Crise en Biélorussie / Maria Kolesnikova : « Nous avons déjà gagné »

Depuis que Svetlana Tikhanovskaïa, deuxième de la présidentielle biélorusse du 9 août, est réfugiée en Lituanie, c’est la flûtiste et directrice artistique du centre culturel OK 16 de Minsk, Maria Kolesnikova, qui occupe le devant de la scène lors des manifestations de l’opposition à Alexandre Loukachenko. L’envoyé spécial du journal russe Novaïa gazeta, Ilya Azar, l’a rencontrée. Voici des extraits de leur entretien.

Ne craignez-vous pas pour votre liberté depuis que plusieurs membres du Conseil de coordination de l’opposition, dont vous faites partie, ont été convoqués par la police dans le cadre d’une enquête pour tentative d’usurpation du pouvoir ?

Maria Kolesnikova : Les autorités aimeraient que nous ayons peur, mais nous n’avons rien à craindre. En tout, nous respectons strictement la loi. Je ne veux surtout pas que nous leur fassions le plaisir de nous terrer dans notre coin en attendant que la crise passe.

Ne serait-il pas plus raisonnable, pour votre sécurité, de quitter le pays comme l’ont fait Svetlana Tikhanovskaïa et Veronika Tsepkalo, les deux autres figures de la contestation ?

M. K. : Non. Pour moi, il était raisonnable de revenir en Biélorussie [elle vit depuis plusieurs années entre son pays et l’Allemagne, ndt], il y a un an, et de m’occuper du seul centre de création artistique du pays. De même, il était naturel de soutenir la campagne présidentielle de Viktor Babariko [son mari, arrêté en juin dernier, ndt], de rester ici et de ne pas repartir.

Je poursuis un but personnel précis : que les gens qui me sont proches soient libres. Je ne pourrais pas rentrer à Stuttgart et y vivre tranquillement en sachant qu’ils sont en prison.

« Je ne suis pas prête à aller en prison, et je ne le veux pas. »

Bien sûr, je souhaite aussi la liberté du peuple biélorusse, qui se concrétiserait par l’organisation d’élections libres. Mais pour moi, c’est aussi une affaire personnelle.

Avez-vous été menacée ?

M. K. : Bien sûr.

Êtes-vous prête à aller en prison ?

M. K. : Non, je ne suis pas prête à aller en prison, je ne le veux pas, et je serais heureuse que cela n’arrive pas. Mais si une infime partie de mon action peut aider, alors je continuerai.

Qu’est-ce qui peut garantir votre sécurité ?

M. K. : Ma renommée, ainsi que la présence de gens autour de moi. Je me sens en sécurité au milieu des gens, dans la rue. J’ai décidé de ne pas embaucher de gardes du corps car, de toute façon, face à un bus d’OMON [la police anti-émeutes, ndt], ils ne feraient pas le poids, aussi entraînés soient-ils. C’était aussi la position de Viktor Babariko.

La mobilisation est également une forme de garantie : tant qu’elle ne faiblit pas, il est difficile de vous ennuyer sérieusement.

M. K. : C’est probable, mais je ne pense pas que la mobilisation faiblisse. En revanche, il est possible qu’elle évolue, qu’elle prenne une autre forme.

Qui aurait imaginé, au début du mois, ce qui se passe aujourd’hui en Biélorussie ? On ne peut pas non plus prédire comment les choses tourneront. Il se passe quelque chose de nouveau chaque jour. Regardez, l’équipe entière d’une émission populaire de la télévision publique, « Une journée dans la grande ville », a démissionné ! Le système se fissure de partout, nul ne peut le nier.

Rassemblement de soutien à Svetlana Tikhanovskaïa dans le parc de l’Amitié des peuples, à Minsk, le 30 juillet 2020. Photo : Natalia Fedosenko/TASS

En dehors de l’ancien ministre de la Culture Pavel Latouchko, peu de hauts responsables vous ont rejoints ou ont démissionné…

M. K. : De hauts fonctionnaires et des responsables des services de sécurité sont entrés en contact avec nous, même s’ils ne peuvent pas démissionner. Nous avons essayé de contacter nous-mêmes des ministres, qui ont ignoré nos appels. D’autres nous répondent qu’ils sont derrière nous et que, s’il se passe quelque chose, ils seront avec nous.

S’il se passe quoi ?

M. K. : Si le régime s’effondre. Je le dis ouvertement à la tribune, lors des meetings : c’est maintenant qu’il faut le faire. Je comprends qu’ils aient peur ; ils ne connaissent que ce système, fondé sur les humiliations personnelles et la négation de l’individu. Ils sont habitués à ce qu’on s’adresse à eux, en permanence, comme à des enfants… Maintenant qu’on leur propose de sauter le pas et de devenir libres, ils n’y sont pas prêts.

Néanmoins, le mouvement prend de l’ampleur au sein de l’administration. On parle déjà de plus de mille témoignages de soldats et de policiers démissionnaires. Le système montre des signes d’essoufflement.

« Désormais, il y aura toujours quelqu’un pour dire non. »

Il ne faudrait pas sous-estimer la capacité de réaction des autorités biélorusses…

M. K. : C’est certain. Un nouveau phénomène a fait son apparition ces derniers jours. On rencontre des gens, transportés dans des autobus spécialement affrétés et brandissant des drapeaux verts et rouges [les couleurs du pouvoir actuel, héritées de la période soviétique, ndt]. Ils sont très agressifs, ils hurlent, provoquent [les manifestants de l’opposition]. Le système tente de se défendre.

Qui sont ces gens ?

M. K. : C’est le cœur de l’électorat de Loukachenko. Je suis absolument persuadée qu’ils l’aiment sincèrement. Et c’est normal. Mais cet amour se nourrit de haine. Quand on les entend parler, on sent qu’au fond, ils ne parlent pas par amour de leur leader, mais par haine de quelque chose. Cela n’a rien à voir avec la politique, cela vient d’autre part.

Jusqu’où cela ira-t-il ?

M. K. : J’espère que cela aboutira à la victoire du bien sur le mal, mais nous comprenons tous qu’il s’agit d’un long processus. La construction de la société civile, la mise en place de certains mécanismes viennent de commencer et prendront du temps. Ce sera difficile pour tout le monde. Un travail immense nous attend.

Les manifestants continueront-ils de descendre dans la rue pendant six mois ou un an ?

M. K. : La protestation peut changer de forme, devenir économique : les gens pourraient cesser d’acheter certains produits fabriqués par les entreprises d’État, ou ne pas payer leurs impôts. D’autres modes de contestation peuvent également apparaître, dont nous n’avons encore aucune idée.

Maria Kolesnikova, lors d’une manifestation féminine à Minsk, le 29 août 2020. Evgeny Solonkov / RIA Novosti

Je ne pense pas que nous puissions perdre, parce que nous avons déjà gagné. J’ai eu ce sentiment dès le 9 août au soir, quand nous avons reçu le premier coup de téléphone (internet était coupé) en provenance d’un bureau de vote qui communiquait les vrais résultats [certains bureaux ont constaté la victoire de Svetlana Tikhanovskaïa, ndt]. Pour la première fois depuis que Loukachenko est au pouvoir (1994), des personnes honnêtes se sont manifestées : cela a été le signal, pour moi, que quelque chose commençait.

Désormais, il y aura toujours quelqu’un pour dire « non ». Cela ne s’arrêtera plus. C’est un bonheur absolu de sentir que les Biélorusses ont changé, de voir 200 000 personnes marcher dans les rues sans piétiner les parterres de fleurs, de voir des jeunes gens se déchausser avant de monter sur les bancs…

À Moscou, les manifestations de décembre 2011 contre les résultats des élections législatives ont aussi fait croire au changement, mais il ne s’est finalement rien passé.

M. K. : C’est parce que cela se passait uniquement à Moscou. Notre mouvement est décentralisé : les gens protestent dans le centre de Minsk, dans les quartiers périphériques, dans les petites et les grandes villes, et même dans les villages. Voilà la différence ! Le fait que les habitants des campagnes aient cessé de voter pour Loukachenko et commencent à nous soutenir constitue une autre victoire majeure. Jusqu’à cette année, Loukachenko gagnait toujours là-bas ; il ne réunissait sans doute pas 80 % des voix [son score officiel lors des précédents scrutins, ndt] mais plus de 50 % certainement, et personne ne pensait que cela changerait un jour. Et pourtant…

« Les Biélorusses ne sont pas du genre à faire le siège du gouvernement avec des piques et des fourches. »

Les Russes craignent de voir se répéter en Biélorussie le scénario ukrainien de 2014…

M. K. : On ne peut pas comparer, ne serait-ce que parce l’Ukraine est aujourd’hui dirigée par son sixième président, alors que nous n’en avons connu qu’un. Les Ukrainiens savent qu’il est possible d’élire quelqu’un, puis de changer au scrutin suivant. Pour nous, c’est une conception absolument nouvelle…

Par ailleurs, la révolution de Maïdan était en partie liée au contexte géopolitique, alors que ce n’est pas le cas chez nous. À Minsk, si vous demandez aux passants quelles doivent être les relations entre la Russie et la Biélorussie, ils vous regarderont avec de grands yeux : ici, le problème, c’est d’abord que les gens sont spoliés.

Une prise du pouvoir par la force est-elle envisageable ?

M. K. : Les Biélorusses ne sont pas du genre à faire le siège du gouvernement avec des piques et des fourches. En dignes descendants des partisans, ils imagineront plutôt des modes de protestation variés. Cela peut durer très longtemps, mais je ne doute pas que cela fonctionne.

Et si finalement rien ne se produit, si Loukachenko serre encore la vis, eh bien, tout le monde partira ! Ce seront d’abord les entrepreneurs – certains ont déjà commencé à le faire, à s’unir, à se soutenir les uns les autres. Regardez, lors des manifestations, tout le monde est là, des mineurs aux millionnaires. Tous comprennent, dans les villes comme dans les campagnes, que si rien ne change, leurs enfants quitteront le pays. C’est pour cela que personne n’abandonne et que tous iront jusqu’au bout.

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