Gazprom : un géant aux semelles de plomb

Vladislav Inozemtsev est le directeur du Centre de recherches sur les sociétés post-industrielles.


Au deuxième trimestre 2020, la Russie a exporté – en valeur – plus d’or que de gaz. Une première historique, directement liée à la crise du coronavirus mais qui, pour l’économiste Vladislav Inozemtsev, révèle les lacunes structurelles de Gazprom.

Selon les Douanes russes, la Russie a exporté 65,4 tonnes de métal jaune pour une valeur de 3,55 milliards de dollars en avril-mai de cette année. Un chiffre d’affaires légèrement supérieur à celui enregistré par Gazprom (l’entreprise est la seule autorisée à vendre du gaz à l’étranger) au deuxième trimestre (3,5 milliards de dollars, deux fois moins que l’année précédente). Précision importante : il s’agit, pour le géant gazier, du plus faible résultat depuis 2002.

Certes, cette baisse a indéniablement des raisons conjoncturelles : entre janvier et mai, le secteur pétrolier russe a enregistré, lui aussi, une diminution de 31 % de ses ventes en glissement annuel, dans un contexte d’effondrement de la demande mondiale et de guerre des prix avec l’Arabie saoudite.

Cependant, Gazprom est considérée comme le fleuron de l’industrie russe de ces vingt dernières années. La société est la première à être entièrement passée sous le contrôle de l’État, en 2005, et est longtemps demeurée le premier contributeur au budget fédéral. Aujourd’hui encore, elle bénéficie d’investissements massifs à la hauteur de son rôle géopolitique et des espoirs placés en elle il y a dix ans, à une époque où les cours des hydrocarbures s’envolaient. « D’ici à sept ou huit ans, la capitalisation boursière de Gazprom atteindra 1 000 milliards de dollars », affirmait le patron de l’entreprise, Alexeï Miller, en 2008.

Depuis 1988, la production de gaz augmente en moyenne de 3,34 % par an dans le monde, contre 0,7 % en Russie.

Aujourd’hui, force est de constater que, si la compagnie pétrolière saoudienne Saudi Aramco, évaluée à 1 780 milliards de dollars, a dépassé cette barre symbolique, le groupe russe est loin de son objectif avec sa valorisation à hauteur de 64,4 milliards de dollars. La faute, sans doute, à certains choix stratégiques qui ont progressivement déconnecté l’entreprise des réalités du marché.

Un géant à la traîne

L’entreprise russe a longtemps profité de la structure du marché du gaz. D’abord, ce dernier est beaucoup moins internationalisé que celui du pétrole. Selon le rapport Statistical Review of World Energy 2020 de la compagnie BP, en 1980, 52 % de l’or noir était exploité hors de son pays d’extraction, contre 5 % pour le gaz. En 2019, l’écart se maintenait avec respectivement 75 % et 26 %.

Ensuite, il demeure peu concurrentiel. À titre d’exemple, l’année dernière, quatre compagnies – toutes publiques – se partageaient 80,6 % des importations de gaz naturel de l’Union européenne : Gazprom, le norvégien Equinor (anciennement Statoil), le qatarien Qatargas et l’algérien Sonatrach.

Enfin, jusqu’au milieu des années 1990, les livraisons s’effectuent principalement par gazoduc, le gaz naturel liquéfié (GNL) ne représentant alors qu’à peine 10 % du marché. Cela place les producteurs dans une position dominante qui leur permet de dicter leurs conditions, et fait la part belle aux contrats à long terme. Pour éviter la spéculation, les cours sont indexés sur ceux du pétrole.

Inauguré en janvier 2020, le Turkish Stream relie la Russie à la Turquie à travers la mer Noire.
Photo : Gazprom.ru

Gazprom s’épanouit particulièrement dans ce contexte. Entre 2000 et 2012, son chiffre d’affaires annuel passe de 19,2 milliards à 157,8 milliards de dollars. En 2011, elle est l’entreprise la plus rentable au monde.

Toutefois, dans le même temps, les technologies d’extraction et de livraison évoluent. Les coûts de liquéfaction baissant, l’UE, premier client de la Russie, s’équipe en terminaux de regazéification du GNL. Leur capacité totale (213 milliards de mètres cubes) correspond aujourd’hui à la moitié des importations gazières de l’Union (398 milliards de mètres cubes en 2019). Le développement du GNL entraîne la libéralisation du marché et des prix, ainsi qu’une intensification de la concurrence. À l’heure actuelle, un quart des contrats de GNL (soit 7 % des contrats gaziers) porte sur des livraisons immédiates.

Gazprom demeure à l’écart de ces évolutions. Dès le début des années 2000, l’entreprise refuse de se lancer dans l’exploitation du gaz de schiste et dans le développement des technologies de liquéfaction. Elle doit ainsi toutes ses infrastructures de GNL à la vente forcée, par les compagnies Shell, Mitsui et Mitsubishi, de leurs actifs de l’île de Sakhaline en 2007.

Le gaz a toutes les chances de devenir la première source d’énergie à l’horizon 2030.

Au contraire, entre 2000 et 2018, le géant gazier construit plus de 8 500 kilomètres de gazoducs transnationaux, pour une capacité totale de 174 milliards de mètres cubes. La facture dépasse les 48 milliards de dollars pour un retour sur investissement sujet à caution : les sanctions américaines ont contraint à suspendre les travaux de Nord Stream 2 (son exploitation sera d’ailleurs très limitée par la législation anti-monopole de l’UE) ; l’heure est à la « décarbonisation » de l’économie européenne ; le Turkish Stream pâtit de la baisse brutale de la demande turque… En outre, l’année dernière, Gazprom a dû payer plus de 4 milliards de dollars d’amendes à l’Ukraine et à la Pologne pour des interruptions de livraison et des hausses de prix.

Un précieux levier géopolitique

Depuis 1988, la production mondiale de gaz augmente en moyenne de 3,34 % par an. La Russie, de son côté, n’augmente les cadences que de 0,7 % par an. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des concurrents particulièrement agressifs comme les États-Unis, le Qatar, l’Indonésie ou l’Australie lui prennent des parts de marché. Pour rester compétitif, Gazprom dispose d’une marge de manœuvre réduite : sa participation au budget fédéral est trop importante pour que le Kremlin accepte une baisse des prix significative.

La situation n’a toutefois rien de désespéré pour l’entreprise. Depuis vingt ans, le gouvernement procède régulièrement à des hausses de prix sur le marché intérieur, qui permettent d’équilibrer les comptes. En 2019, 40 % du chiffre d’affaires de la société provenaient ainsi des consommateurs et entreprises russes.

En réalité, les malheurs de Gazprom doivent surtout préoccuper le Kremlin. Le gaz, dont l’exportation a été confiée à une entreprise publique unique (au contraire du pétrole), est un puissant levier géopolitique. Qu’on y songe seulement : depuis 2000, alors qu’il ne représente en moyenne que 14 % des exportations énergétiques russes, il a été à l’ordre du jour des trois quarts des rencontres de Vladimir Poutine avec des chefs d’État. Certaines années, la Russie a fourni jusqu’à 40 % du gaz importé dans l’Union européenne.

Pour sortir de l’impasse et redonner des couleurs à son atout favori dans ses relations avec Kiev ou Bruxelles, Moscou mise sur un redécollage des cours. Jusqu’à présent, le secteur gazier n’a connu aucun accord de production de type OPEP+. Peut-être le moment est-il venu de s’entendre enfin pour les membres du Forum des pays exportateurs de gaz – qui représentent plus d’un tiers de la production mondiale et les deux tiers des réserves connues. Après tout, selon le rapport de BP cité plus haut, le gaz naturel a toutes les chances de devenir la première source d’énergie à l’horizon 2030.

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