peintre contemporain et critique d’art russe.

Le musée Pouchkine propose d’ailleurs un dictionnaire interactif des symboles carcéraux, s’appuyant sur la référence du genre, l’ouvrage Russian Criminal Tattoo publié au Royaume-Uni en 2017 grâce au témoignage d’anciens fonctionnaires du ministère soviétique de l’Intérieur. On y apprend par exemple que les coupoles, omniprésentes dans les tatouages de prisonniers, symbolisaient tantôt le nombre de condamnations du criminel, tantôt le nombre d’années d’emprisonnement à purger.

Photo : Artiom Gueodakian/TASS

Beaucoup se faisaient aussi tatouer une Vierge ou un Christ en croix, dont la couronne d’épines était remplacée par des barbelés.

« La Vierge est perçue comme une sorte de divinité protectrice ou comme une image de la Destinée, poursuit Alexeï. Comme pour les coupoles ou le Christ, sa représentation ne trahit nullement la foi du prisonnier qui se la fait tatouer », nuance Alexeï Ploutser-Sarno. Il explique que ces symboles religieux étaient choisis essentiellement comme des marques de révolte contre un pouvoir dont l’athéisme était la « religion officielle ».

« Aujourd’hui, la thématique religieuse n’est plus aussi présente, confirme Varvara Chkemeneva. Sur le corps des criminels russes, les coupoles ont été remplacées par des motifs d’inspiration japonaise, en référence à la mafia nippone. »

Le tatouage venu du froid

À côté des photos de Sergueï Vassiliev, sont exposés les travaux de Dmitri Babakhine, un photographe et tatoueur russe. Ses clichés révèlent un autre aspect de l’art du tatouage : le tatouage ethnique. Actuellement très populaire en Russie comme en Occident, il est un élément traditionnel chez de nombreux peuples autochtones, tels les Tchouktches, qui vivent dans le nord-est du pays, entre la mer de Béring et l’océan Arctique.

« Le tatouage ethnique, qu’il soit tchouktche ou polynésien, couvre habituellement de grandes parties du corps. C’est un ornement rituel qui n’est pas censé représenter quelque chose de concret », explique Dmitri Babakhine.

La culture russe continue de nourrir l’inspiration des tatoueurs et de leurs clients.

En 2019, Dmitri Babakhine est parti pour le Grand Nord à la rencontre des derniers Tchouktches tatoués. « Aujourd’hui, il ne reste que six très vieilles dames au corps recouvert de signes rituels, raconte le photographe. Les tatouages ethniques ont été interdits par les Soviets au début des années 1920. Après la chute de l’URSS, la tradition était perdue. » Elle aura bientôt disparu.

Un démon sur le ventre

Dans les années 1990, après l’effondrement de l’URSS, le tatouage se diffuse auprès des jeunes issus de cultures alternatives : les punks, les rockeurs, les hippies et même les gopniks, les « lascars » russes en survêtement et à casquette. « Le tatouage devient un moyen d’affirmer à la fois son individualité et son appartenance à telle ou telle communauté », souligne Varvara Chkemeneva.

En 1995, Moscou accueille son premier congrès international de tatouage, qui réunit des professionnels du monde entier et certaines « stars » du milieu, notamment Henk Schiffmacher, tatoueur attitré du rockeur américain Kurt Cobain.

Photo : Musée Pouchkine

Progressivement, comme en Occident, le phénomène se répand à l’ensemble de la société. « Il y a trente ans, mes clients étaient des hippies et des métalleux [des jeunes gens qui écoutent du heavy metal, ndlr] ; dans les années 2000, c’étaient des gothiques ; aujourd’hui, ce sont des gens de tous âges et de toutes professions. Comme on dit, le tatouage s’est démocratisé », plaisante Sergueï Vendine, tatoueur moscovite.

La variété des styles et des dessins témoigne de cette démocratisation : dragons, flèches, symboles solaires, Bouddhas, pharaons, animaux, devises latines…

Face à ces motifs « internationaux », la culture russe n’est pas en reste et nourrit abondamment l’inspiration des tatoueurs et de leurs clients. Anatoli Grivine, un médecin moscovite de 30 ans rencontré dans les couloirs du musée, s’est fait tatouer sur la poitrine un carré noir en hommage au célèbre tableau de Kasimir Malevitch. « Pour moi, ce tableau symbolise le minimalisme, une notion qui me guide dans tous les domaines : vêtements, décoration, Art… », confie-t-il.

Son ami Kirill, professeur de français au collège, a un tatouage sur le ventre : une représentation du Démon assis, un tableau du peintre russe Mikhaïl Vroubel. « N’allez pas penser que je suis sataniste, plaisante le jeune homme. Au contraire, ce démon nous rappelle qu’il faut lutter contre soi-même et ne pas céder à ses passions intérieures. »

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