Blanc : le sang de la patrie

De tous temps, les couleurs préférées des Slaves de l’Est ont été le blanc et le rouge. Avec le noir, évoqué la semaine dernière, elles forment la triade traditionnelle que l’on retrouve dans les contes.

Ainsi quand Vassilissa la Très-Belle demande à la sorcière Baba-Yaga :

« En venant chez toi, j’ai croisé un cavalier blanc sur un cheval blanc. Qui est-ce ?

‒ C’est mon jour clair, répondit Baba-Yaga.

‒ Puis j’ai vu un cavalier rouge sur un cheval rouge…

‒ C’est mon soleil ardent.

‒ Enfin j’ai vu un cavalier noir sur un cheval noir…

‒ C’est ma sombre nuit. Tous trois sont mes serviteurs fidèles ! »

Le blanc est avant tout, en Russie, le symbole de la lumière. Or la lumière est associée à la divinité et à la sainteté. Ainsi les Justes et les Anges sont-ils représentés vêtus de blanc sur les icônes. Cette couleur est, dans la tradition populaire, aussi étroitement associée au bien et à la vie, que le noir l’est au mal et à la mort. Le mot russe sviet a deux sens, indissolublement liés : « la lumière » et « le monde ». Et lorsqu’on parle de biély sviet, littéralement le « monde blanc », il s’agit du monde éclairé par la lumière divine, à peu près ce qu’on appelle en français le « monde du Bon Dieu ». La formule quasi rituelle : Nié vidat iémou bielogo svieta, « Il ne verra plus le monde blanc », signifie que la personne dont il est question a rendu l’âme.

Le dictionnaire de Vladimir Dahl, qui date du XIXe siècle et reste à ce jour une mine, notamment pour les régionalismes et les expressions populaires, précise dans la définition de l’adjectif qui nous intéresse : « Le peuple qualifie de blancs sa foi, le tsar et la patrie ». Pour la foi orthodoxe, c’est une évidence : que pourrait-il exister de plus saint ? En témoigne la blancheur de nombreuses églises. Pour le tsar aussi, celui-ci étant le chef de l’Église et « l’oint du Seigneur » ‒ tsar de droit divin. Quant à la patrie, cela ne se discute pas : elle est la terre des pères, la terre orthodoxe.

Sous quelles couleurs la même tradition populaire voit-elle les deux capitales rivales de l’Empire de Russie ? Saint-Pétersbourg est toute de noir, de sombre, de brumeux – une idée bien ancrée, que vont conforter nombre d’écrivains aux XIXe et XXe siècles, parmi lesquels Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Pilniak… Cette vision remonte à la création même de la ville, au début du XVIIIe siècle : la construction fut cause de nombreuses morts – des paysans amenés de force de toute la Russie par le tsar Pierre le Grand, considéré, au demeurant, comme l’Antéchrist par une partie de la population. Moscou, en revanche, très colorée, où le blanc le dispute au rouge, est la ville sainte, où tous les tsars se font couronner, y compris quand Saint-Pétersbourg est devenue la capitale. Pour compenser, il est vrai, Saint-Pétersbourg a ses « nuits blanches », mais en hiver l’obscurité y tombe à trois heures de l’après-midi.

En 1847, dans un article intitulé : Quelques mots de Saint-Pétersbourg et Moscou, Nikolaï Melgounov écrit à propos de la seconde : « Notre bonne Moscou est aujourd’hui la mère et l’antique fiancée du peuple russe ».

Pureté et propreté

Le blanc est aussi le symbole de la pureté : pureté de la conscience, pureté morale, pureté virginale de la fiancée. Pour Nikolaï Gogol, la pureté de la jeunesse est admirable, parce que le temps n’y a pas encore laissé ses marques. Tchitchikov, le héros des Âmes mortes, vieux renard plutôt cynique, est ainsi subjugué, lorsque son équipage heurte celui de la fille du gouverneur (qu’il ne connaît pas), risquant l’accident :

« Il y avait là une vieille femme et une, toute jeunette, dans les seize ans, dont les cheveux dorés étaient fort habilement et joliment lissés sur sa tête charmante. Le ravissant ovale de son visage s’arrondissait, tel un œuf bien frais, dont il avait d’ailleurs la blancheur translucide quand celui-ci vient à peine d’être pondu et que les mains brunes de l’économe le tiennent à contre-jour pour le mirer, laissant filtrer au travers les rayons d’un soleil radieux. Ses oreilles finement ourlées, diaphanes elles aussi, s’empourpraient à la chaude lumière qui les pénétrait. L’effroi, en outre, transparaissant dans sa bouche entrouverte, et les larmes dans ses yeux formaient, avec tout le reste, un si délicieux spectacle que notre héros la contempla quelques instants, sans prêter la moindre attention au remue-ménage entre chevaux et cochers. »

Biéloroutchka, littéralement une « main-blanche », désigne non sans dédain une femme qui ne veut pas se salir les mains en travaillant.

Le « blanc bouleau » des chansons et des contes représente tout à la fois la féminité (le mot est féminin en russe), la pureté, la joie et la Russie authentique.

Les princesses des contes russes (comme de nombreuses jeunes filles de la bonne société) sont systématiquement caractérisées par leurs « mains blanches ». Et de la même façon qu’en français on parle des « sang bleu », on parle en russe des « os blancs » pour désigner les aristocrates, en opposition aux « noirs », la populace.

Mais les « noirs » se défendent et protestent contre cette division colorée. Leurs dictons en attestent : « Gueule noire, conscience blanche » ; variante : « Chemise noire, conscience blanche » ; « Les mains blanches aiment le labeur d’autrui » ; « Chemise blanche, âme noiraude ». Un nom commun a même été inventé : biéloroutchka, littéralement une « main-blanche », désignant non sans dédain une femme qui ne veut pas se salir les mains en travaillant. Ajoutons que si, en Russie, les « os blancs » ont longtemps été les seuls à pouvoir s’offrir du pain blanc, « noirs » et « blancs » mangeaient du pain noir et le trouvaient souvent meilleur.

Les antagonismes sociaux seront particulièrement sensibles pendant la Première Guerre mondiale, durant laquelle les soldats – des paysans pour la plupart – s’indigneront des « billets blancs », des certificats d’exemption du service militaire obtenus par des hommes parfaitement susceptibles d’être mobilisés, mais bénéficiant de relations haut-placées.

La tempête de neige

Le symbole absolu de la blancheur et de la pureté est, bien sûr, la neige. Là encore, le dicton est éloquent : « Tu auras beau te laver, tu ne seras pas plus blanc que la neige ». Mais il est démenti par le conte : la fille du tsar a des mains « plus blanches que la neige blanche »… Le noir revient aussi à la charge, rappelant que, certes, la neige est jolie, mais que c’est la terre noire qui nourrit les gens. Et puis, la beauté et la pureté de la neige ne durent guère : « La neige est belle et blanche, mais les hommes la piétinent ».

Dans les premières années du XXe siècle, une partie des poètes russes dote le blanc d’une charge négative. Chez Alexandre Blok, il a à voir avec le spleen, le vide, la mort, un au-delà angoissant.

Le même Blok, toutefois, dans son long poème Les Douze (1918), première œuvre – magnifique – à célébrer la révolution bolchevique, allie le noir et le blanc :

« Soir noir.

Neige blanche.

Le vent, le vent !

À ne pouvoir tenir debout.

Le vent, le vent

Par tout le monde du Bon Dieu ! »

L’image de la tempête de neige, phénomène naturel qui emporte tout sur son passage, devient alors l’une des plus importantes pour les écrivains du début des années 1920, qui traitent de la révolution et de la guerre civile.

Dans le poème de Blok, douze hommes – douze « apôtres » bolcheviques – traversent Saint-Pétersbourg, semant le vent et la tempête. La dernière strophe fait apparaître à leur tête le Christ, « couronné de roses blanches ». Une bénédiction est ainsi donnée aux bolcheviks, qui apparaissent comme porteurs d’une nouvelle « pureté ».

Tous, en Russie, sont loin d’être de cet avis, notamment les hommes qui s’engagent dans les « Armées blanches ». Dès novembre-décembre 1917, une Armée des volontaires est créée sur les bords du Don. Ainsi commence le « mouvement blanc », qui vise à combattre les bolcheviks, rétablir l’ordre et la légalité, recréer une Russie une et indivisible.

Dans le village de Gorokhovets. Photo : Maïlis Destrée

Durant les années de la guerre civile, Marina Tsvetaïeva, immense poète, se trouve dans la Moscou rouge, seule avec ses enfants. Son mari s’est engagé dans les Armées blanches. Tsvetaïeva est aussitôt ostracisée, d’autant qu’elle soutient le combat de son époux. Entre 1917 et 1921, elle consacre au mouvement blanc un cycle de poèmes intitulé : Le camp des cygnes, parmi lesquels on trouve celui-ci, daté du 25 mai 1918 :

« Où sont les cygnes ? – Les cygnes sont partis

Et les corbeaux ? – Les corbeaux sont restés.

Où s’en sont allés ? – Là où sont allées les grues.

Pourquoi ? Pour qu’on ne leur coupe pas les ailes.

Où est papa ? – Dors, dors, sur un cheval des steppes

Le sommeil à l’instant viendra nous chercher.

Pour nous emporter où ? Sur le Don des cygnes.

Là-bas – le sais-tu ? – j’ai un cygne blanc… »

Faute d’un chef légitime – il n’y a plus de tsar – et en raison de dissensions entre les leaders blancs ainsi que de l’organisation impitoyable de l’Armée rouge par Trotski, le mouvement est finalement vaincu et les survivants et leurs familles émigrent. Marina Tsvetaïeva trouve refuge à Paris avec les siens.

Le roman de Mikhaïl Boulgakov La garde blanche (1923-1925) s’ouvre sur un exergue tiré de La fille du capitaine de Pouchkine, évocation de la tempête de neige annonciatrice de la révolte de Pougatchev :

« Une neige fine commença à tomber, puis soudain elle se déversa en gros flocons. Le vent se mit à hurler : la tourmente se déchaîna. En un instant, le ciel ténébreux fut noyé dans un océan de neige. Tout disparut.

“Hé, barine, cria le cocher, pauvres de nous : c’est la tempête !” »

Le blanc est omniprésent dans ce roman de Boulgakov consacré à la « grande et terrible année mil neuf cent dix-huitième depuis la naissance du Christ et la deuxième depuis le début de la Révolution ». L’action se passe à Kiev, dont l’écrivain est originaire, aisément reconnaissable bien qu’elle ne soit jamais nommée autrement que « la Ville ».

Nappe blanche empesée pour le thé des Tourbine, en dépit des coups de canon qui retentissent dans la Ville, et de l’angoisse harassante.

« Au Nord [à Saint-Pétersbourg et Moscou], la tourmente de neige tourbillonne et hurle. ». La Ville est encore plus ou moins épargnée, mais sent que la tempête ne tardera pas à se déchaîner. Nombreux, déjà, sont les réfugiés venus du « Nord », sans compter les différentes armées – les Allemands, qui partiront bientôt ; le général Skoropadsky, porté à la tête de l’Ukraine indépendante par les Allemands et les Austro-hongrois ; les bandes du nationaliste Petlioura qui, en 1919, deviendra le troisième président de la République d’Ukraine, mais finira ses jours assassiné à Paris, où il aura émigré ; les anarchistes aux portes de la Ville ; les « bandes rouges », dont la rumeur affirme qu’elles passent à l’offensive ; des « gardes blancs », autrement dit des officiers « blancs », blessés, perdus…

Dans ce chaos, une famille, les Tourbine, est favorable au mouvement blanc, parce qu’elle veut retrouver la Russie d’avant les désordres révolutionnaires, avec ses traditions, l’autocratie, l’ordre – une cause qu’elle pressent perdue d’avance, mais qu’elle soutiendra jusqu’au bout.

Nappe blanche empesée pour le thé des Tourbine, en dépit des coups de canon qui retentissent dans la Ville, et de l’angoisse harassante. Pain blanc oblong. Épaulettes et galons blancs de la veste de sous-officier de Nikolka, le plus jeune des enfants, dix-sept ans et demi. Cercueil blanc de la mère, mourant au début des troubles et commandant à ses enfants de vivre. Mais vivre comment ?

« … dans les années de paix comme dans les années de sang, les jours passent comme des flèches, et les jeunes Tourbine ne virent pas, dans le gel rigoureux qui durcissait la terre, arriver le blanc et pelucheux Décembre. »

Avec Décembre reviennent les souvenirs d’enfance et Noël. Mais en cette fin d’année 1918, « les branches des arbres [dans le jardin des Tourbine], inclinées jusqu’au sol, ressemblaient à de grosses pattes velues. Sous la neige qui avait transformé la colline en un gigantesque pain de sucre, les cabanons de la cour avaient presque disparu, et la maison semblait coiffée d’un énorme bonnet de fourrure de général blanc ».

« Grande et terrible fut cette année mil neuf cent dix-huitième depuis la naissance du Christ. Mais 1919 fut plus terrible encore. » Au fil du temps et des pages de la Garde blanche, l’obscurité descend sur la terre. Reste pourtant, « au-dessus du Dniepr, de la terre pécheresse, sanglante et enneigée, [montant] vers les hauteurs enténébrées, la croix de minuit de Saint-Vladimir. »

Un temps, Mikhaïl Boulgakov avait pensé intituler son roman : La croix blanche. « Tout passera, écrit-il à la fin de sa Garde blanche. Seules les étoiles demeureront ». Et d’ajouter : « Alors, pourquoi ne voulons-nous pas tourner nos regards vers elles ? »

Le Royaume des Eaux-Blanches

C’est aussi en quête de l’essentiel que trois cosaques vieux-croyants de l’Oural sont mandatés par leur village, en 1898, et partent vers l’est. Il leur faut vérifier la véracité de ce qu’affirme la tradition populaire russe : l’existence, quelque part en Asie, d’un « Royaume des Eaux-Blanches », pays mythique d’abondance et de liberté, où se serait conservée la « vraie foi ». L’un d’eux, G. Khokhlov, tient un journal de ce voyage qui les mène, lui et ses compagnons, à Constantinople, Jérusalem, Singapour, Shanghai, Nagasaki, Vladivostok, retour par l’Amour et le lac Baïkal. L’écrivain Vladimir Korolenko publiera ce journal en Russie en 1903, sous le titre : Le voyage de trois cosaques de l’Oural au Royaume des Eaux-Blanches.

« Le 3 août, nous quittâmes Yonkon, et le 4, nous remarquâmes que la couleur de l’eau avait changé : dans toutes les mers, l’eau est de couleur sombre mais transparente ; ici, elle était blanche et opaque. “N’est-ce pas cet endroit-là qui s’appelle les Eaux-Blanches, nous demandâmes-nous, puisque l’eau y est différente de toutes les autres, blanche sur une grande étendue ?” “Cette eau provient du grand fleuve Kiang”, nous répondit-on. De nouveau, nous nous renseignâmes sur les Russes et autres chrétiens orthodoxes, mais nous reçûmes la même réponse : il n’y a ici ni chrétiens orthodoxes ni Russes. »

Simples, parfois naïfs, pétris de culture biblique, nos trois cosaques prennent très à cœur leur mission. Voyageurs du rêve, de l’utopie, ils s’inscrivent dans la lignée des chercheurs d’absolu, de perfection, dont la couleur en Russie semble définitivement être le blanc.

 

Œuvres mentionnées :

  • Alexandre Blok, Les Douze, traduction d’Éliane Bickert, Dessins de Iouri Annenkov, Librairie des Cinq Continents, Paris, 1967.
  • Mikhaïl Boulgakov, La garde blanche, traduction de Claude Ligny, Robert Laffont, « Pavillons », Paris, 1970.
  • Nikolaï Gogol, Les âmes mortes, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Le Cherche Midi, Paris, 2005 ; repris par les éditions Verdier, Poche, Paris, 2009.
  • G. Khokhlov, Le voyage de trois cosaques de l’Oural au royaume des Eaux-Blanches, traduction de Michel Niqueux, L’Inventaire, Paris, 1996. Une réédition du texte original [Путешествие трех уральских казаков в беловодское царство] est prévue aux éditions Nouveaux Angles, Moscou, 2020.
  • Nikolaï Melgounov, Quelques mots de Saint-Pétersbourg et Moscou [Несколько слов о Петербурге и Москве], pas de traduction en français.
  • Alexandre Pouchkine, La fille du capitaine, traduction de Victoire Feuillebois, Garnier Flammarion, « La Bibliothèque idéale », tome 10, Paris, 2014.
  • Marina Tsvetaïeva, Le camp des cygnes [Лебединый стан], pas de traduction en français.

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