Kouchtau : une montagne sacrée à défendre

En Bachkirie (1 200 kilomètres à l’est de Moscou), la mobilisation de la population a contraint les autorités locales à annuler le permis de construire d’une carrière de calcaire, située sur une montagne sacrée.

Aux abords de la ville industrielle de Sterlitamak, les sommets solitaires (ou « chikhans ») du Tratau, du Iouraktau et du Kouchtau surgissent brusquement au milieu de la steppe. Ces masses de calcaire brut, vestiges d’un océan préhistorique disparu il y a près de 250 millions d’années, abritent de nombreuses espèces animales et végétales protégées.

Les Bachkirs, ethnie turque autochtone ayant donné son nom à la région, racontent ainsi la naissance de ces montagnes sacrées : « Achak, un cavalier djiguite, était éperdument amoureux d’Aguidel, fille de l’Oural, raconte Ioulia Guimalova, une guide locale. Lassée de ses avances, la belle demanda à son père de la transformer en rivière afin de se soustraire à son prétendant. Quand Achak découvrit la ruse, fou de chagrin, il s’arracha le cœur. Aguidel le prit en pitié et inversa le cours de l’eau pour venir baigner le corps inerte du cavalier. C’est à cet endroit que les chikhans apparurent. »

Finitude des ressources

Aujourd’hui, la région est convoitée pour des raisons beaucoup moins mystiques. En août 2018, la Compagnie bachkire de sodium (BSK), l’un des géants mondiaux de la production de bicarbonate de soude, se plaint d’un manque de matière première. Sans accès à de nouvelles roches, la société, qui embauche près de 8 000 personnes en Bachkirie et fournit plus de 260 entreprises chimiques russes, menace de fermer en 2022.

« Le bicarbonate de soude est un produit à forte valeur ajoutée, et la concurrence internationale est impitoyable. La Turquie, les États-Unis et l’Inde ne cessent d’augmenter leurs rendements, s’inquiète Alexandre Orlov, chef du département chimie au ministère de l’Industrie. Aujourd’hui, la Russie est un pays exportateur. Toutefois, la demande sur le marché intérieur progresse continuellement, et la disparition d’un acteur stratégique comme BSK aurait pour effet, à moyen terme, de rendre nos entreprises dépendantes des importations. »

Le mont Kouchtau, en Bachkirie. Photo : Wikipedia

L’entreprise lorgne sur le Tratau, une montagne protégée depuis 1960. « Si les autorités locales levaient les interdictions, nous aurions assez de minerai pour 50 à 60 ans », déclare Marina Bortova, directrice générale adjointe de BSK.

Soutenu par le ministère de l’Industrie et l’Union des entreprises chimiques russes, le projet se heurte toutefois à l’opposition du président de la République de Bachkirie, Radi Khabirov. En août 2019, les deux parties s’accordent pour déplacer le chantier sur un autre chikhan, le Kouchtau. Inscrit par plusieurs ONG étrangères au patrimoine naturel classé, le site n’est pas protégé par la loi russe.

Économie contre écologie

Ce compromis est loin de satisfaire une partie des riverains qui craignent que le Kouchtau ne connaisse le même sort qu’un autre mont, le Chakhtau, complètement rasé après soixante-dix ans d’exploitation.

« Il n’en reste qu’un lac d’eau turquoise, alimenté par les effluents toxiques de l’exploitation du calcaire. Nous l’appelons la mer blanche, déplore Ravil Khavirov, un retraité interrogé par le journal Novaïa gazeta. Ces montagnes sont uniques. Sur le long terme, leur mise en valeur touristique rapporterait bien plus à la région que leur utilisation industrielle. D’autant que la Bachkirie toute entière n’est qu’une immense plaine calcaire. Il y en a partout ! Pourquoi la BSK ne va-t-elle pas ailleurs ? »

« Raser le Kouchtau à des fins industrielles, c’est un peu comme détruire le mont Fuji pour faire du gravier. »

Officiellement, le site a été choisi pour des raisons économico-chimiques. D’une part, les autres gisements de Bachkirie sont situés à plus de soixante kilomètres des usines de Sterlitamak (contre trois kilomètres pour le Kouchtau…) : leur exploitation ferait exploser les coûts de transport, ruinant la compétitivité du groupe. D’autre part, BSK affirme que la teneur en dioxyde de silicium (SiO₂) de ces roches dépasse le seuil toléré par la société (0,5 %).

Ces arguments peinent à convaincre Ickhak Farkhoutdinov, professeur de géologie à l’Université d’État de Bachkirie : « Dans le Caucase, Baskhim — actionnaire majoritaire de BSK — exploite des carrières situées à plus de 100 kilomètres de l’usine traitante, explique-t-il. Pour ce qui est de la pureté des matières premières, le seuil de 0,5 % n’est pas une norme juridique en Russie. Certains concurrents étrangers, comme l’Allemand Eberhardt GmbH, utilisent des calcaires dont la teneur en SiO₂ est supérieure à 3 %. »

Pour le scientifique, l’entreprise refuse d’exploiter les autres gisements de la région, plus complexes, pour éviter des investissements coûteux dans la modernisation de son appareil de production. M. Farkhoutdinov s’indigne que ces considérations économiques priment sur la protection du patrimoine naturel : « Raser le Kouchtau à des fins industrielles, c’est un peu comme détruire le mont Fuji pour faire du gravier », conclut-il.

Affrontements sur la montagne

Malgré l’opposition locale, le 3 août dernier, l’entreprise démarre les travaux. Voyant des pelleteuses se diriger vers le Kouchtau, militants et riverains se rassemblent au pied de la montagne pour faire barrière aux engins. Contactée par la BSK, la police se rend sur place.

« Les premiers jours, les policiers nous incitaient simplement à rentrer chez nous sous peine de poursuites, raconte Rim Abdoulnasyrov, un manifestant de 64 ans. Ensuite, ils ont commencé à escorter les pelleteuses en nous dispersant. Nous étions alors une vingtaine dans le camp, beaucoup de retraités. Ma voisine de 72 ans a eu une jambe cassée. Un ancien ingénieur chimiste de 82 ans a reçu un coup au bras. J’ai moi-même fini dans la gadoue. »

Le président de la Bachkirie, Radi Khabirov. Vadim Braidov / TASS

Le mouvement prend de l’ampleur. Les 15 et 16 août, entre sept et dix mille riverains s’opposent aux forces de l’ordre. Selon la chaîne Telegram KouchTau Online, les policiers auraient fait usage de bombes lacrymogènes et de matraques ‒ une information démentie par les autorités. Près de 90 personnes sont néanmoins arrêtées, dont la moitié placée en garde à vue jusqu’à 15 jours, rapporte Zoulfia Gaïssina, porte-parole du Conseil présidentiel des droits de l’homme pour la République de Bachkirie. « Nous contesterons ces arrestations devant la Cour suprême régionale », prévient-elle.

Le président de la Bachkirie, Radi Khabirov, se rend finalement sur place pour parlementer : « Voici ce que je vous propose : aujourd’hui, tout le monde quitte le site – l’entreprise aussi. Je vous donne à tous ma parole que personne ne montera sur cette montagne tant que nous n’aurons pas trouvé de compromis », déclare-t-il.

« Tous les responsables régionaux doivent composer avec la montée de la contestation au niveau local. »

Quatre jours plus tard, il annonce que la région envisage de devenir actionnaire majoritaire de BSK afin de « sauver l’entreprise », puis engage une procédure de classement du Kouchtau. La proposition est aussitôt soutenue par le ministère de l’Environnement.

Provinces rouges

Ce revirement semble d’autant plus étonnant que M. Khabirov avait lui-même approuvé le chantier un an plus tôt. « Radi Khabirov est un politicien habile, qui a senti le vent tourner, estime le politologue Evgueni Semionov. Je crois aussi qu’il a voulu éviter des manifestations massives comme à Khabarovsk ou à Arkhangelsk. C’est un fait, il y a une montée du mécontentement dans les régions. Tous les responsables locaux ressentent cette pression et doivent composer avec. »

Ce n’est pas la première fois, en effet, qu’un projet d’infrastructure est annulé face à la mobilisation des riverains. En 2013, dans la région de Voronej, des militants écologistes étaient parvenus à empêcher l’exploitation d’un gisement de nickel. Plus récemment, en juin dernier, les habitants de la région d’Arkhangelsk ont obtenu la fermeture de la décharge à ciel ouvert de Chies, destinée à stocker une partie des ordures de Moscou – pourtant située à plus de 1 000 kilomètres de là.

Pour la compagnie minière, le problème demeure entier. « Si la question de l’approvisionnement en calcaire n’est pas résolue immédiatement, nous devrons réduire notre production de 30 % pour espérer tenir quelques années de plus », a déclaré son directeur général, Édouard Davydov. Avec probablement, en primes, des réductions d’effectifs.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *