Extrême-Orient : la centralisation du pouvoir en question

Près d’un mois après l’arrestation du gouverneur Sergueï Fourgal, les manifestations se poursuivent dans la région de Khabarovsk. Loin d’apaiser la foule, la nomination d’un remplaçant en provenance de Moscou est devenue un motif supplémentaire de protestation.

Le 10 août prochain, Sergueï Fourgal célèbrera son premier mois d’emprisonnement à Moscou. Membre du parti nationaliste LDPR, le gouverneur déchu est accusé d’avoir commandité une série de meurtres à l’époque où il était homme d’affaires, il y a plus de 15 ans. Dans une région où le pouvoir essuie une série d’échecs électoraux depuis 2018, son arrestation est perçue comme une tentative de reprise en main par le Kremlin.

Le soulèvement massif et inattendu des habitants de la région depuis le 11 juillet semble résulter de deux phénomènes concomitants : la popularité réelle du gouverneur, acquise grâce à une politique sociale démonstrative, et le rejet des autorités fédérales, tenues pour responsables des difficultés socio-économiques de la région. Visiblement surpris par l’ampleur du mouvement, Vladimir Poutine n’a réagi que dix jours plus tard en nommant un successeur issu du même parti que Sergueï Fourgal.

« Degtiarev dans l’espace ! »

Si, sur le papier, le choix de Mikhaïl Degtiarev ‒ étoile montante du parti LDPR ‒ paraît logique, il laisse perplexes la plupart des observateurs. Originaire de Samara et ancien membre du parti présidentiel Russie unie, le député de 39 ans est connu du grand public pour son positionnement ultranationaliste et ses propositions de loi extravagantes. L’interdiction de posséder des dollars ou le retour à l’hymne et au drapeau impériaux en sont les exemples les plus célèbres. En 2016, le fantasque politicien a déclaré qu’il se préparait à un voyage dans l’espace…

À Khabarovsk, la nomination d’un tel personnage est loin d’apaiser les tensions. Depuis qu’il est arrivé, l’apparition des slogans « Degtiarev dans l’espace » et « À bas Degtiarev » traduisent la colère des manifestants face à ce qu’ils perçoivent comme une énième provocation du Kremlin.

Mikhaïl Degtiarev entouré de manifestants venus soutenir l’ex-gouverneur Sergueï Fourgal,
le 26 juillet 2020. Photo : RIA Novosti

Rouslan Kolossov, 20 ans, dit ne rien attendre de ce parachutage politique maladroit et hâtif. Bien que cet étudiant en relations internationales sympathise avec le LDPR et ses idées nationalistes, il ne considère pas Degtiarev comme un homme de son camp : « C’est un ancien de Russie unie, il n’est pas de la région et, en plus, il ne dit que des absurdités ! » Il est vrai que les commentaires du nouveau gouverneur n’ont pas amélioré la situation. Interrogé sur les manifestations, Mikhaïl Degtiarev a affirmé qu’elles étaient noyautées par des « puissances étrangères ». Une tentative de délégitimer le mouvement qui n’a pas manqué d’outrager les manifestants.

Une rockstar à la rescousse

Le nouveau gouverneur a décidé de commencer son mandat par une tournée dans les villages les plus reculés de l’immense région qui borde l’océan Pacifique. Accusé de fuir les manifestants, Mikhaïl Degtiarev s’est finalement montré sur la place centrale de Khabarovsk cinq jours après son arrivée, avec une annonce pour le moins surprenante : « Serioga arrivera demain de Saint-Pétersbourg sur mon invitation ». Le Serioga en question n’est autre que Sergueï Chnourov, célèbre leader de Leningrad, groupe de rock phare des années 1990-2000. Le musicien a récemment été nommé producteur général de RTVI, une chaîne de télévision russophone de tendance libérale, basée aux États-Unis.

« Les autorités fédérales ne peuvent plus faire marche arrière. »

Les critiques ont immédiatement fusé sur les réseaux sociaux, accusant le chanteur d’être envoyé par le Kremlin pour redorer l’image du nouveau gouverneur. Il est vrai que l’interview de ce dernier, menée par Sergueï Chnourov, a été l’occasion, pour Mikhaïl Degtiarev, de se défendre d’être un émissaire de Moscou  ‒ « Je suis moi-même un provincial » ‒, et d’affirmer sa solidarité avec son prédécesseur.

Interpellée par les manifestants, la vedette de la chanson a déclaré être venue de sa propre initiative pour réaliser un documentaire sur les protestations de Khabarovsk. Une explication peu crédible pour le journaliste Igor Mirochnikov : « Chnourov est resté une demi-journée en tout. Il est allé interviewer le gouverneur, il est sorti se faire filmer en présence de manifestants, puis il est reparti », relève t-il avec ironie.

Le chanteur Sergueï Chnourov (au centre) lors de son séjour express à Khabarovsk, le 27 juillet 2020.
Photo : Dmitri Morgoulis/TASS

Critique envers le parachutage organisé par le Kremlin, ce localier a pourtant du mal à comprendre l’engouement actuel pour l’ancien gouverneur emprisonné : « Fourgal est un populiste, il a fait beaucoup d’annonces retentissantes, mais peu d’entre elles ont été suivies d’effet. Avant la politique, Sergueï Fourgal était dans le business du métal. Dans ce secteur, les gens sont rarement propres », note le journaliste. Il estime que les manifestations ne peuvent qu’aggraver la situation de l’ancien gouverneur. « Les autorités fédérales ne peuvent plus se permettre de faire marche arrière. Elles vont devoir renforcer leur accusation pour justifier l’arrestation. »

Solidarité régionale en Extrême-Orient

De toute évidence, les autorités fédérales redoutent une propagation du mouvement de protestation dans le reste du pays. L’opposition pourrait saisir cette opportunité pour relancer son combat contre la nouvelle constitution, adoptée au mois de juillet, au terme d’un référendum dont elle conteste la validité. Toutefois, malgré la profusion de messages de solidarité sur les réseaux sociaux venus de tout le pays, il n’y a pas encore eu de manifestation de masse en dehors de la région de Khabarovsk. Quelques centaines de personnes sont tout de même descendues dans la rue dans les grandes villes de l’ouest du pays, comme à Moscou et Saint-Pétersbourg, où plusieurs dizaines de manifestants ont été interpellés le 1er août. Mais c’est surtout dans les régions voisines d’Extrême-Orient que les gestes de soutien se sont multipliés ces derniers jours.

« À Vladivostok comme à Khabarovsk, la population s’indigne contre le déni de démocratie permanent. »

Andreï Bouchine a effectué un trajet de plus de 700 kilomètres depuis Vladivostok pour prendre part à ce « moment historique ». Ancien fonctionnaire de l’administration régionale, il assure avoir démissionné suite aux élections « scandaleuses » de 2018. Là-bas, comme à Khabarovsk, c’est un candidat de l’opposition « systémique » (tolérée par le pouvoir dont elle peut contester certaines décisions mais pas la légitimité) qui était donné favori pour l’élection du gouverneur. Les irrégularités qui avaient alors permis de faire élire le candidat du Kremlin étaient si évidentes que Moscou avait dû organiser un troisième tour, plusieurs mois plus tard. Selon Andreï Bouchine, les habitants de Vladivostok soutiennent le soulèvement de Khabarovsk, car ils ont le même sentiment de s’être fait confisquer leurs élections : « À Vladivostok comme à Khabarovsk, la population s’indigne contre le déni de démocratie permanent. »

Dans la plupart des villes d’Extrême-Orient, des cortèges variant de quelques dizaines à un millier de manifestants se constituent ponctuellement pour soutenir les manifestants de Khabarovsk. Cela a contraint les gouverneurs de certaines régions voisines à s’exprimer sur le mouvement en cours, comme en Transbaïkalie ou dans l’Amour. Pour Leonid Kozlov, professeur à l’université fédérale de Vladivostok, ce phénomène est révélateur d’une certaine solidarité régionale face au pouvoir central : « Les habitants des différentes régions d’Extrême-Orient sont unis par des problèmes communs ‒ de la mauvaise gestion de leurs ressources par le centre au sous-développement des infrastructures. » Depuis l’effondrement de l’URSS, plus d’un quart de la population a été contraint de quitter la région.

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