Dopage : ultime sursis pour l’athlétisme russe

Enlisé dans le scandale du dopage, l’athlétisme russe est à nouveau en sursis. Moscou a jusqu’au 15 août pour payer une amende de plusieurs millions de dollars, sous peine de priver sine die ses athlètes de compétitions internationales. Dans les coulisses, la tension est à son comble.

La réunion en visioconférence de la Fédération internationale d’athlétisme (World Athletics, WA), qui s’est tenue le 30 juillet, devait officialiser l’exclusion définitive de la Fédération russe (Rusaf) après le refus de cette dernière de payer une amende de 5 millions de dollars pour une énième affaire de dopage. Elle a finalement débouché sur un nouveau sursis pour Moscou. Une décision influencée, selon toute vraisemblance, par le message que le ministre russe des Sports, Oleg Matytsine, a adressé à la WA la veille de la réunion : l’amende sera payée au 15 août.

Interrogé par la presse russe sur l’origine des fonds qu’il mobiliserait pour cela, le ministre, ancien champion de tennis de table, a répondu que c’était « un secret ». À la question de savoir si l’argent proviendrait des caisses de l’État ou d’investisseurs privés, il a mystérieusement ajouté : « Tout l’argent se trouvant sur le territoire russe appartient en fin de compte à l’État… »

La décision de la WA a été unanimement saluée par les responsables russes. Le président du Comité olympique, Stanislav Pozdniakov, souligne qu’elle constitue « un nouveau départ pour la reprise des négociations sur une base saine, concernant tous les points de tension entre les autorités sportives russes et internationales ».

La députée Svetlana Jourova, ancienne championne olympique d’équitation, voit dans le règlement de l’amende la seule issue à la crise actuelle : « Si nous ne sortons pas de cette impasse et si la Russie est finalement suspendue, nous allons perdre une génération d’athlètes. Il faut redonner aux jeunes l’envie de faire de l’athlétisme. Ils n’ont pas à payer pour les fautes de leurs aînés », a-t-elle déclaré à RIA Novosti.

Une amende exorbitante

En décembre dernier, l’Agence mondiale antidopage (AMA), concluant à un système généralisé de dopage en Russie, excluait toutes les fédérations sportives russes de toutes les compétitions internationales pour quatre ans. Comme lors des Jeux olympiques et des championnats du monde de ces dernières années, certains athlètes russes considérés comme « propres » demeuraient toutefois autorisés à concourir sous drapeau neutre.

« Cette sanction est d’une extrême sévérité. On se demande comment l’amende a été calculée… »

Coup de théâtre trois mois plus tard : au début de mars, la Rusaf se voit infliger une amende de 5 millions de dollars (plus 5 avec sursis) par la WA, qui l’accuse d’avoir tenté de couvrir le sauteur en hauteur Danil Lyssenko, soupçonné d’infraction aux règles antidopage en 2018. La Fédération russe aurait notamment produit de faux documents servant à justifier l’absence répétée de l’athlète à des contrôles. Le délai de paiement est fixé au 1er juillet. En cas de défaut, la Rusaf sera exclue et l’autorisation de concourir retirée aux « athlètes neutres » (dont fait partie Lyssenko).

« Cette sanction est d’une extrême sévérité. On se demande comment l’amende a été calculée. Si elle est censée refléter le travail des experts de la WA chargés du dossier Lyssenko, elle est exorbitante », accuse le commentateur sportif russe Dmitri Gouberniev.

Dans un courrier adressé à la WA, le président de la Rusaf, Evgueni Iourtchenko, reconnaît les fautes de ses prédécesseurs (il a été nommé en février) mais refuse de payer. Selon une source proche du dossier, il se serait démené en vain, pendant plusieurs mois, pour trouver des fonds, mais les investisseurs privés ne se seraient pas empressés de mettre la main au portefeuille. Il aurait également échoué à plaider sa cause auprès des autorités politiques de son pays, déjà confrontées à la crise économique et sanitaire.

KAZAN, RUSSIA – JULY 19, 2018: Athlete Maria Lasitskene competes in the women's high jump event during the 2018 Russian national track and field championships. Yegor Aleyev/TASS
La championne du monde de saut en hauteur Maria Lasitskene (ici à Kazan en juillet 2018) fait partie des quelques athlètes russes autorisés à concourir sous drapeau neutre. Yegor Aleyev/TASS

L’échéance de paiement passée, Evgueni Iourtchenko démissionne. « J’espère que mon successeur saura progresser dans la résolution de nos difficultés actuelles avec la WA et qu’il trouvera les financements nécessaires au développement de la Fédération », déclare-t-il le jour de son départ, le 13 juillet.

Pour Andreï Malyguine, professeur spécialisé dans le marketing sportif, ce fiasco illustre l’incompétence de la direction de l’athlétisme russe des dernières années, où se succèdent « des gens qui n’ont aucune autorité et ne sont pas même reconnus par la communauté sportive ».

Fuite des athlètes

Nul ne sait pourquoi le ministère des Sports a finalement garanti le paiement de l’amende, ni pourquoi il s’est manifesté aussi tard.

Les dernières déclarations de l’ancien directeur de l’agence antidopage russe, réfugié aux États-Unis depuis 2016, Gregory Rodtchenkov, n’y sont peut-être pas étrangères. À l’origine des révélations concernant un système de dopage institutionnalisé et commandé depuis le Kremlin, M. Rodtchenkov continue de tirer à boulets rouges sur son ancien pays dans son dernier livre sous-titré : « Comment j’ai mis à bas l’empire secret du dopage de Poutine ». Dans une interview accordée le 27 juillet à la BBC, il réitère ses accusations de tricherie : « La Russie doit être disqualifiée des Jeux olympiques de Tokyo 2021, sans exception. Les athlètes qui ne se dopent pas eux-mêmes sont indirectement impliqués », affirme-t-il. Pour lui, la révélation des différents scandales de dopage n’a provoqué aucun changement dans les pratiques à Moscou : « Ce pays est incapable d’apprendre et de changer. »

« Je suis fatiguée de tout ce cirque qui dure depuis cinq ans. » (Maria Lasitskene, championne du monde de saut en hauteur)

Il est possible que le Kremlin ait voulu apporter une réponse à son détracteur ou, en tout cas, faire entendre un autre son de cloche en démontrant sa bonne volonté. Une explication plus plausible de son « réveil » serait toutefois liée aux athlètes, qui s’inquiètent pour l’avenir de leur carrière internationale. Après le 1er juillet, un certain nombre de figures de l’athlétisme russe ont ainsi révélé qu’elles envisageaient un changement de nationalité afin d’être en mesure de concourir : « Dans les conditions actuelles, j’étudie toutes les possibilités. Je suis fatiguée de tout ce cirque qui dure depuis cinq ans, de l’impunité et de l’incurie des dirigeants de notre sport, qui ne défendent pas les athlètes propres comme ils le devraient », accuse Maria Lasitskene, triple championne du monde de saut en hauteur.

Un autre dossier brûlant concerne le prometteur Matveï Volkov (16 ans), recordman junior du saut à la perche (4m45). « Je ne souhaite pas que mon fils se retrouve discriminé à cause des idioties de hauts fonctionnaires russes », déclarait récemment son père et entraîneur, Konstantin Volkov, médaillé d’argent aux Jeux de Moscou en 1980.

Si le jeune homme a confié ne pas vouloir renoncer à sa nationalité russe, une demande de naturalisation aurait déjà été déposée auprès des autorités biélorusses. « Matveï Volkov serait un renfort incontestable : nous n’avons pas de perchiste de son niveau dans notre équipe », se réjouit déjà Vadim Deviatovski, le président de la Fédération biélorusse d’athlétisme.

Pour Andreï Malyguine, la position du jeune perchiste, très critiquée sur les réseaux sociaux, est parfaitement compréhensible : « L’athlétisme russe traverse une crise profonde dont les jeunes et les athlètes propres ne sont pas responsables, souligne-t-il. La suspension de la Russie signifie l’impossibilité d’envisager une véritable carrière. C’est impensable. »

Au-delà du paiement de l’amende, il juge nécessaire une réforme des instances : « Il faut que le président de la Rusaf soit élu de manière transparente, et qu’une équipe anticrise soit mise en place. » Des mesures également exigées par la WA afin de conserver sa licence à la Fédération russe. Cette dernière a jusqu’à l’automne pour remettre son plan de réforme.

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