Crise en Biélorussie : éviter un scénario à l’ukrainienne

Le 18 août dernier, Vladimir Poutine s’est entretenu successivement par téléphone, au sujet de la Biélorussie, avec Emmanuel Macron, Angela Merkel et le président du Conseil européen, Charles Michel. Un emploi du temps chargé, à la hauteur des enjeux de la crise actuelle.

Pour les trois dirigeants occidentaux, il s’agissait de connaître la position du Kremlin à la veille d’un sommet extraordinaire de l’Union européenne consacré à la situation à Minsk. La leur est claire : arrêt des violences contre les manifestants, libération des prisonniers politiques et instauration d’un dialogue entre le pouvoir et la société civile.

Vladimir Poutine, de son côté, a mis l’accent sur le caractère inacceptable de toute tentative d’ingérence extérieure, qui ne pourrait, selon lui, qu’envenimer les choses. Il visait évidemment Varsovie, Vilnius et Riga, qui ont d’ores et déjà déclaré vouloir élaborer elles-mêmes un plan de sortie pour une crise qualifiée de « régionale ». Les trois capitales excluent néanmoins Moscou des discussions…

Le chef de l’État russe pouvait également avoir en tête le tweet d’Emmanuel Macron en date du 16 août : « L’Union européenne doit continuer de se mobiliser aux côtés des centaines de milliers de Biélorusses qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits, de leur liberté et de leur souveraineté. » Dès le lendemain, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, ironisait à ce propos : « Pourquoi l’Union européenne soutient-elle les mouvements de protestation uniquement lorsqu’ils se déroulent hors de ses frontières ? », s’interrogeait-elle sur Facebook, dans une allusion claire aux « gilets jaunes ».

Pour le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, l’activisme des Occidentaux viserait, à terme, à éloigner Minsk de son allié russe.

Moscou au cœur du jeu

En consultant Vladimir Poutine – peut-être le seul chef d’État capable d’influencer le président biélorusse – avant d’établir une position commune de l’UE, les dirigeants européens cherchaient manifestement à désamorcer certaines tensions et à éviter les erreurs commises en Ukraine en 2013-2014. À l’époque, Bruxelles avait conclu un accord d’association avec Kiev au mépris des intérêts économiques et géopolitiques de Moscou. Cela avait abouti à un affrontement ouvert entre mouvances pro- et antirusses, avec les conséquences que l’on sait (annexion de la Crimée, guerre civile dans le Donbass, détérioration des relations russo-ukrainiennes).

« Vladimir Poutine s’inquiète moins du destin de Loukachenko que de l’absence d’une relève politique fiable. »

Le Kremlin n’a pas plus envie qu’un scénario semblable se reproduise dans un pays, la Biélorussie, qui entretient avec son grand voisin des relations autrement plus étroites que l’Ukraine. Faut-il en conclure qu’il tient absolument à ce qu’Alexandre Loukachenko reste au pouvoir ou considère-t-il, comme beaucoup de commentateurs et de responsables européens, que le président biélorusse a fait son temps ?

« En réalité, Vladimir Poutine s’inquiète moins du destin de Loukachenko, avec lequel il entretient des relations personnelles complexes, que de l’absence de responsables politiques fiables, capables de prendre la relève », analyse le politologue Andreï Serenko. Ce dernier souligne l’absence d’expérience politique de la figure de la contestation, arrivée deuxième de la présidentielle du 9 août, Svetlana Tikhanovskaïa, ainsi que des membres du Conseil de coordination de l’opposition récemment créé.

« De manière générale, la Biélorussie manque de clans politiques et de groupes d’influence clairement définis. Les vingt-six années de Loukachenko au pouvoir ont fait leur œuvre… », confirme le politologue biélorusse Andreï Sytch.

Le 18 août, les mineurs du géant de la potasse Belaruskali se sont mis en grève pour protester contre la réélection d’Alexandre Loukachenko. Photo : Viktor Dratchev/TASS

L’autre élément à prendre en compte est la fidélité des forces de l’ordre à Loukachenko. Le 18 août dernier, celui-ci a décoré trois cents policiers pour « service irréprochable ». Il s’agissait probablement d’agents ayant participé aux répressions des manifestations… Le jour même, le ministère de l’Intérieur publiait un communiqué sur Telegram, dans lequel il affirmait que « les forces de l’ordre, bien que partie intégrante de la société biélorusse, ne sauraient contester le pouvoir en place et ne rejoindraient pas les rangs des protestataires ». La confiance de l’armée et des Services de sécurité intérieure (KGB), principaux instruments de contrôle, ne semble pas non plus entamée.

Dans ces conditions, le Kremlin devrait opter pour la prudence et attendre de voir si, à Minsk, le pouvoir et l’opposition finissent par trouver un compromis dans les semaines qui viennent. D’ailleurs, à Grodno (ouest de la Biélorussie), les autorités locales ont déjà satisfait certaines revendications de l’opposition concernant la création d’une plate-forme de dialogue ouverte à tous. Elles se sont également engagées par écrit à ne pas poursuivre en justice les manifestants. Aussitôt, la tension est un peu retombée dans les usines en grève.

Une intervention très hypothétique

Depuis le début de la crise, l’hypothèse d’une intervention militaire de la Russie est régulièrement évoquée. Vladimir Poutine a lui-même assuré Alexandre Loukachenko qu’il n’hésiterait pas à agir dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) – dont leurs deux pays sont membres, aux côtés de l’Arménie, du Kazakhstan, du Kirghizstan et du Tadjikistan. Le traité stipule qu’en cas de menace pour la sécurité ou la stabilité d’un État membre, ses alliés doivent lui porter secours s’il les appelle à l’aide.

Tant que le statu quo se maintient à Minsk, Vladimir Poutine sait que sa frontière occidentale est relativement sous contrôle.

Le juriste Pavel Tchikov doute toutefois que Minsk et Moscou suivent cette voie. D’une part, juridiquement, une intervention militaire régionale dans le cadre de l’OTSC doit être soumise à l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a peu de chances de donner son accord. D’autre part, « il semble difficilement concevable que l’Arménie, le Kirghizstan et le Kazakhstan créent un précédent en autorisant l’entrée de troupes russes sur le territoire d’un signataire du traité », ajoute Pavel Tchikov.

Une autre possibilité serait l’envoi – dans le cadre d’une simple opération de maintien de l’ordre – de bataillons de la Garde nationale, dont les missions sont fixées directement par le président de Russie. Pour cela, il suffirait qu’Alexandre Loukachenko en fasse la demande et que Vladimir Poutine y accède. « Le problème est qu’on n’observe aucun désordre à proprement parler en Biélorussie. Loukachenko est toujours président, personne ne menace son pouvoir », souligne néanmoins Pavel Tchikov. Par ailleurs, rien ne dit qu’une simple « opération de police » russe ne serait pas interprétée comme une intervention militaire par les Occidentaux.

Un allié stratégique

Ces derniers mois, les relations entre Minsk et Moscou ont été parfois agitées sur les dossiers politiques et économiques. Toutefois, en matière de défense, le niveau de coopération est toujours demeuré élevé. En dépit du déploiement, sur le sol russe, des nouveaux radars d’alerte précoce Voronej, la surveillance du ciel sur le flanc ouest de la Russie – et donc la défense de Moscou – est toujours assurée en grande partie par l’ancienne station soviétique Volga, située en Biélorussie.

Une installation d’autant plus précieuse qu’Alexandre Loukachenko n’exige aucune contrepartie financière pour son utilisation… Tant que le statu quo se maintient à Minsk, Vladimir Poutine sait que sa frontière occidentale est relativement sous contrôle malgré la présence croissante des forces de l’OTAN à proximité. Bruxelles ne saurait perdre de vue ces considérations stratégiques si elle souhaitait réellement collaborer avec Moscou sur le dossier biélorusse.

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